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CIVILISATION

Le sens <?.u mot civilisation est trop complexe et trop controversy pour qu'il soit possible d'en donner une definition a priori. L'exposition et la dissertation qui vont suivre, auront precisement pour objet et pour resultat de determiner la veritable acception du mot civilisation. Provisoirement nous userons de cette expression pour designer un etat social quelconque. Mais Thomme etant un 6tre fort divers, fort variable, suivant les temps et les lieux, il en resulte que l'etat de societe, tout en lui etant inherent, revet aussi des formes infiniment variees, qu'il esttantot fort rudimentaire, tantot etonnamment complique, ici tres brutal et la extr&mement police ; que parfois il prend des formes rigides et immuables en apparence a travers les cycles millenaires, comme Tinstinct des animaux, tandis qu'ailleurs il est rapidement muable et proteiforme. Nous aurons a demeler 16s quelques lois generates, qui sont masquees par ces apparences capricieuses. Quelle a ete Torigine de la civilisation humaine ? Quelles phases a-t-elle traversees dans le temps et dans Tespace ? Ou ont specialement pris naissance les formes superieures de la civilisation? Comment les principaux foyers civilisateurs ont-ils rayonne et se sont-ils propages autour de leur foyer d'origine ? L'homme s'est-il modifie physiquement , moralement et intellectuellement au fur et a mesure qu'evoluait son etat social, et comment s'est-il modifie? Y a-t-il correlation necessaire ou du moins probable, d'une part, entre les caracteres physiques, c'est-a-dire la race, et, d'autre part, Tetat

1 Extrait du Dictionnaire encyclopedique des sciences me'dicales. Paris, G. Masson (1875).

mental, et par suite social des divers groupes humains? Autant d'importantes questions, qu'il faut examiner au moins a grands traits, avant de pouvoir se faire de la civilisation une idee juste et comprehensive, avant d'en pouvoir determiner les conditions et les effets, avant surtout de se hasarder a fixer le sens du mouvement social civilisateur.

II n'y a guere [d'annees encore, avant de s'occuper peu ou beaucoup de l'industrie prehistorique, de tout ce qui a trait a Thomme primitif, il etait necessaire de batailler, ou a tout le moins d'escarmoucher avec Fopinion inveteree et tr&s g^neralement admise, qui defendait de trouver des vestiges humains, vieux de plus de six mille ans. Mais, aujourd'hui, ^investigation scientifique a completement rase ce vieux mur mythologique, 6taye pourtant par des hommes de la valeur de Cuvier, et qui barrait d'une facon fort g£nante la route a Tetude de Thomme ; aussi serait-il oiseux de s'en occuper. II suffit de signaler en passant la chute si rapide de cette redoutable barriere, comme une preuve encourageante de la puissance de la verite.

Aujourd'hui les periodes seculaires et mSme millenaires sont devenues insuffisantes pour contenir la chronologie de Tespece humaine, et a l'exemple de Tastronome, qui, pour donner une idee des grandes distances astrales, est oblige de prendre pour unite de mesure le rayon ou le diametre de Torbite terrestre. Tanthropologiste, pour determiner la duree des grandes etapes de Thumanite dans le passe, doit demander aux epoques g6ologiques des unites chronologiques convenables. L'archeologie prehistorique montre en efifet jusqu'a Tevidence, que Fhumanite actuelle plonge ses ratines a travers l'epoque qu'aternaire, et tres vraisembla-

blementjusqu'au milieu de Fepoque tertiaire. Une breve enumeration de quelques faits topiques, devenus deja des lieux communs anthropologiques, suffira pour elucider ce fait si important.

C'est dans Fetage miocene des terrains tertiaires, qu'ont ete decouvertes les traces les plus anciennes de Fhomme. Dans les faluns de Pouance (Maine-et-Loire), M. Fabbe Delaunay a trouvS sur deux fragments de cote de halitherium (cetace fossile),des incisions transversales, assez profondes et manifestement produites par un instrument fonctionnant a la maniere d'une scie. Non loin de la, a Thenay, pres Pontlevoy (Loir-et- Cher), dans les calcaires de la Beauce, M. Fabbe Bourgeois a exhume du miocene moyen, par consequent, plus loin et plus bas encore dans Techelle geologique, les premieres ebauches de Findustrie humaine. Ce sont des silex tailles de la fagon la plus grossifere. Le plus souvent meme, pour y reconnaitre une configuration voulue, intentionnelle, il faut comparer soigneusement ces informes echantillons de Findustrie primitive aux silex tailles les plus frustes du diluvium. Quoi de plus naturel ! Fhomme du diluvium etait, relativementa son antique ancStre du miocene moyen, Fheritier d'une civilisation vieillie et grandie. C'est deja la loi du progres, dit M. Worsaae, Fhabile directeur du musee archeologique de Copenhague, qui, apres mur examen, a hautement reconnu Fauthenticite de ces silex ouvres. Deja M. J. Desnoyers, d'apres des empreintes, des incisions observees a Saint-Prest, pres de Chartres, sur des ossements d'Elephas meridionalis, de Rhinoceros etruscus, etc., tous animaux anterieurs au mammouth, avait annonce Fhomme pliocene. M. Delaunay a continue cette induction, endecouvrantles silex de Thenay mentionnes plus haut, et aussi en trouvant a Saint- Prest mSme, d'autres silex analogues, sur certains desquels on remarquait des traces de calcination. Comme, a partir de cette epoque, la tradition arch6olo-

gique n'est interrompue par aucun hiatus notable, nous sommes done autorisesa affirmer, que, des Tepoquetertiaire, il existait un Stre humain ou pour le moins un anthropomorphe tres voisin de Thomme, plus grossier, plus sauvage surement que le plus inintelligent des sauvages actuels, mais qui deja songeaita supplier a sa faiblesse organique native en violentant le monde exterieur, en lui arrachant des armes artificielles, et qui par la preludait, sans en avoir conscience, au merveilleux developpement industriel de la future humanite.

Apres l'industrie humaine tertiaire, vient naturellement Tindustrie quaternaire, relativement fort sup6rieure. Si, sur les silex ouvres de Tage tertiaire, un oeil inexperimente peut hesiter a reconnaitre Ternpreinte humaine, nulle hesitation possible en face des ustensiles tailles par Thomme quaternaire, e'est-a-dire, contemporain de YElepJias primigenius (mammouth), de YElephas antiquus, etc. Les silex ouvres les plus anciens de Tassise quaternaire sont de forme lanceolee et tailles a grands 6clats sur leurs deux faces (Manchecourt). M. de Mortillet (Bull. SocMte anthropologique de Paris, t. VII, p. 211, 214), considere comme etant relativement plus r6centes des haches ovo'ides en silex pyromaque, comme les precedentes, mais de forme tr6s allongee et taillees a eclats moyens. Enfin, il faut rapprocher de ces deux types la forme en amande, la plus commune aux environs d' Abbeville, et de fabrication analogue, e'est le type dit de Saint-Acheul, qui, depuis Boucher de Perthes, a etetrouve un peu partout. Des silex analogues, d'une taille peut-&tre tin peu plus fine, d'une forme plus ovale, ont aussi et6 decouverts par Schmerling dans les cavernes du bord de la Meuse.

Dans les grottes du Moustier, d'Aurignac, du Trou- Magnan, pres des Eyzies, et^., qui appartiennent pourtant au m^me age geologique, puisqu'on y trouve aussi les ossements du mammouth, du rhinoceros a narines cloisonnees, etc., la taille du silex s'est quelque peu

modifiee. On rencontre surtout des.6clats de silex, que l'ouvrier a detaches d'un seul coup du bloc siliceux servant de matrice, puis qu'il a retaill6s k petit coups sur les bords. A cote de ces silex plus intelligemment ouvr6s se trouve parfois des objets destines a la parure, tels que pierres, dents d'animaux, coquillages fores pour colliers, etc. Enfin, on assiste a la naissance d'une nouvelle industrie d'importance majeure. L'homme a deja commence & modeler a la main des poteries extr^mement grossieres, sans ornements, qu'il faisait secher au soleil.

Puis vient ce que Ton a appele la deuxieme 6poque des cavemes, I'dpoque du renne, le bel epanouissement de la civilisation quaternaire, que nous ont revele les decouvertes de Lartet et Christy dans le Perigord (Reliquice Aquitanicce). Les grands felins ont alors diminue de nombre, ainsi que Y Ursus spelceus et les grands pachydermes. On a quelquefois fait a Tindustrie et au courage de Thomme de cette epoque un honneur imm6rite, en attribuant a ses efforts la rarete relative des terribles ennemis avec lesquels il devait lutter pour vivre. II est plus vraisemblable que ces modifications dans la composition de la faune, ont eu pour cause principale la plus grande rigueur du climat. Contre les agents climateriques, la force du mammouth, la dent et la griffe des felins 6taient impuissantes, tandis que Thomme, deja industrieux et plus ou moins prevoyant, se garantissait sans trop de peine. L'enorme multiplication du renne suffita prouver notre dire. Les debris de renne sont, a cette epoque, tellement nombreux dans les cavernes, qu'on se demande si Thomme n'avait pas deja domestiquS cette espece. A coup siir, c'6tait son principal moyen de subsistance, et il en resultait pour lui une alimentation facile et des loisirs, qu'il utilisait en perfectionnant son industrie. Ilataille, par exemple, de d61icats 6clats de silex propres k armer desjavelotsou des fl&ches. D'autres lames de silex ay ant

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g6neralement trois arStes vives et deux tranchants finement retailles, ont pu servir de tetes de lances, etc. Dans les ages precedents, la hache en silex ne variait guere dans sa forme ; c'etait toujours et dans tous les pays un ovale plus ou moins large, plus ou moins regulier, plus ou moins lanceol6. Par exemple, un couteau de pierre trouve sous le dolmen de Meudon, un autre couteau extrait du diluvium du bassin de Paris, deux couteaux d'une caverne a ossements fossiles situeepres de Geneve, un autre pris dans une habitation lacustre de la Suisse, enfin deux couteaux en cristal de roche decouverts dans les ruines d'un antique rempart mexicoin ont tous une forme presque identique. Chez tous il y a deux surfaces, Tune plane et Tautre divisee en trois parties par deux arStes longitudinales. Crest ainsi encore qu'il y a identite de forme entre deux pierres de fronde, Tune romaine, Tautre neo-caledonienne. Enfin une serie d'armes en pierre, originaires du Japon, une collection du m6me genre venant de Java, et que Ton peut voir au musee du Louvre, nous montrent des formes tout a fait analogues a celles des pierres ouvrees d'Europe. Mais a Ykge du renne, Thomme a deja plus d'imagination, plus d'initiative qu'aux epoques precedentes. II sait varier la forme de ses ustensiles en silex au gre de ses besoins, les emmancher dans des bois de renne, ciseler des harpons barbeles, etc.

De Tindustrie quelque peu perfectionnSe a Tart il n'y a qu'un pas, et ce pas, le troglodyte de l'&ge du renne Ta franchi dans certaines regions, notamment dans le midi de la France. II est devenu graveur et sculpteur. II nous a laissS sur des plaques de schiste des dessins au trait representant le renne, Taurochs (Bos primigenius), le cheval ; enfin, sur une plaque d'ivoire detach6e de la defense d'un mammouth, une esquisse^ bien rSussie du mammouth lui-m6me, equivaut pour nous a une inscription historique attestant la contemporan&te

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de YElephas primigenius et de l'homme : c'est la signature authentique de Thomme quaternaire. Des pieces sculptees non moins remarquables que ces dessins graves, plus remarquables m6me, reproduisent les formes du renne, du cheval, etc., tout en servant de manches a des armes ou ustensiles (Lartet et Christy, Reliquice Aquitanicce).

Notre artiste prehistorique sait aussi se v6tir, tres vraisemblablement de peaux d'animaux, car il fabrique des poingons, des aiguilles, des 6pingles d'os, etc. En somme, il nous donne une idee assez exacte de la civilisation actuelle de TEsquimau des regions arctiques, qui pourrait bien en descendre ; car le troglodyte de Tage du renne parait avoir retrograde peu a peu vers le Nord. Ge mouvementde migration peut 6tre attribue a deux causes principales, d'abord au changement de climat, qui s'adoucissant lentement dans la region moyenne de TEurope, convenait de moins en moins au renne, espece animale indispensable au troglodyte p6rigourdin, puis, en second lieu, a la competition victorieuse de races humaines plus robustes ou plus courageuses, qui elles aussi, nous ont legue de nombreux specimens de leur industrie.

Nous avons vu Thomme fa<?onnerd'abord de lafagon laplusgrossiere, a larges 6clats, lessilex dontil seservait comme armes ou ustensiles, puis tailler ces silex plus finement, a petits eclats, puis retailler delicatement sur les bords, des eclats detaches d'un seul coup, en varier et en approprier la forme a des usages divers. Un dernier progres clot Tage ou plutot les ages industriels de la pierre, c'est le polissagedes instruments de pierre polissage obtenu par le frottement. M. Steenstrup a trouve en Danemark des excavations d'assez grandes dimensions, creuseesencupules dans des rochesdegres, et qui resultaient vraisemblablement de ce travail de polissage par frottement. La hache de pierre, qui alors est souvent en serpentine, en jade, prend une forme

generalement plus allongee, plus cuneiforme ; elle est d'un poli, d'un fini, d'une regularity souvent acheves. Tout le monde connalt maintenant ces remarquables instruments de pierre dit&celtce, si frequemmenttrouves* dons les tumulus europeens. Car si l'homme de l'&ge du renne avait des instincts artistiques, celui de la pierre polie a des velleites architectural. Le premier se bornait a inhumer ses morts dans des grottes naturelles, semblables acellesquilui servaient de demeure; le second les enfouit sous des monticules artificiels ou leur construit a l'aide de blocs de pierre, des grottes. funeraires, artilicielles aussi, qu'il cache souvent sousun tertre. G'est lui qui parait avoir commence en Europe a dresser des pierres levees, des menhirs, suivant l'expression celtique consacree, a construire des tables megalithiques dites dolmens, dont beaucoup n& sont sans doute que des tumulus depourvus de leur revMement terreux. Sous beaucoup de ces dolmens, notamment dans le nord de TEurope et dans Touest de la France, on trouve seulement des celtce polis avec des traces manifestes de sepultures, parfois avec incineration, debris de poteries, des grains de collier fores et memedes ornements d'or, le premier metal que l'homme ait recueilli et utilise. II n'y a pas encore de restes bien 6vidents d'animaux domestiques sous les plus anciens de ces grossiers monuments, c'est-a-dire sous les tumulus ou sous les dolmens de l'&ge de la pierre polie. Geux qui les ont edifies vivaient vraisemblablement des produits de leur chasse. Neanmoins, des populations de- TDLge de la pierre ont su domestiquer certaines especes animates et meme cultiver certaines cereales, comme Tont prouve jusqu'a Tevidence Texplo ration des palafites ou debris d'habitations lacustres sur pilotis. Nous somme d'ailleurs arrives a une epoque relativement recente.

Les grandes especes carnassiferes, felines, pachydermiques, que nous avons eu occasion de signaler plu-

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sieurs fois, ont disparu. La faune est toute actuelle, sauf une de ses esp^ces, Faurochs, qui pourtant vivait encore k Fetat sauvage en Europe durant les premiers siecles de Fhistoire moderne.

Nous avons vu que les constructeurs de certaines habitations lacustres de F&ge de la pierre avaient deja asservi et domestique des especes animales. Ge fait de la domestication des animaux marque une epoque dans 1'evolution de Fhumanite ; il est generalement contemporain, a tout le moins fort voisin, d'une conquete industrielle aussi importante, de Fart de modeler par le martelage d'abord, par la fonte ensuite, certains metaux.

Le premier metal employe par Fhomme fut le plus brillant, le plu$ inalterable, mais aussi le plus inutile dans une societe sauvage, Tor, qui se trouvant en lingots, en pepites a Fetat natif , et cedant facilement sous les coups d'un marteau de pierre, fournit a Thomme prehistorique des colliers et des joyaux eclatants. On Ta trouve associe a des ceitce polis, dans certains tumulus de la Bretagne, et lors de la decouverte de TAmerique, c'etait aussi, avec Targent, le seul metal connu des insulaires des Antilles.

Une vraie conquete metallurgique succeda bientot a la trouvaille de Tor, ce fut la fabrication d'armes de cuivre. Sans doute quelque heureux hasard amena la reduction par grillage de pyrites cuivreuses, sans prejudice de Futilisation de quelques lingots a Fetat natif. Longtemps, d'ailleurs, les mines de cuivre furent exploitees avec des instruments de pierre, que Fon retrouve encore dans despuits miniers abandonnes des Asturies, de FIrlande, de FOural et de FAltai (Pruner- Bey, Bulletin de la Soc. d'anthropologie de Paris, t. VI).

Nous avons vuFhomme utiliserFor d'abord, le cuivre ensuite, En troisieme lieu, vint vraisemblablement Fetain, peu utile isolement, mais qui, fondu et allie au

cuivre, donna une mattere propre par sa fusibility et sa durete, a mille usages, et qui peu £ peu se substitua partout k la pierre polie. Gette substitution fut tres lente, et longtemps on usa simultenement de la pierre etdu bronze, comme Tattestent nombre de tumulus, de dolmens, d'habitations lacustree. On sait que certains Bretons se servaient encore d'armesde pierre lorsde Tinvasion normande en Angleterre.

De m6me que la forme des premiers instruments de pierre polie 6tait calquee sur celles en usage pendant la p6riode de la pierre tailtee, de m6me aussi les premiers ustensiles de cuivre et de bronze reproduisirent, sans aucune utility, mais par la seule force de Fhabitude, les formes ty piques de la pierre polie. Peu a peu cependant Touvrier s'affranchit du joug de la tradition, et le bronze revStit cent formes variees. On en fit des 6p6es, des t£tes de fleche, de javelot, de lance, des boutons, des peignes, des epingles, des fibules, des agrafes, etc.

En m&me temps, on a invents le tour du potier, dompt6 de nombreux animaux domestiques, tiss6 des Stoffes, pratique Tagriculture en grand. Les rites fun6raires ont aussi change, et au lieu d'inhumer simplement les morts, on les incinere, et on place dans les tumulus ou sous les dolmens, des urnes cineraires accompagnees de nombreux objets votifs. A la fin de de cette periode, le fer detrone le bronze, comme celuici avait eclipse la pierre, et, sous les nombreux dolmens de TAlgerie, on ne rencontre sou vent que des instruments en fer. Mais a la periode dufer et meme a la fin de celle du bronze, nous touchons aux iges historiques, et deja TEurope est occup6e par la plupart des races humaines actuelles.

Dans cette rapide esquisse de Tindustrie prehistorique, nous nous sommes borne a mentionner les faits principaux, notre but etant non pas de faire une enumeration ou une description complete, mais de noter des points de rep&re, a la maniere du geographe, qui, ayant

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drelever le trace d'une chaine de montagnes, se borne a signaler les pics les plus elev6s reli6s pourtant les uns aux autres par des centaines et des milliers de collines, d'eminences, de mouvements de terrain ayant aussi isolement une importance plus ou moins grande. Pourtant de cette revue si rapide se degage invinciblement un fait general de la plus haute portee, celui du graduel accroissement. Nous assistons a une serie de conquetes insdustrielles, se succedant et s'enfantant Tune Tautre. Cela est incontestable pour l'oeuvre. Voyons maintenant s'il en est de mSme pour l'ouvrier, si ses formes se sont ennoblies, si son cerveau s'est developpe parallellement & ses aptitudes et a sa capacity industrielle.

Aucun debris, aucune piece bien authentique du squelette de Thomme tertiaire ne nous etant jusqu'ici parvenus, on ne pourrait faire sur la conformation physique de cet ancStre probable de Thumanite, que des conjectures, et nous ne voulons citer ici que des faits. Pour Thomme quaternaire, nous sommes plus heureux, et les reliques osseuses, dejarecueillieset etudiees, sugg^rent d&s k present d'importantes inductions.

Nous avons d'abord le demi-maxillaire inferieur si curieux, trouve pendant Thiver 1865-1866 dans une caverne beige des bords de la Lesse, par M. Dupont (Bullet, Soc. d' anthropologic, 1886). Cette m&choire 6tait associ6e, a des os d'Elephas primigenius, mammouth), de Rhinoceros tichorinus ou a narines cloisonnees, de renne, etc. On a trouv6 en m&me temps un cubitus humain, et un os ouvre de main d'homme. Uauthenticite du gisement n'apas ete contestee, m&me par des anthropologistes, adversaires declares et passionnes des theories transformistes. La machoire, en

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question, denommee, d'apres le lieu ou ellese trouvait, m&choire du Trou de la Naulette, a bien appartenu a.un etre humain contemporain du mammouth et du renne. Or, cette m&choire semble modelee a souhait pour le plaisir des Darwiniens. C'est la plus simienne de toutes les m&choires humaines connues. Elle est depourvue de menton, fort prognathe; les apophyses geni y sont remplacees par des cavites; les branches horizontales semblent converger en arriere, comme chez les singes. Pourtant, il n'y a point de diast&me entre la canine et l'incisive externe. Enfln le volume des grosses molaires, comme Tindique l'inspection des alveoles, va en augmentant de la premiere a la troisieme, et celle-ci, la dent de sagesse, a cinq racines, par consequent cinq cuspides. On peut rapprocher, et l'on a rapproch6 de ce maxillaire singulier une autre machoire, qui lui ressemble d'assez loin, la machoire decouverte par M. de Vibraye dans la grotte d'Arcy (&ge du mammouth), et la m&ehoire du Trou-du-Frontal (&ge du renne). Relativement ^t la fiettete de Tempreinte simienne, ces trois maxillaire peuvent se ranger en serie. Selon M. Pruner-Bey, ils auraient tous appartenu a des individus de petite stature et a cr&ne court, brachycephale. Notons en passant que Tanthropologie est encore trop peu avancee pour qu'il soit permis de voir dans ces reconstructions anatomiques inductives autre chose que des conjectures plus ou moins vraisemblables. M. Pruner-Bey veut encore rapporter a ce type hypothetique et brachyc6phale, la fameuse machoire deMoulin-Quignon. Gette|derniere,tres vraisemblablement quaternaire aussi, et qui a fait dans le monde scientifique un bien autre bruit que la machoire de la Naulette, n'a d'ailleurs absolument rien de simien. II en est de m6me d'un autre maxillaire trouve par M. Dutertre dans le tuf de CMtillon. Notons, en passant, cette diversite, ces types humains, si varies deja ^l Tepoque du mammouth. Les celebres ossements

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de la grotte de Cro-Magnon, pres des Eyzies, sont une preuveplus frappante encore de cette diversite. L'homme des Eyzies, contemporain du mammouth et du renne, 6tait de haute taille, de forte structure, tres dolichocephale. Son cerveau etait tr&s developpe (capacite 1590 c. cubes pour un homme ; 1450, pour une femme) ; son front bien conforme. A cote de ces indices d'aristocratie ethnique, on en remarque qui accusent Finferiorite. L'homme des Eyzies est « ange et b&te ». Notons-en avec M. Broca (Bull, de la Soc. d'anthrop. de> Paris, 2 e serie, t. Ill) le prognathisme alveolaire. Tenorme developpement de la branche montante du maxillaire inferieur, les larges et rudes insertions musculaires, surtout la suture precoce et simple des os du cr&ne, s'effectuant d'avant en arriere, contrairement k ce qui arrive chez les races civilisees," enfln et surtout, un caractere sur lequel nous insisterons un peu plus longuement, la conformation sp6ciale des tibias lateralement aplatis, en lame de sabre, suivant Texpression consacree. Gette forme particuliere du tibia, qui aujourd'hui ne se trouve plus guere que chez les grands singes, paralt avoir ete fort commune chez Thomme prehistorique. On l'a constatee «n effet sur des tibias extraits par M. Busk, d'une caverne pres de Gibraltar, sur tous les tibias provenant du dolmen de Chamant, de Fage de la pierre polie, sur ceux du dolmen de Maintenon, sur un tibia trouve dans une carriere de Clichy, par M. Bertrand (Eugene), etc. Cette forme etait frequente alors, mais point generale pourtant, puisque les cavernes du bord de la Meuse ont fourni des tibias a coupe triangulaire , tout a fait analogues aux tibias europeens actuels.

Un autre caractere, plus curieux et plus simien encore, a ete frequemment note sur les humerus de Fage de la pierre; c'est la perforation de la fosse olecriinienne de Thumerus. La presence de ce caractere n'offre d'ailleurs rien de regulier. II manque sur trois humerus de

Cro-Magnon (age du mammouth) tandis qu'on le rencontre sur un humerus de la caverne dite le Trou-dtt- Frontal (age du renne). Sur vingt-sept humerus trouves a Ghamant (&ge de la pierre polie), deux avaient la perforation olecranienne, et dans la caverne d'Orrouy (age du bronze), sur trente-quatre humerus, huit presentaient la perforation naturelle de la fosse olecranienne. II faut observer que cette particularity anatomique, tres rare de nos jours, 6tait d6ja peu commune en France a Tepoque merovingienne, puisque la sepulture merovingienne de Ghelles n'a fourni sur mille tombes ©uvertes que cinq humerus performs.

Les debris cr&niens prehistoriques, surtout ceux de T&ge de la pierre, sont bien plus pr6cieux encore que les es des membres pour qui s'occupe de revolution des races humaines. Les caract&res d'inferiorite, dont nous avons note la frequence sur les tibias et les humerus prehistoriques, s'accusent aussi avec une frequence et une Evidence non moins grandes sur les cr&nes des m6mes epoques. Deja nous avons brievement decrit quelques maxillaires inferieurs, plus ou moins simiens. Nombre de maxillaires superieurs sont aussi remarquables par un degr6 plus ou moins accuse de prognathisme, soit des dents, soit des alveoles, caractere bestial, constant aujourd'hui encore chez les microcephales etles races inf^rieures.

Le prognathisme alveolo-dentaire 6tait fort accus6 sur les cranes decouverts a Ghamant (province de (<Namur), par le Dr Spring. L'angle facial mesurait seulement 70° et le cr&ne 6tait fort petit, comme il arrive ordinairement en pareil cas. Un cr&ne trouve par le D' Dupont dans le Trou-du-Frontal (age du rennne) etait aussi tres prognathe. Le m6me caractere a ete constate sur des cranes prehistoriques des environs de Baden (archiduche d'Autriche), sur d'autres cranes des bords du Rhin, du Danube, sur un cr&ne exhume d'un tumulus de l'4ge de pierre, a Borreby, en Danemark, etc.

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Le prognathisme est si habituellement lie a un petit developpement cranien associe a des formes cr&niennes inf6rieures, que Tun peut presque surement se deduire de l'autre, quand il s'agit de races ; mais relativement a la craniologie prehistorique, nous n'en sommes heureusement pas reduits a de simples inductions. Gitons d'abord le cr&ne trouve, en 1857, par le professeur Fuhlrott, d'Elberfeld, dans la caverne de Neanderthal. Ce cr&ne, presente au Congres scientiflque de Bonn la m6me annee, eut une fortune analogue a celle que rencontra la cetebre m&choire de la Naulette. Parmi les assistants, plusieurs se refuserent d'abord a y voir un cr&ne humain. Ge n'estpas ici le lieu d'en faire une description detaillee ; rappelons-en seulement les principaux caract&res, qui sont son extreme epaisseur, et surtout la presence d'enormes bourrelets sourciliers tout a fait comparables a ceux du gorille. La capacite de ce cr&ne si curieux ne peut se determiner que par approximation, car la region inferieure manque, n6anmoins on peut l'evaluer a 1,200 centimetres cubes environ. On trouva avec ce cr&ne des os longs, femur, humerus, radius, cotes, etc., indiquant un homme de stature moyenne; mais ces ossements etaient d'une epaisseur tres grande et portaient de tr6s profondes empreintes musculaires.

Aucun indice precis relativement a Ykge des ossements de Neanderthal ; point d'os d'animaux, d'objets ouvres, et de plus la caverne, produite par Tinliltration et Fecoulement des eaux, etait a double orifice. Les ossements etaient couverts de dendrites et happaient a la langue. Lyell les suppose de m6me &ge que les ossements trouves par Schmerling dans les cavernes de Liege. Aussi Huxley a-t-il compare le crine de Neanderthal a un crane analogue decouvert dans la caverne d'Engis, pres de Liege, en compagnie d'ossements de mammouth, de rhinoceros, etc. Neanmoins les caracteres simiens de ce dernier cr&ne sont inliniment moins

saillants ; le frontal est moins £troit et moins Strangle en arriere de ses bourrelets.

Aucun des cr&nes, relativement nombreux, trouves dans les tumulus des periodes plus modernes de l'&ge de la pierre ne se peut comparer au cr&ne de Neanderthal. Parmi les plus anciens cranes tumulaires, on peut cependant citer un de ceux qui ont ete trouves a Borreby, en Danemark, et qui est remarquable aussi par de volumineuX bourrelets sourciliers, l'etroitesse et Tinclinaison en arriere du frontal, Paplatissement du vertex. On pourrait meme etablir une serie retrograde assez bien nuancee, dontle cr&nede Borreby occuperait Techelon le plus Sieve et celui de Neanderthal Pechelon le plus inferieur. Le cr&ne d'Engis serait le lien intermediate. Au-dessous du cr£ne de Neanderthal, on pourrait placer les cr&nes des grands anthropomorphes, particulierement le cr&ne du chimpanze jeune ; au-dessous, mais a une grande distance, que pourraient seuls combler des cranes de microcSphales humains.

L'homme de Borreby parait avoir 6te contemporain de Turus et du bison. II a sans doute assiste aux derniferes grandes modifications geologiques de TEurope. Apres lui viennent les races de Tage de la pierre polie, races diverses, ne se prStant a aucune classification gen6rale, mais se rapprochant toutes des types actuels de Thumanite. A ces epoques reculees,' les races europeennes paraissent]avoir ete multiples. Les unesavaient le cr&ne allonge ou dolichocephale, les autres Tavaient court oubrachycephale. L'homme, alors fort mal arm£, fort peu prevoyant, presque sans industrie, ne pouvait encore former de grandes agglomerations, par consequent, il lui etait interdit d'emigrer en masse. Chaque petit groupe vivait isolement, sans guere se meler avec les groupes voisins, contre lesquels il luttait pour l'existence.

On est done force de renoncer aux vastes theories ethnologiques et prehistoriques, par exemple a celle du

suedois Retzius, qui, se basant sur un tres petit nombre de faits, supposait que FEurope, a Fage de la pierre, etait habitee par une race brachycephale, a, laqttelle avait succ6de une race dolichocephale, probablement originaire de FAsie, et qui avait introduit en Europe Pusage du bronze et les animaux domestiques. Gomme nous Favons dit deja & plusieurs reprises, il n'y a pas de vue generate actuellement possible sur la distribution des races prehistoriques en Europe. La theorie de Retzius fut d'ailleurs dementie aussitot apres la mort de son auteur par le fils de Retzius lui-m6me, qui a trouve en Scandinavie des cr&nes brachycephales, associes a des nstensiles de bronze. Elle a 6te refutee d'autre part en Angleterre, ou M. John Thurnham a trouve, dans les long barrows ou allees couvertes, des cranes allonges accompagnSs d'instruments de pierre, et dans les round Mttows ou tumulus circulaires, des cranes courts et des objets de bronze. Enfin, cette theorie a aussi ete ruinee par des faits nombreux en France, ou presque tousles cranes de F&gede pierre, sans enexcepter ceux des Eyzies, sont dolichocephales. Citons ceux extraits des sepultures de Ghamant, de Maintenon, et surtout celui de Quiberon (Morbihan), remarquable par sa dolichocephalie extreme et Fenorme epaisseur de ses parois (1 centimetre). Notons que ce dernier cr£ne est allonge a la fagon de celui des n6gres d'Afrique et des Neo-Caledoniens. En effet, la region frontale est etroite et sacrifice, c'est en arriere et par la region occipitale que le crane se developpe. Pourtant on rencontre aussi en Europe des cranes courts de F&ge de pierre. Retzius en avait trouve dans le Nord ; M. Nicolucci en a decouvert pres de Reggio.

Nous voila a la fin de cette trop courte revue d'ethnologie retrospective. Sans doute les faits bien authentiques sont encore trop peu nombreux pour qu'il soit prudent de formuler des propositions absolues. II faut laisser la porte ouverte a toutes les rectifications, que

doit infailliblement apporter Favenir ; neanmoins, les donnees anatomiques confirment encore les donnees archeologiques sur un point capital, et la aussi nous voyons se degager avec une suffisante nettete le fait general, si important, du progres successif, de revolution lente, de l'humanisation de plus en plus grande du genus homo. Nous voyons qu'au fur et a mesure des progres de Tindustrie les types humains progressaient aussi et se depouillaient peu a peu de leur caractere bestial. Cette evolution anatomique est devenue plus incontestable encore apres les interessantes recherches de M. Broca sur le volume comparatif des cr&nes parisiens du xn e siecle et de ceux du xix e . De ces mensurations nombreuses et precises, on a pu deduire que le volume crauien avait grandi a Paris et tres notablement depuis sept siecles ; enfin que, des cette epoque, les classes aristocratiques avaient un cerveau plus volumineux que celui des classes inferieures. Notons en passant que ce rapport entre la position sociale, l'education et le developpement plus ou moins grand du cerveau se peut encore constater de nos jours (Parchappe, etc.). Comment, d'ailleurs, cette loi du progres anatomique ne se verifierait-elle pas chez Thomme, quand on l'observe, toute question de transformisme a part, chez les autres mammif&res. Ainsi E. Lartet a constate que plus on recule dans les temps geologiques, plus le volume cerebral se reduit chez les mammiferes fossiles. Le cerveau s'amoindrit de plus en plus, relativement a la t6te et au reste du corps ; il recouvre de moins en moins le cervelet,et ses circon volutions sontde moins en moins nombreuses (E. Lartet, Comptes renclus de VAcadimie des sciences).

La loi du progres archeologique et morphologique a travers les ages prehistoriques est done des maintenant incontestable. Mais ou sont nes les plus recents de ces grands progres ? Qui a introduit en Europe les innovations marquant, a proprement parler, le vrai debut de

nosetats sociaux modernes, c'est-a-dire Fusage desmetaux et la domestication des animaux? Sans nul doute ces bienfaisantes decouvertes, grace auxquelles Fhomme a reellement commence a asservir la nature, par lesquelles il a creuse une sorte d'abime entre lui et le reste du r£gne animal, ces decouvertes, qui ont ete la base et le germe de tant de conquetes, n'ont pas ete l'ouvrage d'un seul homme ni d'un seul peuple. Elles ont dft se , faire un peu partout, et nous avons vu qu'en Suisse certains habitants des palafites avaient domestique des animaux avant d'etre devenus metallurgistes ; nous savons que de leur cote, et en dehors de toute communication avec le vieux continent, les anciens Peruviens avaient aussi domestiqu6 le lama. Neanmoins, en Europe, ces precieuses connaissances paraissent avoir ete importees de l'Asie pour une large part. Naturellement Thistoire est absolument muette sur ces grands changements accomplis a une epoque ou Thumanite songeait a tout autre chose qu'a ecrire ses annales. L'archeologie est de son cote insuffisante pour 61ucider cette question d'origine, et c'est a la linguistique qu'il faut demander quelques donn6es generates, acceptables dans leur ensemble et sous le benefice d'un certain controle.

Que Tusage du bronze ait succede a celui de la pierre, mais apr&s une coexistence plus ou moins longue suivant les localites, cela est incontestable ; mais d'oii est venu le bronze? L'archeologie prehistorique ne peut faire a cette question une rSponse pleinement satisfaisante; et, si elle a longtemps affirme, si elle affirme encore que de grandes migrations ethniques, venant de TOrient, ont introduit en Europe l'usage du bronze et, a la fois, la plupart de nos animaux domestiques actuels, c'est seulement parce que, plus ou moins sciemment, elle se laisse influencer par les donnees qu'a for-

mulees la linguistique. Si la metallurgie du bronze est originaire de FAsie, elle n'a pu vraisemblablement s'introduire en Europe par le nord-est, puisque dans le nord de FAsie, dans les regions siberiennes, on rencontre des traces non point surtout d'un &ge de bronze, mais plutot d'un age de cuivre prehistorique ; les grandes invasions hypothetiques, tant de fois decrites par Farch6ologie, les migrations de Celtes asiatiques inondant FEurope, n'ont done pu penetrer en Europe que par la region du Caucase, ou Fon ne trouve gu&re d'indices de leur passage presume que dans Fetymologie des noms de lieux interpretes avec une complaisance tres grande. Quoiqu'il en soit, cette industrie prehistorique du bronze, dont on exhume les traces par toute FEurope sous les tumulus, les dolmens et aussi dans les palafites suisses, dans les terramares d'ltalie, etc., est caracterisee du Nord au Midi par une grande uniformite. Elle peut avoir ete importee; elle peut aussi etre nee sur place dans les localites diverses, car les formes des instruments de bronze les plus anciens sont strictement et servilement calquees sur les formes de haches de pierre. L'innovation ne porta d'abord que sur la mature employee, mais on ne songeait pas a proflter des qualit6s speciales de cette matiere pour diminuer le poids des armes et les rendre plus maniables, pour fabriquer, comme on le fit plus tard, des ustensiles varies, utilisables de cent facons, L'homme est de race moutonniere et d'autant plus qu'il est moins intelligent.

Nous voila deja en possession de quelques faits fondamentaux, qu'il ne sera pas utile de rappeler avant de poursuivre.

L'existence de Fhomme sur la terre remonte a une epoque tellement eloignee qu'elle defie toute chronologic

La premiere condition de Fhomme 6tait quasi-bestiale. II ne se distinguait, du reste, de Fanimalite que par une industrie speciale, mais fort rudimentaire,

ANTHROPOLOGIE G^XERALE. 219

extremement inferieure, par exemple, a celle des castors, des fourmis, des abeilles, de nombre d'esp^ces d'oiseaux; seulement il progressa, non pas bien rapidement, mais plus vite que ses emules du regne animal, et peu a peu son industrie, d'abord uniforme par toute la terre, arriva a se diversifier de plus en plus et fort inegalement, suivant le pays et les groupes humains.

Enfin, les restes humains les plus anciens offrent gen6ralement des caracteres fort accuses d'inferiorite anatomique. De plus, ils sont fort divers. Aussiloin que l'anthropologie prehistorique puisse remonter, anatomiquement parlant, elle constate Texistence de types humains tres dissemblables. C'est la un fait des plus naturels, car Fhomme pithecomorphe des anciens ages n'ayant ni experience, ni pr6voyance, vivant uniquement de chasse, au jour le jour, arme seulement de quelques silex plus on moins grossierement ouvres, ne pouvait Gmigrer en masse a la manure des invasions historiques. Les grandes forets, les grands fleuves, les variations climateriques et m6t6orologiques etaient pour lui des obstacles difficiles ou mSme impossibles a surmonter, sans parler de la competition sauvage des petites agglomerations humaines, families ou tribus, deja constituees, et aussi de la dent des grands felins, des grands carnassiers, des defenses des pachydermes, etc.

II est done permis de rSvoquer en doute et m6me de releguer parmi les romans scientiflques quantite de migrations fantastiques, longtemps racontees par les linguistes et les arch6ologues, sans autre preuve que quelques traditions mythologiques ou le flexible temoignage de complaisantes etymologies. L'homme a dii naitre et evoluer simultanement ou successivement sur des points multiples de la surface terrestre, comme le reste de la faune, dont il se differencial si peu au debut de son existence. II n'est point de lieu d' election, de nombril unique du monde, ou Thomme soit apparu subitement et miraculeusement, pour de la rayonner

220 SCIENCE ET MATERUUSME.

sur toute la terre. Le genre huraain a eu de nombreux et bien vastes berceaux, probablement tous les hauts plateaux, toutes les grandes chalnes de montagnes emerges d'abord du sein des oceans. Ainsi, nous savons k n'en pas douter que Thomme existait en Europe, quand cette partie du monde etait encore separee de TAsie par des mers. Neanmoins, il est incontestable que de grandes migrations asiatiques ont reflue sur l'Europe des l'aurore des temps historiques; il est probable que d'autres migrations, soit par invasion, soit par infiltration, ont eu lieu dans le merae sens pendant Tenorme periode prehistorique. II est tout aussi sur que TAsie centrale a vu naltre les grandes civilisations, d'ou emanent nos modernes civilisations europSennes; il est done permis d'admettre dans leur ensemble les theories de la linguistique moderne, suivant laquelle nos sciences, nos arts, notre industrie, nos langues d'Europe seraient, pour la plupart, des importations asiatiques, mais il est sage de faire des reserves.

La linguistique est bien obligee de s'incliner devant les incontestables resultats obtenus par l'anthropologie proprement dite. Elle a reconnu, non sans peine, l'existence de l'Europeen prehistorique des avant toute immigration asiatique; mais elle affirme encore que les primitifs sauvages de l'Europe, immobilises a Tage de lapierre, ontete subjugu^set ^l peu pres detruits par des flots successifs d'envahisseurs asiatiques, qui ont introduit en Europe Tusage des metaux, les animaux domestiques, Fagriculture et des langues completes, des langues a flexion. Suivant la linguistique, il existait, trente siecles environ avant notre ere, dans l'Asie centrale, au Nord du Penjaub, sur le versant septentrional de FHindou-Ko ou Caucase indien, une race superieure moralement et physiquement a toutes les races humaines d'alors. De la ce type noble ou aryaque aurait rayonne peu a peu dans les vallees Cachemiriennes, dans TAfghanistan, dans les vallees de llndus

ANTHROPOLOGIE G^NERALE. 221

et du Gange. II aurait occupe la Perse d'abord et passe des colonies celtiques ou autres dans la Grece, ritalie, <Tune part ; dans le Nord et FOuest de l'Europe, d'autre part, important et implantant partout avec lui une langue, qui, unique d'abord, s'est peu k peu ramifiee •en dialectes de plus en plus dissemblables, d'ou sont finalement provenus : le Sanscrit, le Zend, les langues greco-latines, le Geltique, le Lithuanien, l'AUemand. Avec leur langue et leur industrie, les immigrants anraient propage leur religion ou plutot leur conception toute naturaliste du monde, la personniflcation divine des grands phenomenes de la nature, de Taurore, du soleil, de la terre, le culte du feu, d'Agni, etc. De la seraient sorties, par un incessant travail de metamorphose, toutes les mythologies et religions des grandes races blanches, europeennes et asiatiques, sauf les races semitiques; peut-Stre meme la mythologie 6gyptienne aurait-elle eu la meme origine.

On peut accepter d'une maniere generale ce grand systeme, mais neanmoins en faisant certaines restrictions. Rien de plus admirable que le patient et ingenieux travail de la linguistique ; elle est parvenue a embrasser d'un coup d'oeil presque tous les idiomes, a les grouper en famille, k trouver les lois de leur formation, a montrer qu'une langue est d'abord monosyllabique, puis agglutinative, enfln a flexion ; que nombre de langues n'ont point encore r6ussi a franchir le premier et le second de ces degr6s; que les langues de la derniere cat6gorie, les lttngues a flexion, presque toutes originaires de Tancien continent, se divisent en deux groupes, le groupe semitique et le groupe aryen, ayant vraisemblement evolue separement, car ils sont irreductibles Tun a Tautre; finalement, qu'a Texception des idiomes semitiques, toutes les langues parlees en Asie et en Europe par des hommes de race blanche sont parentes et ont des radicaux communs, visibles surtout dans le Sanscrit vMique ; que toutes, par consequent,

doivent deriver d'une langae mere eteinte, de Yaryaque. Quant acet aryaque, hypothetique encore, il aurait ete la langue des tres antiques tribus de THindou-Ko, dont nous avons tout a Fheure dit quelques mots.

En etudiant la graduelle deformation des langues indo-europeennes et en determinant leslois et lamarche de cette deformation, on a cru pouvoir fixer F&ge relatif des divers idiomes. On a aussi retrace Fitineraire des peuples migrateurs, qui auraient parle et modifie graduellement ces idiomes. Pour ce faire, on a note les lieux, les points g6ographiques encore design6s, dit-on, aujourd'hui, d'Asie en Europe, par des denominations d'origine celtique. On a meme cru pouvoir refaire, d'apres les radicaux aryaques ou vSdiques, la pal6onr tologie sociale des aryas primitifs. lis auraient connu le cuivre, le bronze, Tor, Fargent. lis savaient forger des metaux, construire des chariots tralnes par des bceufs. Leur vie aurait ete surtout pastorale, et neanmoins ils auraient deja connu la beche, Forge, Tepeautre, sans pourtant devenir franchement agriculteurs avant leur arrivee en Europe. Risquons quelques exempies pour faire connaitre la methode employee.

L'airain est designe en Sanscrit par AY AS, pour adyas, forme gatee de ADYAS, A primitif et DAS, dompte; Fairain, c'est Tindompte; d'ou le mot latin oes. L'allemand Vater, Tanglais Father, l'irlandais Athir, le latin Pater , le grec Tra-c^p viendraient tous du radical Sanscrit PA, proteger. De m6me mater (Lat.), mother (Angl.), mathir (Irl.), ^tyjp (Grec) , mutter (AIL), deriveraient de MA, procreer, etendre ; Ouy&ttjp (Grec), Tochter (AIL), Daughter (Angl.), Bear (Irl.), fille, seraient issus du Sanscrit Duhitar, venant de DUH, traire, etc., etc. On rappelle encore que, selon J. Cesar, les Gaulois pretendaient descendre de Dis le p^re (a Diti patre); or Bis et tous ses analogues, le latin Deus, le grec 6e6c, etc., etc., proviennent de la racineDIV, brillant, pour dire le soleil ou bien FOrient,

c'est-a dire le pays du soleil (Pictet, Origines indoeuroptennes. Burnouf, Le Vdda. Lietard, Bulletin de la SocUt6 anthrop., seance du 7 avril 1864).

Nous venons de resumer brievemeat, mais exaotement, au moins dans ses donnees generates, la theorie formulee par la linguistique moderne, et aussi la m6thode a l'aide de laquelle ont ete obtenues les larges vues inductives sur l'origine et Involution des grandes civilisations d'Europe, que nous avons indiquees plus haut. II est temps de soumettre a un examen critique cette theorie et ces inductions.

Nous avons choisiles plustypiques, les plus simples, les plus seduisantes des etymologies indo-europ6ennes. II s'to faut que toutes aient la meme clarte. Les Schlegel, les Bopp, les Burnouf, les Schleicher sont bien faciles a prendre en flagrant delit de guerre intestine, et cela suffit aux profanes pour en conclure que la gen6alogie des mots indo-europ6ens est obscure comme toutes les genealogies. Neanmoins, Tediflce de la linguistique generate moderne a 6t6 construit avec tant de soin et d'6tude, tant d'eifort et de conscience, qull y aurait temerite a en revoqueren douteles donnees principales. Admettons done avec les linguistes l'existence prehistorique, sur les hauts plateaux de l'Asie centrale, d'une race d'austeres pasteurs, nobles, intelligents, lyriques, d6ja en possession d'un notable bagage de sentiments eleves, de connaissances pratiques, d'une langue a flexion, ou en voie d'arriver a cet ultime degre de revolution des langues. Mais n'oublions pas que cette race maitresse n'a pu naltre inst&ntanement, comme un cristal se precipite dans une solution saline sursaturee, qu'elle avait necessairement derri&re elle une longue serie de progres, de conquStes lentement et labor ieusement faites, une Evolution intellectuelle deja bien vieille. Or, si cette evolution d'un groupe humain s'est faite dans l'Asie centrale, elle a pu tout aussi bien s'effectuer dans le Gaucase, dans la Gaule, en Grece, en

224 SCIENCE ET MATEUIALISME.

Italie. Partout des hommes d'une organisation analogue ont du eprouver des impressions analogues, les formuler par des cris, des onomatopees, des mots analogues, et la ressemblance des idiomes n'implique pas necessairement la parents ethnique des groupes, des races qui parlent ces idiomes. M£me langue ne signifie pas meme sang, quand mSme on ne tiendrait aucun compte des grandes invasions probables, de la propagation de langues etrangeres par voie .de conquete brutale.

Cette maniere d'interpr6ter les analogies des langues Indo-europeennes, ou ildoitbieny avoir une assez large part de verite, laisse d'ailleurs intacte l'oeuvre merveilleuse de la linguistique moderne, puisqu'elle r6voque seulement en doute la genealogie, la filiation propose des formes verbales et point leur groupement, leur classement methodiques. Ge n'est pas d'ailleurs une simple hypothese, mais une induction suggeree et etayee par des faits.

Si, par exemple, comme l'ont fait il y a quelques annees M. Buschmann et tout recemment M. Lubbock (Origines de la civilisation), comme Tavait fait avant eux A. d'Orbigny (I'Homme Am&ricairi), on compare les mots designant le pere et la mere dans presque toutes les langues du monde, on voit que ces mots se reduisent a un certain nombre d'articulations, qui sont precis6ment celles que fait entendre Tenfant alors qu'il balbutie. Dans tous ces mots, les labiales et les dentales rfegnent presque exclusivement. Enfin, Ton remarque que les consonnes fortes figurent habituellement dans les noms du pere, les douces et les nasales dans ceux de la mbre. Cette loi de d6veloppement analogique se verifie d'ailleurs dans toutes les branches de 1'evolution humaine. Ne savons-nous pas que, par toute la terra, Thomme a supplee a sa faiblesse native en s'armant d'abord de silex eclates, puis de silex tailles, enfin de silex polis, revetant partout les memes formes, chez

ANTHHOPOLOGIE GEN&RALE. 225

1'homme prehistorique, comme chez le sauvage actuel, comme chez les Francs, les Scandinaves, les Normands des premiers siecles de notreere? Les tumulus, les dolmens, les menhirs, si longtemps consideres comme les jalons de Tinvasion Indo-Europeenne ou Geltique, sont un peu de tous les pays. Les Khasias de FHindostan, en dressent encore ; maisles Vitiens avaient des pierres levees, les Indiens d'Ameri que edifiaient des cromlechs, si Ton en croit Lafitau (Mceurs des sauvages americains). Enfin, on a trouve par milliers, dans l'Afrique septentrionale, des dolmens de Tage de fer.

Est-il au moins certain que la domestication des animaux soitune invention asiatique importee en Europe? Pas le moins du monde. L'homme a domestique des animaux un peu par toute la terre. On peut m6me soutenir, et Ton a en effet soutenu, que beaucoup de nos races domestiques d'Europe sonteuropeennesd'origine. Nos petites races de boeufs, de pores, de chevres des Grisons viendraient non pas des races domestiquees de FAsie, mais des petites races de nos tourbieres. L' Urus primigenius d'Europe aurait fourni plusieurs grandes races bovines. Le cheval, qui a longtemps coexiste avec Thomme en Europe, avant toute immigration asiatique, y aurait 6te domestique, etc., etc.

Les Kaffirs ou Si&h-Posh de Tlndou-Ko ont encore aujourd'hui des divinites vediques (Pandu, Lamani, Shuruyali) ; ils venerentle feu, comme les chantres des V6das veneraient Agni, mais ils sont blonds, ont des yeux bleus, le teint blanc, et nous les trouvons comme perdus au milieu denombreuses populations d'un brun plus ou moins foncS. Peut-6tre les Kaffirs nous representent-ilsles derniers debris des aryas vediques, mais il est difficile de les regarder comme les types ancestraux des populations grecques 5 latines, gaeliques, aux cheveuxnoirsetauxyeuxbruns. Enfin, si Ton consulte les traditions aryennes,lespoemessanscrits, on y trouve seulement le souvenir legendaire d'invasions dans la

226 SCIENCE ET MATERIALISMS.

peninsule hindostanique, k Ceylan, etc., mais pas la moindre reminiscence d'emigrations vers TOuest. D'autre part, le bagage traditionnel des vieilles races d'Europe ne nous eriaire guere sur Torigine de ces races. A peine, a grand renfort d'erudition et parfois d'imagination, parvient-on a rapprocher la mythologie grecque de la mythologie vedique, et en s'en tenant a cette unique source d'information, on n'est veritablement autorise a rattacher genealogiquement aux Aryas vediques que les plus vieilles populations de la Perse ayant parle la langue zende, et dont les traditions poetiques indiquent, comme berceau de la race, l'lran, Tlran delicieux, qu'il est peut-etre permis de placer sur les plateaux du Caucase indien.

La conclusion la plus vraisemblable est que Tespece humaine a eu ses representants primitifs un peu partout ; que chaque groupe a evolue isolement pendant un long laps de temps ; que la rapidite de cette evolution, rendue necessairement progressive par la lutte pour vivre, a ete fort inegalesuivantles lieux et les climats; que la ou les groupes humains n'avaient pas a se debattre sous Tetreinte d'un climat de fer, ils se sont ameliores plus rapidement, ont perfectionne leurs armes, dompte les metaux, domestique les animaux; que leur nombre croissant avec leurs richesses et leur puissance, ils ont peu a peu rayonne autour d'eux en subjuguant les groupes moins avances et ense fondant avec eux ; que cette fusion a influe non seulement sur le sang, la race, mais aussi sur l/industrie, les langues, qui, dans nombre de cas, avaient deja de grandes analogies, et que le groupe indo-europ6en est le resultat de tous ces efforts, de tous ces conflits, de tous ces melanges, une simple r6sultante ou Telement asiatique a vraisemblablement domine.

Dans les pages precedentes, nous avons brievement resume ce que les diverses sciences anthropologiques nous apprennent ou nous suggerent sur le passe le plus lointain, surl'evolution del'homme, suiTorigine des arts industrielslesplus indispensables a Texistence et au progres de Thumanite, sur le role preponderant joue par certaines populations blanches de TAsie centrale dans le developpement de Tesprithumain. En resume, nous avons succinctement retrace le tableau de revolution humaine dans le temps, et deja cet examen, tout incomplet qu'il soit, nousapermis d'affirmercommeindeniables Texistence et la necessite du progres. Nous savons que Thomme a debute par n'etre qu'un mammifere bimane en tout comparable aux autres especes animales, qu'il s'en est lentement distingue, qu'il s'est ennobli par un graduel developpement intellectuel et deja nous pouvons appliquer le mot civllisationk cette evolution, que rien n'arrete, et ou les conquetes s'engendrent Tune Tautre avecune vitesse acquiseetacceleree, comparable a celle des corps tombant dans Fespace. Nous pourrions aussi noter les principales phases de ce mouvement progressif et tenter sur-le-champd'en indiquerles loisprincipales. Mais notre travail d'enquete preliminaire est loin d'etre termine ; car Thomme n'est pas un etre un et partout semblable a lui-meme. Physiquement, moralement et intellectuellement, c'estun^treetonnamment diverscar muable et modifiable a Tinfini, modele sous lapression multiforme d'influences externes, fort variees il s'est tres inegalement developpe et dans des directions tr6s divergentes, suivant les contrees, les climats, la grandeur ou la faiblesse des obstacles a surmonter. G'est pourquoi, apres avoir determine ce qu'a fait, ce qu'a ete Thomme dans le temps, nous voulons etudier ce qu'il est encore dans Tespace; nous pourrons, pour

228 SCIENCE ET MATERIALISMS.

cela, exploiter line mine de faits bien autrement feconds que les donn6es de Farcheologie, de Fanthropologie, de la linguistique ; nous verrons de nos yeux revolution des races humaines en pleine activity et cette serie, que nous avons si peniblement reconstruite dans le passe, nous pourrons la contempler vivante, agissante, realisee simultanementatous lesdegres dans le present. Alors, vivement eclaires par cette vue d'ensemble a la fois complete et concrete, il nous sera peutetre possible, sans temerite aucune, de prolonger la courbe ascendante de cette evolution progressive bien au dela du terme ou s'arrStent forcement les investigations uniquement basees sur les langues et les reliques des ages ecoules, et imitant Fastronome, a qui trois points suflisent pour tracer surement Forbite d'un astre, nous indiquerons a Favance la route que Fhumanite est destinee a parcourir a travers les siecles a venir.

Tout d'abord il est tres facile de constater les epoques, les etapes archeologiques, echelonnees aujourd'hui dans Tespace, comme elles Tetaient jadis dans le temps. II s'en faut que Ykge de la pierre ait disparu de la surface du globe, et ses representants actuels sont m6me trop nombreux pour qu'il nous soit possible de les decrire tous. II faudra nous borner a citer quelques types caracteristiques en donnant cette fois ce que Tarcheologie est impuissante a nous donner, quand elle nous parle de Thomme prehistorique, c'est-a-dire le portrait moral de ces races attard^es.

Au degr6 le plus infime, nous trouvons les Pecherais de la Terre-de-Feu et les Australiens. Les voyageurs s'accordent tous k nous faire de Fetat social des Pecherais le plus triste tableau. lis nous les montrent vivant en tribus fort peu nombreuses, qui s'entre tuent et s'entre devorent sans treve. A peine sont-ils v6tus de quelques peaux de veaux marins. lis se blotissent la nuit dans de pauvres cabanes en forme de pain de

ANTHROPOLOGIE GENEK.VLE.

sucre, qui sont infectees d'exhalaisons suffocantes. Le jour, on les voit se tapir autour de miserables petits feux en plein air, tandis que leurs femmes, considerees par leurs maris ou plutot par les males comme de vrais animaux domestiques, entrent dans l'eau pendant la saison la plus rigoureuse d'un rigoureux climat,afin de recueillir des coquillages, des patelles, des moules, des crustaces, des oeufs de mer, etc. Hommes et femmes sont d'une degoutante salete. lis vivent, et le fait est bien curieux a noter, a la maniere des primitifs habitants du Danemark et, comme eux, ils amoncellent en kjokkenmoddings modernes leurs coquillages vides, leurs debris de cuisine. Partoutles moeurs sont en correlation rigoureuse avec le degre de developpement in- * tellectuel; c'est dire qu'elles sont fort bestiales chez les pauvres 6tres dont nous parlons. Point de mariage. C'est la d'ailleurs une institution relativement moderne. Les P6cherais, comme tant d'autres sauvages, ne connaissent que le rapt suivi d'un accouplement animal. Nul egard, nulle pitie pour les femmes, qui sont des bStes de somme en temps d'abondance, des aliments de reserve en temps de disette. Quand une faim trop forte talonne la tribu, dit Fitzroy ( Voyage de ^ Adventure et du Beagle), on prend la plus vieille femme de la troupe, on Fetrangle, tout en lui maintenant la tete au-dessus d'un feu de bois vert, puis on la mange en commun. Quand on leur demandait pourquoi ils ne mangeaient pas plut6t leurs chiens, ils repondaient : « Le chien prend Flappo, c'est-a-dire la loutre. » Notons que chez les Pecherais, comme chez la plupart des races inferieures modernes, on trouve deja un animal domestique, le chien, qui tres surement n'est pas a la Terrede-Feu un cadeau des Aryas vediques, et qui est, d'autre part, le seul quadrupede assez sociable pour s'accommoder de tels maitres.

Le continent australien nous offre un autre echan til- Ion humain de Tage de lapierre; mais iciles documents

precis, relatifs au type physique, k l'industrie, aux moeurs sont aussi nombreux que complets. L'homme d'Australie a la peau sombre, couleur chocolat. Notons en passant, que toutes les races inferieures modernes ont la peau plus ou moins foncee. Le crane australien est petit, etroit et particuliereinent peu developpe dans la region frontale. Morton accorde aux Australiens une capacite cr&nienne moyenne de 1,238; mais le meme Morton a vu cette capacity s'abaisser chez une femme a 1,061 centimetres cubes, ce qui confine a la limite de l'idiotie chez les races europeennes. Le trait leplus saillantde la physionomie australienne est unprognathisme considerable, une sorte de museau simien.Ces m&choires prognathes sont armees de molaires enormes, ayant sou vent cinq tubercules,et,contrairement a cequis'observe chez les autres races humaines, ce n'est pas la premiere molaire qui est la plus volumineuse, mais bien la seconde et mSme la troisieme. Nous ne parlons que pour memoire de la gracilite des membres, de la proeminence abdominale, de l'absence de mollet. L'industrie australienne peut se classer dans la periode la moins avancee de Tage de la pierre polie, m6me dans l'age de bois signale par M. Broca comme ayant devance tous les autres. L'arc est inconnu a TAustralien. Ses armes ordinaires sont une grande lance en bois, un casse-tete en bois, une arme aussi en bois, le fameux boumerang special a TAustralie, enfin des baches en pierre grossierement polie, rappelant a s'y meprendre certains echantillons archeologiques de T&ge de pierre europ^en et fixees & un manclie de bois a Faide de la gomme-mastic xanthorrhea. L'Australien, qui n'a nulle idee de la pudeur, porte cependant pour v^tement un manteau de peau de kangourou, grace auquel il peut cheminer sans dommage dans les fourres. La poterie lui est inconnue, et la vue de Teau chaude lui cause une vive surprise. II ne se batit pas de hutte et ne veut pas meme habiter celles que Ton prend la peine de lui Mtir. II ne con-

ANTHROPOLOGIE GENl^RALE. 231

nalt d'autre abri qu'un paravent de branchages eleve chaque soir. L'Australienne est moins une femme qu'une femelle reduite a la plus dure servitude. Elle suit Thomme a la chasse en portant sur son dos les enfants et le petit bagage de la famille; a la main, un tison enflarnme qiTelle a charge d'entretenir; car pour T Australien, allumer du feu est une difficile affaire. A la femme encore est devolu le soin de preparer le repas, compose de tout ce qui peut se manger ; mais elle ne se nourrit que des restes de Thomme, et on les lui jette comme a un chien. Ajoutons que le mariage de TAustralienne a toujours pour origine le rapt le plus violent; qu'il est precede, a partir de Fage de dix ans, de la plus bestiale promiscuite et toujours suivi de la prostitution (Eyre, Discoveries, etc.), puis concluons que le mariage australien ne differe guere de Taccouplement animal. Ge sont la surtout les moeurs de Tinterieur du continent australien. Sur les cotes, nous trouvons des tribus qui entassent encore des debris de cuisine, comme le Danois prehistorique et le Pecherais, qui depecent a belles dents et en troupe les cadavres des baleines echouees, et qui, quoique vivant sur le rivage de la mer, nesavent pas construire un canot. L' Australien n'a d'autre animal domestique qu'une sorte de chien a demi-sauvage, le Dingo, qui est plutot un associe, chassant de compte a demi avec Thomme, qu'un veritable animal domestique. En temps de famine, et les famines sont frequentes pour Thomme d'Australie, on mange les enfants et les femmes, meme les cadaves qu'on exhume. Apres trois jours dlnhumation, disaient les Australiens, au missionnaire Salvado (Mdmoires sur VAustralie, par R. Salvado), un cadavre humain est encore unmets passable. Notons que, dans ce cas, il ne repugne nullement a la mere australienne de manger sa part du cadavre de son enfant.

Nous avons tenu a esquisser avec quelques details la physionomie des types humains actuels, qui nous re-

presentent le mieux nos primitifs anc&tres des premiers temps de Page de la pierre. Si Pespace ne nous faisait defaut, nous pourrions tres facilement trouver dans Phumanite moderne et grouper en serie tous les types humains intermediaires, suffisants pour combler Pintervalle entre le Pecherais, PAustralien, le Tasmanien et les peuples caucasiques les plus industrieux et les plus intelligents. Nous devons nous borner a une sorte d'enumeration. Gitons encore comme appartenant a Page primitif de la pierre les Bochimans, de PAfrique Australe, errant par famille, sans maisons, sans asile, se blottissant dans les cavernes, dans les anfractuosites des rochers, sous les arbustes, se nourrissant de larves de fourmis, de serpents, de ratines, puis les Dokos de PAbyssinie, les Andamanites, les Veddahs de Ceylan, les Orangs-Benna de la presqu'ile de Malacca, de Sumatra, et les Kamtchadales des rivages arctiquesde PAsie. Laphase moyenne de Tage de la pierrepourrait 6tre representee par les Peaux-Rouges de PAmerique du Nord, tels qu'ils etaient lors de la venue des Europeens. lis vivaient alors en nombreuses tribus, ayant un commencement d'organisation, de hierarchie sociale; ils obeissaient a un chef, connaissaient Pare, savaient se batir de vraies cabanes, des wigwams, mais n'avaient d'autres animaux domestiques que le chien, et ils s'essayaient seulement a Pagriculture. Ils etaient dans un etat de guerre perpStuelle, uniquement preoccupes du souci de tuer le bison, de pecher le saumon, de detruire les tribus rivales, de manger des nations, suivant une expression iroquoise. On peut classer dans le meqie groupe les Puharreis et les Paharias des montagnes de PInde, les. Bheils du Radjepoutana, les Garros, Nogas, Khasias, vivant dans PHindostan et vers la vallee du Brahmapoutra, enfin les races Bresilio-Guaraniennes de PAmerique du Sud. Le troglodyte anthropophage des cavernes prehistoriques de Ghauvaux se pouvait encore rencontrer, il y a peu d'annees, dans les grottes

AXTHROPOLOGIE GENERALE. 23<>

du pays des Cafres Bassoutos. La gitaient, dans des grottes profondes, des groupes d'anthropophages, habitant pourtant un pays fort giboyeux, mais vivant autant que possible de la chasse a rhomme, et debitant methodiquement leur proie humaine, comme d'habiles bouchers (Anthropological Review, 1869).

(Test la, il est vrai, un cas de cannibalisme accidentellement produit par de grands desastres, au milieu desquels avait sombre la civilisation relativement avancee de la tribu; mais un etat social analogue a exists ou existe encore chez un grand nombre d'insulaires de l'Ocean Pacifique, qui tous etaient a Tage de la pierre polie avant leur contact avec les Europeens. Citons, a titre d'exemple, les Neo-Caledoniens, anthropophages, comme on Test habituellement dans les iles ou manquent les grands mammiferes, comme Fetaient encore les Vitiens, comme l'avaient ete les Taitiens, pourvus les uns et les autres, et en abondance, dechiens et de pores. On sait aussi que, chez la plupart de ces insulaires, Fhumanite, la pitie, la moralite, sont a peu pres inconnues. Les Neo-Galedoniens abandonnent ou tuent les malades et les vieillards. Ainsi font les Vitiens; ainsi font les Esquimaux, ces vivants representants de Tage du renne, etc.

Les Kaffirs, de TAfghanistan, rappellent encore, comme nous Tavons vu, par des traits nombreux, les Aryas pasteurs ; mais la phase pastorale, par laquelle ont passe les principaux groupes humains du vieux continent, et qui, dans une classification sociologique, pourrait etre rangee a cote de T^ge du bronze des archeologues, cette phase si importante de revolution sociale, nous la voyons durer encore chez bien des peuples, n tamment dans TAsie septentrionale et TAfrique meridionale. En Asie, nous la rencontrons chez les clans mongoliques nomades, errant dans les vastes plaines du nord de ce continent, chez les Tongouses, les Bouriates, pres du lac Baikal ; chez les Kirghiz, les Baskirs, che-

vauchant vers le cours moyen de la Lena, de TObi, de FIenisei,enfin chez lesOstiaks,du voisinagede Flrtych. En Afrique, voici les Hottentots, pasteurs aussi, vivant en tribus fort peu nombreuses, et si peu industrieux qu'ils en sont reduits a acheter aux Cafres, leurs voisins et ennemis hereditaires, les ustensiles de fer dorit ils ont besoin.

Les rivaux des Hottentots, les Cafres, sont deja en voie de passage de la vie pastorale a la vie agricole. Ils cultivent le sorgho, le melon d'eau, la canne a sucre, le tabac, les arachides. Quelques tribus ont meme essay e la culture du froment. Ils savent tirer du sorgho une boisson fermentee, sont vanniers et potiers habiles, connaissent Fart de forger le fer, sont organises en petits Etats monarchiques, ayant une aristocratie. L'etat social des Cafres est plus ou moins celui de la plupart des negres africains. Pourtantundegre d'organisation plus complexe s'observe dans la region des sources du Nil, ou la monarchie du roi M'tesa, si curieusement d'ecrite par le capitaine Speke (Discovery of the Source of the Nile), realise la caricature du pouvoir absolu. Enfin, les grandes monarchies soudaniennes, ou Finfluence et le sang mauresques ont si fortement penetre, nous offriraient des Etats despotiques, plus savamment ordonnes et assez comparables a certaines monarchies asiatiques, a celle de Siam, par exemple, oi, sur une population de cinq a six millions d'habitants, un seul homme, le roi, a le droit de se tenir debout.

Au-dessus de la monarchie siamoise se place tout naturellement le vaste empire chinois, ou le systeme monarchique a realise sa forme la plus scientifique et ou s'est d6velopp6e de temps immemorial une civilisation fort avancee. On rit beaucoup en Europe des Chinois, mais ils ont le merite d'avoir su les premiers proclamer bien haut la preeminence du pouvoir intellectuel, et d'avoir tent6, par leur institution du mandarinat, de

ANTHROPOLOGIE G3SNERALE. 235

proportionner Tinfluence sociale de chaque individu a son degre de savoir. Enfin, le Japon actuel nous represente dans ses traits principaux Timage de notre societe feodale europeenne d'il y a quelques siecles. De la, rien de plus facile que de passer, sans quitter les anneaux strictement unis d'un graduel progres, dans notre Europe contemporaine, dont revolution nous est maintenant tres exactement connue. Nous pouvons sans peine evoquer devant nous l'image de FEuropeen prehistorique, le voir abandonner la caverne de ses ancetres pour les pilotis des palafites et la hutte enfumee. Puis la hutte fait place a la cabane ; celle-ci devient maison etagee, percee de fenetres, munies bientot de ces precieuses vitres inconnues dans Tantiquite aux Grecs et aux Romains. Un progres en provoque un autre. Le vetement, les armes, les moyens de transport, la production des aliments, se perfectionnent comme la demeure, et avec une vitesse constamment croissante. (Voy. Foucou, Histoire du travail, 1868, in-12.) Le chiffre de la population s'accrolt avec les ressources. L'homme se polit par des contacts de plus en plus repetes avec ses semblables. Le travail se specialise. La science se codifie. Les inegalites sociales tendent a se niveler. Enfin, la sommedu bien-etre et du savoir grandit en progression geometrique.

Apres avoir ainsi embrasse, dans un cadre malheureusement trop resserre, revolution humaine dans le temps et dans Tespace, nous pouvons deja, sans t6merite, designer par le mot civilisation Ye volution progressive de Fhumanite dans les voies industrielle, morale et intellectuelle.

Quelles sont les grandes conditions de climat, d'orographie, les plus favorables au debut et a la marche rapide de la civilisation ainsi comprise? Quels en sont les grands effets economiques? Quelle en est Tinfluence sur le mouvement de la population, sur la duree de la vie humaine? A quelles intimes modifications morales

236 SCIENCE ET MATERIALISMS

et intellectuelles de Tindividuetdespeuples correspondent tant de grands changements dans la situation de Thomme? G'est ce qui nous reste a examiner pour achever d'esquisser le vaste tableau de la civilisation.

L'homme primitif etait trop nu, trop faible, trop desarme, pour pouvoir vivre, prosperer et progresser indifferemment sur tous les points du globe. Evidemment il n'a pu durer, se maintenir, grandir en nombre et en valeur intellectuelle et morale que la seulement ou le monde exterieur ne lui etait pas trop inhospitalier, la ou le climat avait une certaine benignite, la meme ou la concurrence des grandes especes animales n'etait pas trop terrible. Les regions polaires, par exemple, n'ont pu manifestement servir de berceau a la civilisation; a peine, de nos jours encore, Thomme, quel qu'il soit, parvient-il a y trainer une miserable existence. Buckle remarque que des effets tout aussi mortels pour les progresdela civilisation se produisent dans certaines regions tropicales et humides, ou la vie animale et vegetale a une exuberance desordonnee, ou le regime des fleuves, les phenomenes meteorologiques, les convulsions geologiques ont une ampleur ecrasante, contre laquelle peut a peine lutter meme Thomme de nos jours, aide de tout Tarsenal d'une civilisation vieillie (Histoire de la civilisation en Angleterre, ler volume). G'est pour cette raison, selon Buckle, que les Guaranis du Bresil n'ont pas franchi les premieres phases de Involution civilisatrice, tandis que, bien avant Tinvasion europeenne, des civilisations relativement avancees s'etaient constituees spontanementdansTAmerique centrale. On pourrait objecter le fait des grandes civilisations asiatiques, ou Thomme d'Europe a puise vraisemblablement une bonne partie de son bagage moral et intellectuel ; mais les investigations delicates

ANTHROPOLOGIE GENEUALE. 237

de la linguistique nous montrent le mouvement civilisateur asiatique naissant sur les hauts plateaux de l'Asie centrale, avant de rayonner par expansion dans la peninsule hindostanique, ou Feffrayante puissance des phenomenes naturels et la richesse de la faune ne lui auraient vraisemblablement pas permis de poindre et de grandir. On peut done regarder comme demontre, que les grandes civilisations antiques ont toutes eu pour lieu d'origine des contrees benies, luxuriantes et assez chaudes, ou rhomme trouvait sans trop de peine et sans competition par trop redoutable une alimentation suffisante, et particulierement des especes vegetales bienfais'antes qui recompensaient une fort petite culture par une opulente recolte. Citons Plnde et le riz, TEgyte avecles dattes, le dhourra et le lotus comestible, enfin, le Mexique et le Perou avec leur mais et leur manioc.

Les conditions generates, que nous venons d'indiquer, sont a tel point necessaires et suffisantes, que partout nous voyons rhomme se civiliser sous leur influence. Buckle cite Texemple des Arabes mahometans fondant des societes tres civilisees, devenant artistes et savants aussitot qu'ils eurent envahi les fertiles contrees de TAsie Mineure etdeTAsie centrale, le nord de TAfrique et TEspagne. Maiscet exemple est discutable peut-etre; car TArabe, avant Mahomet, etait loin d'etre un barbare. Un fait bien plus probant nous est fourni par la racemongolique.Aujourd'hui encore les Kamtchadales sont a l'&ge de la pierre, et les ancStres des Chinois n'etaient pas plus civilises, si Ton en croit les traditions nationales de la Chine, alors qu'ils vivaient en hordes bai'bares au pied des montagnes du Thibet. Les Tartares mongols vaguent encore dans les pleines arides de l'Asie septentrionale, tandis que les Chinois et les Japonais ont fondS de grandes societes civilisees, superieures m6me par de certains cotes aux civilisations d'Europe.

On a cru pouvoir signaler des vices capitaux comme

238 SCIENCE ET MATERIALISMS.

fatalernent attaches a ces grandes civilisations primitives des pays tropicaux ou voisins des tropiques. Elles s'immobiliseraient vite sous la pression du despotisme monarchique ou theocratique le plus absolu. On peut attribuer ce fait, qui semble incontestable, a diverses causes, mais surtout a la b6nignite m6me de la lutte pour vivre, que l'homme est appele a soutenir, quand, vivant dans un pays tres fertile et en grandes agglomerations, il a suffisamment triomphe de la nature et de ses rivaux de Fanimalite. Peu a peu Ton se deshabitue de Feffort, et l'energie individuelle s'eteint la ou elle n'est plus necessaire. On peut aj outer Incontestable influence d'une temperature elevee, l'eclat de la nature exterieure, Tune engourdissant 1'intelligence, l'autre captivant l'attention, 1'empSchant de se replier, de se concentrer sur elle-m6me. Buckle donne, comme raison principale, le bas prix des salaires, resultat du plus grand nombre des proletaires, d'ou le bon marche excessif du travail humain, puis 1'elevation 6norme du loyer, de l'interet, d'ou la concentration fatale d'immenses richesse entre les mains d'un petit nombre et le denument absolu de la masse desheritee, qui livre cette masse a la merci des castes privilegiees. Ajoutons que la marche du progres est excessivement lente ; que l'homme, comme nous le prouve encore l'histoire des sauvages actuels, n'a d'abord connu d'autre regie que la force ; que, dans les societes rudimentaires, Toppression semble chose naturelle, aussi bien a l'opprime qu'a l'oppresseur. Les maux que Pindividu supporte, dans ces societes impitoyables, il est pr6t a les faire subir aux autres, le cas echeant. II faut des milliers et des milliers d'annees pour que les idees de droit, de justice, de liberte, etc., s'eveillent dans le cerveau humain, et notre histoire positive n'est que d'uft jour.

Quoi qu il en soit, apres etre nee dans les chaudes et fertiles regions du globe, la civilisation n'a rapidement progresse qu'en se deplagant, en gagnant les contrSes

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temperees, notamment le bassin mediterraneen et FEurope. La, Fhomme, deja maitre de connaissances lentement accumulees et d'un prix inestimable, atrouve les conditions les plus favorables a son plein et entier developpement, un climat doux, une temperature qui n'enerve point, une nature exterieure facile a dompter, d'ou pourlui une serie de victoires aisees, qui lui donnerent une grande confiance en lui-m£me, Fexciterent a chercher a triompher encore. II y a la un theme infini pour Fobservation sociologique, mais nous devons nous borner aux quelques propositions precedentes et passer a Fexamen forcement tout aussi rapide d'un autre cote de notre sujet.

II est bien interessant de suivre parallelement au developpement de Fhumanite, en nombre et en puissance, les modifications correlatives qui se] produisent dans les besoins, les appetits, la moralite et Fintelligence de Thomme.

En eflfet, tout homme complet est pourvu de besoins nutritifs, de besoins sensitifs, et enlin de besoins moraux et intellectuels (Letourneau, Bulletin de la Soci6t6 d'anthropologie, 1867, et Physiologie des passions) ; mais tous les hommes ne sont pas complets, et au debut de la civilisation, les besoins les plus inferieurs priment tous les autres L'homme bestial de F&ge de la pierre, le troglodyte prehistorique des cavernes beiges, l'Australien, le Pecherais, le Bojesman, etc., sont presque uniquement asservis par le besoin de manger. La faim, une faim feroce, les torture incessamment et eteint chez eux toute floraison morale et intellectuelle. Aussi leurs moeurs sont-elles tout a fait animales. Le mariage par capture a ete et est encore, comme le demontre Lubbock, la forme premiere du mariage ou plutot de Taccouplement humain par toute

la terre. Dans cette grossifere phase nutritive, la femme est pour Thomme un simple animal domestique, que Ton bat ou tue, selon son caprice « Si Ton examine les femmes indigenes, dit Eyre, en parlant des Australiennes, on en trouvera fort peu qui n'aient pas de terribles cicatrices sur la tete ou des traces de coups de lance sur le corps » (Eyre, Discovery, etc.). Point de famille encore dans ces societes informes. L'enfant y est generalement considere comme appartenant k la tribu, et il lui appartient en effet, si Ton tient compte de la promiscuite sexuelle presque absolue, qui est alors de regie (Eyre, loc. cit.).

Pour se faireune idee exacte du tout-puissant empire exerce sur l'homme par les besoins nutritifs durant cette phase nutritive, il faut assister aux repas de certaines tribus sauvages apres une disette plus ou moins cruelle. Le capitaine Grey (Exploration dans VAustralie du wyrd-ouest et de touest) nous a donn6 une description fort coloree d'une de ces orgies stomacales des Australiens, se ruant en troupe, hommes, femmes et enfants, sur le cadavre 6choue et a demi putrefie d'une baleine morte, et arrivant a une sorte d'ivresse de la digestion. Les mSmes faits ou des faits analogues ont ete observes chez les Esquimaux par Lyon (Journal de Lyon). II faut lire dans le texte original la description du repas polyphagique d'un de ces Esquimaux : « II avait mange jusqu'a ce qu'il fut ivre, et a chaque instant il s'endormait, le visage rouge et brillant, la bouche ouverte. A cote de lui 6tait Arnaloua, sa femme, qui surveillait son epoux pour lui enfoncer autant que faire se pouvait, un gros morceau de viande (de veau marin) a moitiS bouillie dans la bouche, en s'aidant de son index, etc. » De tels faits nous autorisent suffisamment, croyons-nous, a appeler nutritive cette phase du developpement social, ou la vie tout entiere est subordonnee aux imperieuses exigences de 1'estomac.

II est naturellemeut impossible, que les sentiments affectueux et les tendances intellectuelles puissent naitre chez Fhomme ainsi tyrannise. G'est en effet ce qne F observation constate partout. Ainsi Kolbe a pu dire en parlant des Hottentots, parvenus pourtant a la vie pastorale, qu'il les croyait etrangers au sentiment de F amour. Ainsi le baiser etait inconnu a nombre de tribus americaines, a la plupart des Polynesiens, et plusieurs des idiomes americains manquaient de mots pour dire aimer, etc. Le developpement intellectuel est plus rudimentaire encore, s'il est possible. La langue se compose alors d'un fort petit nombre de mots ; les termes abstraits, generaux, y font defaut. On a une expression pour designer chaque arbre en particulier ; on n'en a pas ponr dire arbre en general. Le langage en est reduit a ces mots-racines, que nos linguistes demelent aujourd'hui encore sous la luxuriante fecondite de nos formes verbales, et qui ont tous un sens concret, figuratif, imitatif. Lubbock cite comme exemplefrappantdecette imperfection du langage Fabsence du verbe &tre dans presque toutes les langues des indigenes americains. D'autre part, nombre de tribus sauvages sont obligees de suppleer par des signes a Finsuffisance de leur langue parlee. Les Bochimans, par exemple, ne peuvent converser eutre eux dans Fobscurite. La numeration, cette partie la plus abstraite du langage humain, est naturellement aussi la partie la plus imparfaite chez les sauvages. Ainsi les Bochimans, selon Lichtenstein, les Indiens du Bresil , selon Spix et Martius, ne peuvent compter au-dela de deux. Les Australiens du cap Yorck arrivent p&iiblement au nombre six, mais ce n'est que par juxtaposition (2+2+2), etc., etc.

Voil&, certes, un degre social bien informe, bien pauvre, bien humble ; mais ce n'est qu'un premier degr6. Que Fhomme en effet, soit par son industrie personnelle, soit fortuitemnet et grace a la seule bonte

primitif, sont agrandies, systematisees. On entrevoit que le monde est gouverne par un petit noinbre de forces, que Ton persoimifie; en resume, Ton tend ou Ton arrive au polytheisme. On a aussi une idee plus ou moins vague d'une vie future. La plupart des negres d'Afrique pensent que l'homme laisse derriere lui, en mourant, des mines mat£rielles,quidisparaissentapres une duree d'une ou deux generations. Les Taitiens croyaient a une vie future, mais elle etait simplement la continuation et l'image de la vie terrestre, et Ton n'y rattachait aucune idee de recompense ou de chatiment.

Les langues sont alors bien loin encore de la perfection. Lubbock remarque judicieusement qu'elles sont, comme le premier langage de nos enfants, caracterisees par la repetition trop frequente des syllabes. Ainsi sur treize cents mots neo-zelandais, il releve deux cent vingt repetitions de syllabes, tandis qu'il en trouve seulement deux sur mille mots francais, trois sur mille mots anglais, etc.

Les facultes specialement cerebrates sont faibles encore et toute tension intellectuelle prolongee est impossible. Dans le voisinage du lac Tanganika, dans TAfrique centrale, Burton s'efforcant de noter dans chaque tribu les noms usites pour compter de un a dix, n'y parvenait qu'avec une peine extreme. Au bout da dix minutes, le regard du negre interroge devenait vague, heb6te; ses reponses etaient incoherentes et il s'abandonnait a un sommeil reparateur. Burchell nous raconte la meme chose de son maitre de langue en Gafrerie. Pourtant, on n'en est generalement plus a l'indigence numerique de TAustralien, du naturel des Moluques, de certaines tribus Guaranis du Bresil, du Dammara de TAfrique australe, qui ne savent pas compter leurs doigts, des Comanches, qui comptent simplement par signes et en frappant des mains pour marquer les dizaines (Pruner-Bey, Bull, de la Soc. anthropoL) t. II), des Ahts, tout aussi pauvres mathema-

ANTHROPOLOGIE g£n&RALE. 245

ticiens, selon Sproat (Scenes and Studies of Savage Life, cite par Lubbock). Les Polynesiens, au contraire, qui nous represented assez completement Fhomme de la p^riode sensitive, pouvaient compter jusqu'a mille. Au dela, c'etait Finfini.

Dans cette phase, que nous proposons d'appeler sensitive, il est pourtant bien clair que les besoins nutritifs n'ont pas desarme absolument. lis ne le peuvent, puisqu'ils sont la condition m&me de la vie; mais leur pouvoir est intermittent, et ils n'absorbent plus l'existence tout entiere. Apres leur assouvissement, l'activite des centres nerveux se manifesto encore. Le jeu des sens speciaux procure alors a l'homme un plaisir parfois assez vif, pour qu'il sacrifie la satisfaction future de ces appetits purement nutritifs au desir ardent de se procurer une jouissance sensitive. Le Taitien troquait sans hesiter un cochon pour une plume rouge; mais le stupide Pecherais n'en ferait jamais autant. L'homme est alors moins individualise ; il se rattache au monde exterieur, social ou physique, par des liens nombreux.

Encore un pas, et cette progressive exterioration de Tindividu va donner naissance & des passions sociales, k de veritables sentiments moraux ; aussi proposonsnous d'appeler cette troisieme periode, pSriode morale, Arrive a ce degre de son evolution, l'homme a realise de grands progres dans toutes les branches de son activite. L'industrie et l'agriculture perfectionnees ont considSrablement accru la somme des subsistances, aussi de grandes agglomerations humaines ont pu se former. II y a des lois 6crites, des arts, une litterature. La famille est constitute. Le mariage est polygamique ou monoganique, polyandrique parfois, suivant les n6cessites sociales au milieu desquelles se debatent les divers groupes; mais il y a un mariage. L'enfance et la vieillesse sont plus ou moins sauvegardees et respectees. La femme a cesse d'&tre une bete de somme ou un simple

246 SCIENCE ET MATfiRIALISME.

instrument de plaisir. On aime quelquefois pour le plaisir d'aiiner. Uesclavage primitif a pris peu a peu la forme adoucie du servage. On commence a sentir qu'il y a des liens de rSciprocite entre les hommes, des droits et des devoirs; mais le regne de la justice etde laraison est bien loin encore. G'est Ybre des violentes passions sociales, des grandes guerres, des persecutions religieuses. Pourtant la religion est simplifiee, et le polytheisme de la periode precedente tourne, soit au monoth£isme, comme chez les Semites et les Europeens, soit au pantheisme, comme dans l'lnde, ou a l'atheisme des bouddhistes asiatiques.

Presque toute la phase historique de Thumanit6 vient se classer dans cette periode, et elle est d'autant plus sensitive et meme d'autant plus bestiale, nutritive, que Ton remonte a un passe plus lointain. On entrevoit dfes lors Taurore ou tout au moins la possibite, la probability meme de la phase supreme, du regne de la justice et de la science, la seconde reglant la premiere, en un mot de la phase intellectuelle, encore cachee dans Tavenir.

Ges profondes modifications dans Torganisation cerebrale de l'homme, se traduisent-elles anatomiquement par des modifications correspondantes dans la morphologie et dans la texture des organes? Tout en reconnaissant que la science de l'homme poursuit encore sous ce rapport bien des desiderata, on peut deja formuler de grandes propositions generales.

Toutes les races tres inferieures, historiques, et la plupart des races prehistoriques connues ont des caracteres generaux communs : nous les enum&rons rapidement. Ge sont d'abord la saillie en avant plus ou moins accentuee des dents et des machoires : le prognathisme.

Au prognathisme sont associSs generalement d'autres traits anatomiques de la plus haute importance, un front fuyant et surtout un volume reduit du cerveau, sp6cialement des lobes frontaux, avec saillie de Tocciput en

ANTHROPOLOGIE G^NERALE. 247

arriere. II y a une correlation quasi-necessaire entre ces divers caracteres, a ce point que la constatation de Tun d'entre eux permetgeneralement de prejuger l'existence des autres. Ajoutons que les races ainsi conformees ont toutes actuellement une coloration ou noirejou foncee de la peau, et que les seules races ayant gravi le plus haut dans Techelle progressive, que nous avons indiquee, sont les races au teint plus clair, les races blanche et jaune. En mSme temps, ce sont ces races privilegiees qui ont le plus grand volume cerebral moyen, le plus grand developpement des lobes frontaux, le moindre prognathisme, le cerveau sillonne par les circonvolutions les plus flexueuses, a ce point que, chez un individu de race blanche , un volume cerebral aussi reduit, un systeme de circonvolutions aussi simple que chez le Hottentot par exemple, entrainent fatalement l'idiotie.

Enfin, fait plus concluant encore et qui met le sceau a la demonstration, m6me dans nos societes recentes, dans les derniers siecles historiques, l'accroissement du volume cerebral se peut constater, et M. Broca Ta mis hors de toute contestation, en comparant le volume moy en des cerveaux parisiens actuels et celui des cranes parisiens du douzieme siecle (P. Broca, Bull. SocUte anthrop. de Paris). Le progres morphologique et le progres fonctionnel ont done marche du m6me pas.

Devenir plus intelligent, e'est s'ecarter de plus en plus physiquement et moralement de Tanimalite, e'est a coup sur progresser. Tel est le r6sultat general ; mais comment s'effectue ce travail de perfectionnement? Que deviennent les grandes lois de la vie dans les groupes humains denses, dans les societes complexes? Comment nait-on ? Comment meurt-on ? Quelles modifications subit la duree moyenne de la vie ? Quel est Teffet de la transplantation des moeurs et des institutions europ6ennes sur les races humaines arrierees?

248 SCIENCE ET MATERIALISMS.

Quels sont aussi les ineonvenients inherents a Forganisation des grandes societescivilisees? Quelles pertes, quelles souffrances, quel dechet humain se cachent derriere les resultats gen6raux si admirables en apparence ? (Test ce qu'il nous faut maintenant indiquer brievement.

Detruire les especes animales ou vegetales nuisibles, ou meme inutiles a Fhomme, aplanir les obstacles physiques, decouvrir et maitriser les grandes lois qui regissent le monde, faire de la terre entiere un vaste champ cultive, exploite par Fhumanite et a son profit avec le moins d'efforts et de dangers possibles. En un mot affranchir Thomme, le rendre plus savant, plus in telligent, infiniment plus puissant en face du monde exterieur et en m6me temps infiniment plus heureux. Ennoblir le type humain, et multiplier indefiniment ce type ennobli, en arrachant au sol des ressources toujours croissantes ; c'est la un ideal, auquel peut-etre on parviendra plus ou moins completement et a la realisation duquel il est en tout cas fort utile de viser.

A coup sur, les grossieres societes primitives ou sauvages dont nous avons trace le tableau, sont extremement loin d'un tel ideal. Voyons par quel cote les grandes societ6s des hommes de race blanche, en Europe et en Amerique, s'en approchent ou s'en ecartent. Evidemment, a contempler les choses d'un point de vue general, il est incontestable que Fhomme blanc moderne est chaque jour de plus en plus victorieux dans sa lutte contre le monde exterieur. Dans FEurope actuelle, par exemple, Thomme a bataille gagnee contre la faune et la plupart des dangers, des grands obstacles naturels. Les races superieures contemporaines ont su passer de la vie de chasseurs a Fetat pastoral et a Fetat agricole

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Leur subsistance etant devenue plus assuree, plus reguliere, plus abondante, leur nombre, en vertu d'une loi dont nous allons dire quelques mots, s'est accru en proportion de la securite dont elles ont pu jouir, et cette securite mSme a permis les efforts de longue haleine et a incite a poursuivre de nouveaux progres.

Ce rapport 6troit et constant entre la production des subsistances et le chiffre de la population n'est plus aujourd'hui qu'un lieu commun de la statistique. On sait que les pays les plus producteurs del'Europe sont aussi les plus peuples. La Belgique, par exemple, a 151 habitants par kilometre carre, tandis que la Russie en a seulement 3. « On voit, dit M. Guillard (El&nents de statistique humaine, Paris, 1855), que la double production des bles et des homines a marchS parallelement et d'un pas sensiblement egal. En deux tiers de siecle, par le defrichement, le dessechement, quelque amelioration dans la repartition du sol, et par suite dans la culture, la production du bl6 s'est accrue d'enviroh 49 pour 100, et par cette seule cause, malgre tant d'obstaclesde tout genre, d'epidemies, de guerres sanglantes, de misere non moins meurtriere, la population s'est accrue de la meme quantite. » La relation est si etroite qu'une simple variation dans le prix du ble suffit pour faire varier en plus ou moins le chiffre de la mortalite, celui des manages et celui des naissances (Villerme, J. econ., 1843, t. VI. Buckle, loc. cit., chap. i. Guillard, loc. cit.). Mais c'est souvent au prix de maux, de deuils sans nombre que se maintient cet equilibre. Dans les pays a climat ou a institutions homicides, les hommes meurent vite et aussitot leur place est occupee par des nouveau-n6s, destines comme leurs devanciers a parcourir en peu de jours le court et douloureux cycle de leur vie ; car la phrase si execree de Malthus est toujours vraie : « Au grand banquet de la nature, il n'y a pas de couvert pour Fhomme qui nait dans un monde deja occupe. La Nature lui commande

de s'en aller, et elle ne tardera pas a ex6cuter elle-meme son ordre. »

Un exces trop considerable de naissances sur les deces n'est done pas un signe certain de prosperite, e'est souvent un signe de misere, et la statistique etablit que le vrai criterium, la vraie mesure du bien-6tre social, e'est Taccroissement du chiflfre de la vie moyenne. Elle etablit non moins clairement que ce chiffre va croissant sans cesse en Europe en meme temps que celui de la population. Enfin, elle constate que, depuis un siecle, en France et en Europe, vie moyenne et population ont grandi avec une rapidite auparavant inconnue ; resultat qu'il est impossible de ne pas attribuer a la chute plus ou moins complete dela feodalit6, a la repartition moins inegale du sol et des subsistances. C'est une consolation d'oublier quelque peu les fleaux, qui trop souvent encore viennent s'abattre sur le groupe europeen, et de pouvoir se dire, qu'en depit des convulsions sociales, a cause peut-etre de ces convulsions, malgre les torrents de sang humain que nous avons encore la douleur de voir repandre avec une ferocite et une insouciance stupides, la grande evolution poursuit et poursuivra son cours, qu'elle emiettera de plus en plus la somme toujours grandissante du bien-6tre aussi bien que de la vitalite, et permettra a Tesprit humain de prendre sans cesse un nouvel et vigoureux essor.

Pour indiquer seulement combien il reste encore a faire, rappelons avec M. Guillard (loc. cit.), qu'en France, pays qui represente assez bien la moyenne de Tetat social europeen, des millions d'enfants au-dessous de quinze ans emploient a fouiller le sol ou a travailler dans les manufactures les annees qu'il faudrait consacrer a s'instruire, que plus de trois millions de femmes mariees ne vivent ni du revenu, ni du travail de leur mari, que la France n'a pour 508 habitants (recensement de 1851J qu'un lettre, savant ou artiste, qu'elle a dans les prisons un de ses habitants sur 912; enfin

qu'elle compte 217,000 vagabonds et 71,000 infirmes sans ressource.

Allons plus loin et enumerons maintenant les diverses categories des victimes sociales. Evidemment il ne saurait etre ici question que d'un denombrement imparfait. Pour Stre complet, il nous faudrait ecrire un traite d'hygiene et surtout un traite d'economie sociale. Constatons d'abord que, dans nos grandes societes modernes, la somme totale de la vitalite du groupe est fort inegalement r6partie, suivant la profession et la fortune. En general, les classes aisees et eclairees payent a la mort un bien moindre tribut proportionnel que les classes besoigneuses, laborieuses et ignorantes. M. le docteur Bertillon nous apprend que, dans la ville manufacturiere de Liverpool, il meurt annuellement 35,23 hommes et 31,42 femmes sur 1,000, tandis qu'a Londresles chiffres correspondants sont seulement 25,7 et 21,8. II nous dit encore, qu'en Angleterre les ministres des cultes et les magistrats vivent plus longtemps que la plupart de leurs concitoyens, qu'une fois passee la periode moyenne de la vie, Taristocratie anglaise vit beaucoup plus longtemps que les proletaires. On sait aussi qu'a Mulhouse, suivant M. Villerme^la vie moyenne pendant la periode de 1812 a 1827, a ete de vingt-deux ans onze mois pour les hommes, de vingt-cinq ans pour les femmes, et que cette mortalite terrible a surtout decime les simples tisserands, les simples ouvriers des filatures. On sait trop enfin, que la barbarie des relations internationales actuelles, Taveugle egoisme de chacun des groupes europeens a pour resultat de periodiques hecatombes offertes au Dieu des armees, et qu'en temps de paix mSme, la mortalite de Farmee frangaise est presque le double de celle dela population civile. Signalons encore les plaies de Tivrognerie, de la prostitution, causes et sympt6mes d'hebetude, d'atrophie et de degradation sociales. Pour completer ce lugubre bilan, il faudrait faire maintenant Finterminable liste de tous les mal-

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heureux sacrifies chaque jour au minotaure industriel, de tout ce qui lutte corps a corps avec le monde exterieur, de tout ce qui cherche, extrait, recueille, tattle, martele, fond, modele, trie, etc., les matieres brutes, necessaires aux cent mille besoins des societes modernes, de « tout ce qui, suivant Texpression du pofete anglais Thomas Hood, vit ou plutot meurt par le travail » : les mineurs, que le plomb et le mercure empoisonnent, les millions d'etres de tout &ge et de tout sexe vivant de la vie debilitante des manufactures, oil Ton prepare et tisse la laine, le coton, etc., au prix d'un labeur ab&tissant, souvent excessif et insuflisamment retribue, au milieu de poussi&res dangereuses; viendraient ensuite, dans cette funebre enumeration, les ouvriers qui travaillent a la fabrication des allumettes chimiques et que frappe si souvent la terrible necrose maxillaire, ceux que brulent tout vifs les explosions de la poudre et des amorces fulminantes ; enfin, puisqu'il faut choisir et se borner, les aiguiseurs, les piqueurs de meules, les porcelainiers, etc., tous ceux dont les voies respiratoires sont exposees au contact incessant des poussieres metalliques ou siliceuses, et que la phthisie decime, les tisseurs qui vivent, travaillent et. s'etiolent dans des caves humides, etc., etc.

Si Torganisation sociale compliquee des Europeens coute tant de souffrances et de miseres m6me auxgroupes de race blanche lentement parvenus a leur degre de civilisation actuelle, elle est bien autrement meurtriere pour les races inferieures, au sein desquelleson Timporte brusquement. Elle est d'abord absolument antipathique aux races occupant le dernier echelon de la serie humaine, aux races que nous avons appelees nutritives. Pour celles-la, vivre de chasse, de proie, a la maniere des animaux, dont elles ne different pas extrfimement, est une habitude hereditaire, un instinct, un besoin invincible. Uhumanite civilisee a depense des milliers d'annees a passer de la vie de chasseurs a celle d'agri-

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culteurs, de la forSt et de la caverne a la maison et a la ville.

Nous avons vu que cette metamorphose des moeurs et des instincts ne peut s'accomplir sans une modification profonde des centres nerveux et de leurs fonctions. Or, de pareils changements ne s'obtiennent qu'au prix d'efforts seculaires. II est done tres naturel que le travail des missions europSennes echoue plus ou moins completement chez l'Australien, m&me chez beaucoup de negres d'Afrique. On sait aussi qu'a diverses reprises, des Australiens, elev6s des l'enfance a Teurop6enne, ont succombe, une fois parvenus a lMge adulte, a la tyrannie de leurs instincts hereditaires et sont retournes a la vie sauvage. Le m£me fait a ete observe en AmSrique, ou plusieurs fois Ton a vu des Totonaques, instruits et eleves a Teuropeenne, prendre la civilisation en degout et retourner dans les montagnes vivre de la vie sauvage (Gratiolet. Bull, de la SocUte anthrop., t. II. Broca, id. 9 1. 1).

Mais la m^ine ou des races moins inferieures, par exemple, celles des Polynesiens de l'oc£an Pacifique, paraissent s'assimiler dans une certaine mesure la civilisation europeenne, ou du moins s'y resigner, les innovations brusques, auxquelles elles se soumettent, leur sont generalement funestes, et on les voit fondre et disparaitre avec une effrayante rapidity. Les maladies et les vices des Europeens deciment ces malheureux, et la m6me ou ils en ont 6t6 plus ou moins garantis, par exemple aux lies Gambier (Bull, de la Soc. anthrop., 1872), la perturbation profonde apportte dans leurs habitudes et leur genre de vie les etiole, abrege leur vie et diminue leur natality. Aux iles Sandwich, la population, qui 6tait en 1832 de 129,000 individus etait tomb6e a 108,000 en 1836 (Vaillant. Voyage de la Bonite, t II). Aux iles Marquises, selon le docteur Bourgarel, il n'y a plus de vieillards, presque toutes les femmes meurent phthisiques a trente ou trente-cinq ans; les barbes

2r>'i SCIENCE ET MATEKIALISME.

blanches postiches y sont consider ees comme un ornement luxueux qui se paie fort cher.

Cependant certains faits semblent prouver qu'avec plus de methode, plus d'egards, plus de temperaments, en menageant la transition, il serait possible de conserver, en les civilisant, quelques-uns des nombreux types humains sauvages actuellement en voie de disparaitre.Surunterritoireconced6parlesEtats-Unis,douze tribus indiennes, sous la conduite de la tribu des Cherokees, ont forme une confederation prospere, usantdes instruments agricoles les plus perfectionnes, ayant des ecoles que frequentent 5,000 enfants et prelevant tous les ans sur chaque tribu une taxe de 700,000 francs pour Fentretien de ces 6coles. L'une de ces tribus, celle des Chickassaws, pave m&me, en dehors de la taxe, une somme de 110,000 francs affectee a Feducation de soixante jeunes gens destines au professorat (le Temps, 30 aotit 1872). Voila done un groupe important de Peaux-Rouges, e'est-a-dire de sauvages surtout chasseurs, qui dure et prospere aprfes avoir, en un demisiecle, et a travers des vicissitudes cruelles, adopte completement le genre de vie europeen. G'est la un fait des plus probants, des plus encourageants et duquelon peut inferer, que, dans nombre de cas, la brutalite et Tinsouciance des Europeens ont fait trop bon marche de la vie des races attardees. Songeons qu'il n'y aura jamais trop d'ouvriers dans le champ du progres, que la terre est bien loin encore de regorger d'habitants. Souvenons-nous enfin, que Thomme blanc a pass6 jadis par des etats sociaux analogues a ceux ou sont encore beaucoup de ces races inferieures qu'il meprise et qui pourtant, si Ton parvenait a leur infuser les id6es modernes, pourraient peut-6tre apporter a la grande besogne des aptitudes speciales et nouvelles.

ANTHROPOLOGIE GENERALE. 2o5

Tous les efforts, tous les labeurs, toutes les douleurs, tous les sacrifices humains, sanglants ou non, que nous avons, dans les pages precedentes, rapidement passes en revue, ont cependant pour resultante le mouvement progressif de Thumanit^. II va, ce mouvement, cahin-caha, par soubresauts, par oscillations, se ralentissant sur un point, se precipitant sur un autre, a la maniere des flots, qui sapent un rivage. Ici il seme la mort ; la il apporte la vie ; mais apres le coup d'ceil general, que nous venons de jeter sur Torigine et les modes de 1'evolution humaine dans le temps et dans Tespace, nous sommes surement autorises a affirmer que la croyance au progres se base sur de solides fondements et n'est pas, comme on ose encore le pretendre quelquefois, la derniere illusion de Thumanite. Nous savons que le sort des populations primitives, eteintes ou actuelles, a ete ou est encore atroce et bestiale; mais nous savons aussi, qu'a partir de cet humble debut, Fhomme a constamment conquis plus de bien-6tre, plus de morality, plus de savoir, en cheminant douloureusement a travers le mondeterreste et les cycles ecoules.

Nous voila done presentement en mesure de fixer, en connaissance de cause, le sens du mot civilisation. Nous pouvons, sans difficulty, admettre avecM. Guizot (Histoire de la civilisation en Europe), que Tidee de progres, de developpement est Tidee fondamentale cbntenue dans le mot civilisation. Mais il est facile d'aller beaucoup plus loin et d'analyser cette idee extremement complexe du progres. D est evident, comme Ta dit le docteur Coudereau {Bulletin de la SocUte anthrop., t. II, 2« serie), que, pour Thomme et les animaux, le progres a ete enfante par le besoin, qu'il est ne de la lutte pour vivre engagee pour satisfaire les

besoins nutritifs et amoureux. Pour atteindre ce but. l'homme a du multiplier ses forces par l'association fort rudimentaire d'abord, mais qui a ete et seratoujours sa principale ressource. Cefutla leplus important facteur du progres et Thomme est loin encore d'en avoir tire .tout le parti possible. On peut done predire, que le principe dissociation recevra des applications de plus en plus larges. C'est une condition d'existence pour.les divers groupes humains, fatalement destines a se lier, a se fondre ensemble. C'est dire que l'idee de patrie, tard venue d'ailleurs dans le cerveau humain, sera de plus en plus expropriee par l'idee d'humanite. Enorme et bienfaisant changement politique, qui suppose accomplies au prealable de profondes modifications dans Torganisme des societes! En effet, tous les groupes humains ne vont pas du m6me pied et, dans le travail de competition ou de propagande, la victoire restera n6cessairement au groupe, qui aura le mieux et le plus sagement utilise la totalite de ses forces vives, a celui dont les membres seront les plus forts et les plus unis. Mais pour 6tre vraiment fort, il faut etre instruit et intelligent. Pour &tre uni, il est nScessaire de guerir ou tout au moins d'amoindrir les plaies et les miseres sociales. II est done force que les hommes grandissent en savoir ; il est force que ce savoir soit mis a la portee de tous; il est fatal que les iniquites et cruautes sociales tendent de plus en plus a disparaitre. Par suite, il est necessaire, que le nombre des estomacs et des esprits affamSs diminue graduellement ; il est indispensable, que les epouvantables contrastes sociaux actuellement existants, s'effacent peu a peu et qu'il s'accomplisse un travail de nivellement graduel, 6tant aux uns le superflu, donnant aux autres le necessaire. Comme en outre, dans la melee humaine, la decheance d'une race est le prodrome de sa destruction, comme il est, d'autre part, impossible qu'un mouvement de retrogradation atteigne aujourd'hui l'humanite toute entiere, la victoire defini-

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tive sera fatalement devolue aux meilleurs et legalisation finale ne saurait s'effectuer que de bas en haut, par une lente amelioration, qui rapprochera les trainards des tetes de colonnes.

Par quels proc6des particuliers, par quelles reformes partielles se realiseront et se realisent des a present ces vastes changements ? On peut deja voir a Toeuvre ou en voie de formation les uns et lesautres ; mais force nous est de rester ici dans les g6neralit6s.

Nous sommes fonde a predire que la morale privee et sociale se reglera de plus en plus sur l'utilite scientifiquement demontree. Qu'on ne s'effraie pas du mot utility ; car, pour nous, Futile en morale comprend tout ce qui modifie les appetits, les besoins et les passions humaines dans le sens de la grande evolution naturelle, que nous avons notee, c'est-a-dire tout ce qui tend a eloigner Thomme des phases inf6rieures, nutritive et sensitive, tout ce qui le pousse et l'aide a gravir les sommets moraux et intellectuels.

Mais dans Thomme toutse tient, tout s'engrene. Point de besoins superieurs, si les besoins nutritifsneregoivent pas d'abord leur legitime pMure. Pas de veritable progres moral sans progres intellectuel et inversement. Une fort juste observation faite par Foucou (Histoire du travail), met bien en relief cette intime solidarite. Elle s'appuie sur le fait que, sans la balance, les sciences physiques et chimiques n'auraient pu progresser : or, pour que la balance fut inventee, il a fallu que les hommes fussent deja parvenus a se creer des idees, des besoins d'equite et de justice.

Concluons done que le progres, comme nous l'avons defini, est n6cessaire, illimite et qu'il faut se consoler du present en regardant le passe et en entrevoyant Favenir.

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