SI LA MORALE EST UNE
Connaissez-vous une production philosophique plus vide, plus riche en arguties, en subtilites, plus pauvre en logique que le c61ebre Traite des Meditations de Ren6 Descartes ? Pourtant ce traite a ete d'une utility grande, car il a donnS a Gassendi Toccasion de le refuter avec une admirable vigueur de raisonnement et de style ; or, cette refutation, constamment publico avec ledit traite, Teteint, Tannihile, l'arr^te court comme le removed des anciens arr^tait les navires, et du m6me coup elle s6me partuut les v6rit6s philosophiques les plus fecondes. Les Merits de Thonorable M. Janet ont une utilite analogue a celle du fameux traite cartesien. lis sont si adroitement agenc6s ; la verity y est tronqu6e outravestie avec tant d'art ou d'artifice, qu'en les lisant on eprouve la salutaire tentation de les mettre en pieces, a coups de critiques s'entend. C'est le traitement barbare, que nous allons tenter d'infliger a une homSlie 6clectique, publiee par M. Janet, dans la Revue des Deux-Mondes (1868).
Et que Ton n'aille pas nous acccuser d'outrecuidance. Nous n'avons nullement la pretention de nous comparer a Gassendi, mais d'autre part, si jamais Ton s'avisait d'egaler M. Paul Janet k Ren6 Descartes, on offenserait bien certainement et bien grievement la modestie de cet estimable professeur.
M. Janet nous a jou6 encore une fois, avec quelques variations de son crA, un vieil air platonico-6clectique fort connu sur l'unite de la morale humaine.
Suivant lui, il y aurait une morale absolue, une justice absolue, des Veritas morales, inalterables, comme le diamant, axiomatiques comme la geometrie, et les
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principes absolus de cette morale absolue seraient graves, plus ou moins profondement, dans le coeur de tous les hommes de toutes les couleurs, sous tous les climats et dans tous les temps. Get antique paradoxe, M. Janet s'efforce de Tetayer par des faits. G'est la, qu'on le remarque bien, un vrai signe des temps. M. Janet sent tr6s bien que la bonne epoquedes demonstrations purement subjectives est passee. Lui, qui est lie d'amitie tendre avec la methode a priori, il sait et sent mieux que personne combien cette pauvre methode est malade aussi tache-t-il de la rajeunir en la mariant avec Tesprit scientifique moderne : croisement monstrueux, capable tout au plus de produire quelques traites hy brides et infeconds.
Mais notre philosophe, je veux dire notre professeur de philosophie, a une maniere a lui de se servir des faits. Loin de les prendre en bloc, en masse quels qu'ils soient; loin de les interroger impartialement, comme il convient d'interroger des temoins a quil'onnedemande que la verite, il les trie, il les ecr&me, il les interprete a sa guise. Bien plus, il en est qu'il ne saurait voir ; et par un hasard Strange, ce sont justement les plus contrariants pour sa theorie. Sans vouloir examiner, s'il y a la parti pris ou simplement defaut d'habitude, nous allons nous efforcer d'indiquer les points faibles et les lacunes de la dissertation en question.
Quiconque aetudie Thomme, ailleursque dansPlaton et sa lignee philosophique, sait quelles enormes differences morales et intellectuelles distinguent les individus d'une m6me race et surtout les diverses races entre elles, a ce point qu' entre le dernier des Weddahs ou des Australiens et un homme de genie Europeen, il y a certainement plus de distance qu'entre le merne sauvage et le plus intelligent des chimpanzes. Que les mGmes differences se retrouvent dans les coutumes, les moeurs, Forganisation sociale, cela va de soi, puisque les habitudes resultent des instincts, des penchants na-
260 S iiEXCK Kl' MATER1AL1SME.
turels, du degre d'intelligence, aussi du climat et du milieu.
Sans doute, il n'est pas de societe humaine ou animale qui ne soit obligee pour subsister d'adopter, sciemment ou non, quelques regies plus ou moins bien observees. Tuer ses parents, ses concitoyens, les manger m6me, se peut tres bien faire et se fait en effet chez beaucoup de sauvages ; mais il est bien evident qu'entre associes l'homicide ou 1'anthropophagie ne peuvent &tre qu'exceptionnels, autrement la society se reduirait promptement a Funite. Mais a ces reserves pr£s, elles portent plutot sur la quantite que sur la qualite des actes nuisibles et immoraux. On peut dire et facilement prouver, qu'il n'est pas un acte repute coupable, atroce, immonde m^me, selon nos idees euro- . peennes, qui ne soit ou n'ait ete pratique, considere comme parfaitement licite, souvent m6me comme louable en un point quelconque de la boule terrestre. Ainsi Tabandon des malades, celui des parents trop vieux ou infirmes est la regie chez laplupart des sauvages.
Les Esquimaux prennent la peine de leur Mtir une tantere de glace ou ils les enferment vivants, mais les Neo-Cal6doniens se donnent moins de mal. Greuser une fosse et y jeter vivant le parent decrepit ou le malade gSnant, est un procede plus expeditif et que ne condamne pas la morale Neo-Caledonienne. Le patient d'ailleurs trouve ce procede tres naturel ; parfois il prend la peine de creuser sa fosse lui-mSme, ne demandant a ses proches que le petit service d'un coup d'assommoir 1 .
A Viti 1 , s'il advient que les vieux parents, soit par oubli, soit par un amour immodere et inconvenant de Texistence, tardent un peu trop a demander la faveur d'etre enterres tout vifs, les enfants insinuent plus ou
1 M. de Rochas, Nouvelle-Caledonie.
* Lubbock, les Sauvages modernes, d'apres Williams et le capitaine Wilkes.
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moins doucement a leurs auteurs qu'il est vraiment temps d'en finir, apres quoi rinhumation se fait ceremonieusement, en plein soleil, a la suite d'un grand festin auquel sont convies les membres de la famille et les amis. Les m6mes Vitiens ont Fhabitude, alors que meurt un personnage quelque peu important, d'enterrer avec lui ses femmes favorites et quelques esclaves prealablement Strangles. Extr&mement friands de chair humaine, ces insulaires engraissent des esclaves pour les manger. Tantot les rotissant tout vifs pour les devorer aussitot; d'autres fois, attendant pour deguster les cadavres, qu'ils aient atteint un certain degre de putrefaction. A Viti, tout repas officiel doit avoir un plat d'homme dans son menu, et le contraire serait presque inconvenant. « Tendre comme de Vhonime mart » est le plus grand 61oge qu'on y puisse faire d'un mets quelconque ; aussi la chair humaine y a un nom significatif puabba balava, long pore ».
Tout Vitien bien eleve a appris des son enfance a battre sa mere, et sa plus grande ambition est d'arriver a etre un grand assassin, a acquerir, par exemple, la juste consideration, dont jouissait Ra Undre-Undre, chef de Raki-Raki, qui pouvait se glorifier d'avoir mange neuf cents personnes a lui tout seul, sans avoir permis a qui que ce fut d'en prendre sa part. Les Vitiens sont d'ailleurs intelligents, tres ceremonieux, industrieux et d'une exquise politesse.
A la Nouvelle-Caledonie, nous trouvons des gouts et des moeurs analogues. Les quarante a cinquante mille indigenes habitant cette lie fertile, passent leur vie a s'entr'egorger, souvent sans autre motif que le desir d'aj outer une tranche d'homme auxignamesetaux racines de taro, qui constituent leur nourriture habituelle *. C'est habituellement une tribu voisine qui fournit le maitre plat du festin, mais il n'en est pas toujours
De Rochas, Nouvelle-Caledonie.
262 SCIENCE ET MATERIALISMS.
ainsi, et il n'est pas tres rare de voir un chef inviter ses amis a manger quelques-uns de ses sujets. Le patient excepte, tout le monde trouve que c'est la une pratique tres simple, tres legitime, glorieuse mSme pour le prince. Un chef de la tribu d'Hienguiene, du nom de Bouarate, t6moignait souvent a ses sujets l'amour qu'il leur portait en en tuant quelques-uns, dont il se repaissait tranquillement lui et sa famille. Pour les redacteurs des Annates de la propagation de la foi, ce digne monarque est un ogre, mais, pour son peuple c'etait un homme etonnant, legendaire, un grand prince dont ils ont pieusement conserve le souvenir. « Grand chef, Bouarate ! disent-ils encore ; beau seigneur Bouarate 4 f »
Un Neo-Caledonien raconte tranquillement que son enfant a ete mange par son prince, lequel, dit-il, est un grand chef 2 .
Si la vie des adultes est fort peu respectee chez les sauvages, celle des enfants, nes ou a naitre, Test naturellement encore moins. Selonlepere R. Salvado, TAustralienne tue volontiers son enfant nouveau-ne, si c'est une fille ou si Taccouchement a ete trop laborieux. A la Nouvelle-Caledonie, Favortement n'est pas considere comme un acte bl&mable. L'un des nombreux procedes employes pour le provoquer consiste k avaler, cuites et bouillantes, des bananes vertes, aussi dit-on d'une femme qui s'est fait avorter : « Encore une qui a mang6 la banane. » C'est la le verdict de Topinion publique 2 .
A Taiti *, lorsde Tarrivee du capitaine Cook, la denomination de porteuse d' enfants etait pour une femme une qualification injurieuse, et une association aussi nombreuse qu'aristocratique avait decrete, d'obligation pour tous ses membres, la debauche, Favortement et
1 De Rochas.
2 La Nour-eMfi-Cai'douL*, Ch. Braine.
3 De ItOvhas.
4 Lubbock, Les Salivates modaynes.
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l'infanticide, ce, sous peine d'exclusion. L'infanticide 6tait d'ailleurs si commun dans Tile que, suivant Ellis, les deux tiers des enfants etait mis a mort par leurs parents. On pourrait indefiniment multiplier ces exemples, et pourtant il s'agit la des attentats les plus graves, les plus nuisibles a la societe, les plus fletris et les plus severement punis par la morale et les codes des nations civilisees. Aussi, relativement aux abus dans les relations sexuelles, a la debauche sous toutes les formes, Tanarchie ou Tabsence des id6es morales est bien autrement grande.
Les Taitiens n'avaient aucune idee de ce que nous appelons decence ou indScence avant leur conversion plus ou moins spontanee au christianisme. Les Taitiennes d'un rang eleve, les dames du faubourg Saint- Germain de File, portaient leur blason tatoue avec un art extreme sur les surfaces les plus larges, les plus polies, les plus h6misph6riques de leur corps, et elles en faisaient montre avec un legitime sentiment d'ostentation. Mais cela n'est rien aupres de ce que nous raconte Bougainville : « Ghaque jour, dit-il, nos gens se promenaient dans le pays, sans armes, seuls ou par petites bandes. On les invitait a entrer dans les maisons ; on leur donnait & manger ; mais ce n'est pas k une collation 16gere que se borne ici la civilite des maltres de maison : ils leur offraient des jeunes filles; la case se remplisait a l'instant d'une foule curieuse d'hommes et de femmes, qui faisaient un cercle autour de Thdte et de la jeune victime du devoir hospitalier ; la terre se jonchait de feuillageet defleurs, et des musiciens chantaient aux accords de la flute un hymne a la jouissance. Venus est ici la deesse de Thospitalite ; son culte n'y admet point de mystere, et chaque jouissance est une fSte pour la nation. Ils etaient surpris de Tembarras qu'on temoignait, etc. » 4 II faut dire que les Tal-
1 Bo igainville, Voyage autour du monde*
264 SCIENCE ET MATERIAXISME.
tiennes, poetiquement appelees par Bougainville « les jeunes victimes », etaient ordinairement celibataires; mais d'autres voyageurs nous ont appris que les maris taitiens autorisaient, sans trop de difficulty, Fadultere de leurs epouses. Nous savons aussi que FEsquimau est toujours pret a troquer sa femme pour une boutettle d'huile de phoque. Nous savons encore que cet horame sans prejuge se prSte avec une egale facilite a la polygamic ou a la polyandrie, et cette derniere forme de mariage se trouve ailleurs que chez l'Esquimau. EUe est ou etait en vigueur notamment chez les khonds de l'Asie centrale ou, du reste, elle est necessaire, les neuf dixiemes des filles etant tuees aussitot apres la naissance.
Chez beaucoup de peuples, la debauche des femmes n'est nullement blamee avant le mariage. Chez certains mSme, par exemple, chez les Ossetes du Gaucase, une femme se marie d'autant plus avantageusement quelle a eu auparavant un plus grand nombre d'amants. « Les Neo-Caledoniennes, dit M. de Rochas, se rangent et entrent en menage seulement a vingt et vingt-cinq ans, mais leur carriere amoureuse commence des que lew developpement physique est bien accompli, et quelle carriere ! II faudrait le burin de Juvenal pour montrer ces Messalines sauvages poursuivant de leurs impures provocations des jouvenceaux novices, pour representer de vieilles matrones, ardentes a montrer le chemin du vice a de jeunes vierges, et non contentes de leur enseigner le culte de V6nus, diriger elles-m6mes le sacrifice, dans lequel elles servent a la fois d'autel et de prStresses. »
Est-ce tout? Nullement. Les Neo-Caledonien ont tente de realiser le voeu du Romain M6tellus, aux y eux duquel la femme etait un fleau, dont il serait bien desirable de pouvoir se passer. Chez eux, le vice, qui jadis determina Jehovah k incendier Sodome et Gomorrhe, est si general, si repandu, . qu'il n'est pas un vice. On se reunit
Quand on passe sa vie, comme l'estimable M. Janet, ase griser de metaphysique, a epauler, malgre vent et marfe, de vieux dogmes philosophiques qui croulent quand m£me, il faudrait avoir la prudence du serpent, se borner, autant que possible, a disserter nebuleusement sur les ecrits nebuleux ou arides de Hegel ou de V. Cousin, etc., et ne jamais jeter aux dissidents etaux adversaires d'imprudentes provocations.
Quoi ! monsieur, vous osez nous defier de produire des textes legaux en opposition avec votre morale pretendue absolue I C'est nous faire la partie belle, et il est vraiment trop facile de vous mitrailler 4 coups de citations.
Ne parlons pas, et pour cause, des legislations modernes de TEurope ; mais fouillons un peu les vieux codes theocratiques de l'Asie : le code de Manou, le Zend-Avesta, mSme la Bible, dont, comme chacun sait, on ne doit prononcer le nom qu'en se signant. Feuilletons ces textes naivement emphatiques ou puerilement feroces. Voyons ce qu'on y prescrit, ce qu'on y tolere, ce qu'on y defend. Aussi bien peut-etre n'est-il pas inutile, en ce temps de mythomanie orientale, de montrer qu'un livre peut 6tre inepte souvent, atroce parfois, mSme quand il a ete ecrit, il y a des milliers d'annees, en langue sanscrite, ou zende ou hebraique, par des incarnations, des prophetes ou des ministres favoris d'un Tres-Haut quelconque.
Puisqu'il s'agit d'antiquit6, il est bienseant de se conformer a la vieille loi de primogeniture. Gommengons , done par le code de Manou, redige sous Inspiration de Bi ahma lui-m6me.
Nous pouvons d'abord constater, que Manou n'admet en aucune fagon Tinneite des idees morales. Pour lui,
Thomme est un animal vicieux, faisant le bien quand il ne peut faire le mal et quand il tremble. « Le chittiment, dit-il, regit tout le genre humain; car un homme naturellement vertueux se trouve difficilement ; c'est par. la crainte du ch&timent que le monde peut se livrer aux jouissances qui lui sont allou6es, » (Livre vn. verset 22.) Hatons-nous de dire que, dans le monde brahmanique, les jouissances sont pour les brahmanes, le ch&timent pour les autres. R6verez le brahmane, adorez-le ; c'est une divinite. « Le brahmane en venant au monde est plac6 au premier rang sur cette terre, souverain seigneur de tous les Stres... Tout ce que ce monde renferme est en quelque sorte la propriete du brahmane. » (Livre i, versets 99 et 100.) Ce saint a tous les droits et fort peu de devoirs en dehors de ses devoirs religieux. Le Kchatrya le defend ; le Vaicya travaille pour lui; le Soudra le sert. Si sa femme lui est infidele, que le roi la fasse devorer par des chiens sur une place publique tr6s frequentee (Li v. viii, verset 371). Qu'il condamne Tadultere, son complice, a etre brule sur un lit de fer chauffe au rouge (Liv. vm, verset 372). En revanche, on doit etre plein d'indulgence pour ses petites imperfections; car pour Stre brahmane, on n'en est pas moins homme. « S'il lui arrive de donner le jour a un enfant par son union & une femme dej& mariee a un autre, qu'il expie sa faute par une purification de trois jours. » (Liv. v, verset 63.) Si quelqu'un nous disait que des membres d'une caste sacerdotale peuvent 6tre tentes de se livrer a Tamour dit socratique, qu'ils peuvent m6me succomber a la tentation, nous r6pondrions a ce quidam extravagant en lui riant au nez. Et pourtant la chose est possible ou plutot elle etait possible dans la vieille Asie ; car le code de Manou ne nous permet de conserver aucun doute a ce sujet. D'ailleurs le legislateur ne voit pas grand mal a cela, a la condition qu'il n'y ait point de scandale. Eviter le scandale, cela paralt avoir ete con-
sidere corame un point tres important dans cette antitique Asie, d'ou nous sont venues tant de choses. Pourtant un veritable brahmane peut 6tre si cruellement pique par les aiguillons de la chair qu'il se voie oblige de satisfaire la coupable passion dont nous venons deparlem' irnporte dans quel lieu. G'est ce « n'importe dans quel lieu », qui paralt constituer surtout aux yeux de Manoulagravitedud61itet qui seul motive la punition. « Le Dwidja *, dit le code, qui se livre a sa passion pour un hoinme n'imparte dans quel lieu, et pour une femme dans un chariot tralne par des boeufs (Par des boeufs ! ! ! voila qui fait fremir I) ou dans Feau, ou pendant le jour, doit se baigner avec ses v&tenients. » (Liv. ix, verset 174.) Le pauvre homme !
Quant au delit de bestialite, il entralne une penitence plus severe, celle du Santapana. Neanmoins, la encore il est des accommodements avec la loi. « Quicunique sparserit semen suum avec des femelles d'animanx, excepts la vaclie, doit faire la penitence de Santapana. » (Liv. xi, verset 173). Et notons bien que ce n'est pas seulement le brahmane, mais Fhomme en general, qui beneficie de ce precieux « excepts la vache. » Gontinuons. Ce code sacre est vraiment interessant.
Le brahmane, dans un moment de vivacite ou mSme avec premeditation, peut tuer un Soudra, Ce n'est pas la une action tres louable, et pour ce faire le brahmane sera puni. « Pour le meurtre d'un Soudra. le Dwidja fait la meme penitence que pour le meurtre premedite d'un chat, d'une mangouste, d'un geai bleu, d'une grenouille, d'un chien, d'un crocodile, d'un hibou, d'une corneille. » (Liv. xi, versets 130 et 131.)
A plus forte raison le brahmane a le droit d'obliger le Soudra, qu'il soit ou non son esclave, a le servir humblement ; « car le Soudra a ete cr6e pour le service des brahmanes par TEtre existant par lui-m6me. »
1 Dicidja, l'homme deux fois ne, le brahmane.
AXTHHOPOLOGIE GENERALE. 289
Liv. vm, verset 413.) II peut naturellement le voler, si bon lui semble, en toute surete de conscience, dit le code (Liv. vm, verset 417.) Mais si le Soudra, cet etre infime, produit par la partie inferieure de Brahma, a Finsolence de donner des avis aux brahmanes, un chatiment terrible lui est reserve. « Que le roi lui fasse verser de Thuile bouillante dans la bouche et dans Toreille. » (Liv. vm, verset 299.) S'il a 1'audace de prendre place a cote des glorieux brahmanes, « il doit £tre marque au-dessous de la hanche et banni, ou bien le roi doit ordonner qu'on lui fasse line balafre sur les fesses. » (Liv. vm, verset 172.) Quant au brahmane, le roi se doit bien garder de le tuer ou de confisquer ses biens, quand m&me il aurait commis tons les crimes possibles. II n'y a pas dans le monde de plus grande iniquite que de tuer un brahmane : aussi le roi ne doit pas meme concevoir l'idee de mettre a mort un brahmane (Liv. vm, versets 380, 381.) Voild une assez jolie collection de lois tyranniques, cruelles, ignobles, iniques. M. Janet devra en Stre content. Mais avant d'en finir avec le code de Manou, il faut citer encore les quelques curieux versets autorisant, prescrivant presque Tadultere complique d'inceste. » Lorsqu'on n'a pas d'enfant, la progeniture que Ton desire peut etre obtenue par Tunion de l'epouse, convenablement autorisee, avec un frere ou un parent. »
« Arrose de beurre liquide et gardant le silence, que le parent charge de cet office, en s'approchant, pendant la nuit, d'une veuve ou d'une femme sans enfant, engendre un seul fils, mais jamais un second.)) Pourtant, continue le texte :
« Quelques-uns de ceux qui connaissent a fond cette question, se fondant sur ce que le but de cette disposition peut n'Stre pas parfaitement atteint par la naissance d'un seul enfant, sont d'avis que les femmes peuvent egalement engendrer de cette maniere un second fils. » (Liv, ix, versets 59, 60, 61.)
270 SCIENCE ET MATERIALISMS.
Passons a un autre legislateur sacre, au lumineux Zoroastre. Que ce saint homme a de douceur, de bonte. de mansuetude, de sollicitude paternelle pour les animaux ! Mais pourquoi faut-il que ce favori d'Ormuzd n'ait d'humanite que pour les chiens et les bestiaux f Cueillons quelques textes dans le Vendidad-Sade :
« Createur des mondes! Si quelqu'un frappe un chien de garde et d'attaque d'un coup qui lui donne la mort, quelle sera la peine de cette faute? Ahura- Mazda repondit : Six cents coups d'aiguillon, etc. (Fargard, xni, versets 42-44.)
« Combien y a-t-il d'actes qui s'accomplissent sur cette terre et qui, une fois commis, s'ils ne sont point effaces par le repentir et l'expiation, constituent (leurs auteurs) criminels et peshotanus ? »
Le texte en compte cinq et continue :
« Le second de ces actes est celui de rhomme qui sert a un chien, gardien des troupeaux ou de maison, des os difiiciles a broyer ou une nourriture d'une chaleur brulante.
« Si ces os penetrent dans ses dents-ou s'enfoncent dans sa gorge, ou s'il arrive que ces aliments chauds lui brulent la gueule ou la langue et qu'il en subisse quelque grave dommage, en ce cas, par suite de cette mauvaise action, cet homme devient criminel et peshotanus.
« Le troisieme de ces actes est (celui de rhomme), qui frappe une chienne qui n'a pas encore mis bas, ou qui la fait fuir precipitamment ou en poussant des cris ou en levant le pied sur elle.
« Si cette chienne (en fuyant), tombe dans un trou ou dans une citerne, dans un precipice, dans une riviere ou dans un canal et s'il lui arrive quelqu'accident, en ce cas et par suite de cet acte, cet homme devient criminel et peshotanus (Fargard, xv, versets 1 a 21.).
« Si quelqu'un frappe une chienne pleine, une
ANTHR0P0L0G1E GEN^RALE. 271
chienne qui parte sesjeunes, qui les met au monde et les allaite, et que, mise en fuite (ou non), cette chienne mette bas (malheureusement) par suite de ces coups.
« Quelle doit Stre la punition de cette faute? Ahura- Mazda repondit : Sept cents coups d'aiguillon, etc. » (Fargard, xv, versets 135-132 '.)
Et la raison de tout cela, etincelant Ormuzd? La raison, la voici :
« C'est moi, Ahura-Mazda, qui ai cr6e le chien, pourvu d'un vStement et d'une chaussure a lui, etc.
« II s'elance sur ce qui est devant lui, comme un
guerrier II va devant et derriere lademeure, comme
un guerrier. Telles sont les dispositions, qui lui sont communes avec le guerrier.
« II est d'une vigilance qui ne se livre jamais entierement au sommeil, comme le cultivateur, etc.
« II cherche les ten^bres, comme un voleur; il se plait dans les tenures de la nuit, comme un voleur; il mange
ce qu'il n'a pas prepare comme un voleur ilaimeles
ten^bres comme un animal carnassier,
« II cherche k plaire, comme une courtisane; il blesse ce qui Tapproche, comme une courtisane ; on le trouve au loin par les chemins, comme une courtisane. Telles sont les qualites qui lui sont communes avec les courtisanes.
« II aime a dormir comme un enfant; il a la langue longue, comme un enfant. Tels sont les traits qui lui sont communs avec Tenfant.
« Les maisons ne subsisteraient pas sur leurs
fondements si je n'avais pas ces chiens, qui gardent les troupeaux et les demeures. » (Fargard, xni, versets 106-165.)
Comment ne pas se rendre aprfescela?
1 Dans un savant article, « Le Chien dans VAvestu », M. A. Hovelacque a discute les diverses lemons des versets du Vendidad relatifs au chien. {Revue de linguistique, 1875.)
272 SCIENCE ET MATERIALISMS.
Que la femme serait heureuse si elle avait droit a la moitie des egards dus a la chiennef Mais cela ne serait pas juste. Pour elle le sapetman Zoroastre, reflet d'Ormuzd, est prodigue seulement de coups d'aiguillon.
« Createur! Si une fievre vient accablerle corps de cette femme (qui a mis au monde un enfant mort), alors que le corps £tait souille ; si les maux terribles de la fievre et de la soif fondent sur elle, peut-elle prendre de Feau? »
Le texte sacre lui permet d'en prendre « excepte de celle (venant des pr£tres), suivant les formules litur-
giques Si elle boit de cette derniere eau, la quantite
que contient le creux de la main, votis Mazdeens, im-
posez-lui une penitence expiatoire Quelle est la
peine de cette faute?
« Ahura-Mazda repondit : Deux cents coups d'aiguillon : » (Fargard, vn, versets 172-182) 4 .
Mais le Zend-Avesta et le code de Manou n'ont pas seuls le privilege des prescriptions fortement injustes au point de vue de la morale europeenne. Qui le croirait ? on trouve un bon nombre de ces lois, mediocrement sensees et humaines, jusque dans la Bible. Or, tout le monde sait que la Bible a ete dictee par le veritable Eternel. Posez, par exemple, a Thonorable M. Janet la question suivante : « Croyez-vous au Dieu de la Bible, a ce Jehovah, a Tombre duquel vivote la philosophic electique? » Si Testimable professeur vous repond negativement, j'en serai bien surpris.
Or, nous trouvons dans YExode, que le vrai croyant, alors que son esclave est libere au bout de six ans, doit le laisser partir avec son habit, mais en retenant, comme sa propri6te, la femme et les enfants de Tesclave (Gh. xxi, verset 4). Nous voyons au meme endroit, que « si un homme frappe son esclave ou sa servante, de
1 Avesta, livre sacre des sectateurs de Zoroastre, traduit du texte par G. de Harlez, chanoine honoraire de la cathedrale de Liege (Premier volume, Vendidad).
telle sorte qu'ils puissent survivre seulement un ou deux jours, Thomme ne sera point puni, parce qu'il les a achetes de son argent. » (Chap, xxi, versets 30, 21.)
Nous lisons dans le Deut&r<mome qu'il est ordonne au peuple de Dieu d'exterminer, de passer au fil de Tepee, sans exception, tous les habitants des villes de Chanaan : hommes, femmes et enfants. C'est TEternel qui Tordonne (Chap, xx, versets 16, 17).
Nous y trouvons encore que toute femme accusee par son Spouxdes'Stre marine sans 6tre vierge doit Stre lapidee, si les parents ne peuvent prouver aux anciens qu'il y a eu defloration legale (Deuter., chap, xxn, versets 18, 20, 21). En revanche, YEccode condamne a mort quiconque travaille le jour du sabbat (Gh. xxxn, verset 14).
Si TEternel s'6tait choisi un peuple assez peu interessant, on est oblige de convenir qu'il lui dictait de singulifcres prescriptions.
Si tous ces textes, qu'il eut ete facile de multiplier, n'etaient pas juges sufflsants pour battre en breche la theorie surannee de Tunite et de Tinneite de la morale, les historiens nous fourniraient a foison des faits aussi topiques.
Pratiquaient-ils la morale douce et pure de M. Janet, ces Thraces, qui, « mus de charity », suivant l'expression de Bodin 4 , tuaient leurs vieux parents et meme les mangeaient parfois,pour leur epargner Thumiliation de servir de p&ture aux vers? Connaissaient-ils votre morale innee,ces anciens Semites, Pheniciens, Syriens, Chananeens, Israelites, Arabes, races dont la ferocite est la caracteFistique morale, et qui se faisaient un devoir de sacrifier a Baal Samin, a Astarte, a Hercule, a Mouth, les enfants les plus aimes, les jeunes vierges les plus cheries ? Est-ce votre morale unique et uniforme, qui inspira aux Carthaginois Tepouvantable idee de
1 Bodin, Be la Republique ou Traits de gouvernement, liv. I, ch. 5.
% Zlk SCIENCE ET MAT&RIALISME.
choisir les enfants de leurs citoyens les plus importants pour les deposer sur les mains inclinees d'un Saturne de bronze, d'oii ils roulaient tout vivants dans un brasier (Diodore de Sieile) ?
Etait-ce en l'honneur de la morale eclectique que les jeunes Pheniciennes se prostituaient devant une image mystique du principe fecondateur divinise? qu'a Heliopolis on pratiquait la communaute des femmes et des enfants? que les vierges se prostituaient aux etrangers ? qu'a Baby lone toute femme devait, une fois dans sa vie, se livrer, moyennant salaire, a un Stranger en Thonneur de la deesse Mylitta (Herodote, 1. 109)?
Sur le chapitre de la decence et de FindScence, l'antiquite avait des idees tres larges. M. Janet, qui doit eonsacrer a lire Platon une notable partie de son existence, n'ignore pas qu'aux yeux de ce penseur 6there,le peche de Sodome n'etait que peccadille. Notre professeur est aussi trop erudit pour ne pas savoir aussi bien qu'HSrodote ce que, dans leurs promenades nautiques, k Bubaste, les dames Sgyptiennes se faisaient un jeu de montrer a leurs concitoyens de la rive (Li v. n, 60). II a certainement lu dans Justin, qu'a de certains jours de Tann6e, les Ghypriotes envoyaient leurs filles se prostituer sur le bord de la mer, en offrant a V6nus leur virginite (Ldv. xvm, ch. 5). II a vu encore dans le m6me auteur, que, pendant la trop longue guerre de Messenie, les guerriers spartiates ne crurent pas le moins du monde offenser la morale alors qu'il chargerent leurs concitoyens de calmer la juste impatience de leurs Spouses en se chargeant auprSs d'ellesde Tinterim conjugal (Liv. m, ch. 4).
Mais il est certaines moeurs mongoliques que M. Janet ignore peut-Stre, car il ne lit certainement les voyages qu'a ses moments perdus, et les soins a donner au spiritualisme mourant doivent lui laisser peu de loisirs.
Au Japon, Ton se baigne ensemble, chaque jour, au milieu des villes, sans distinction de sexe et parfaite-
ment nu. Un pere loue sans aucun scrupule sa fille pour une prostitution de quelques ann6es, et celle-ci, a l'expiration du bail, se marie tres bien, et naturellement n'est meprisee de personne, puisque les courtisanes japonaises sont honoreesjusqu'aladivinisation. Les plus celebres d'entre elles ont, a Yeddo, leurs statues dans les temples a cdte des autres divinites. On prie ces statues, on invoque leur aide en leur langant, & l'aide d'un soufflet, les voeux que Ton forme et que Ton a proprement rediges sur un papier humide, qui adhere ainsi a l'image veneree ! .
Nous avons vu les Hebreux lapider, a la requSte du inari, toute femme ne pouvant etablir, preuves en mains, qu'elle 6tait vierge en se mariant. Selon un voyageur chinois, les Cambodgiens avaient sur ce mSme sujet une maniere de voir diametralement opposee. Toute fille qui se mariait devait Stre solennellement et religieusement d^floree par un bonze, dont la peine etait recompensee par de riches presents. Le voyageur entre a ce Sujet dans des details tres curieux, mais trop minutieux pour 6tre reproduits ici 2 .
Arretons-nous ; car pour citer tous les faits de ce genre, un volume ne suffirait pas. Mais est-il possible de ne voir en tout cela que de legeres dissidences, variant, diversifiant agreablementle champ commun de la morale ? M. Janet nous dit bien que la morale unique et innee se compose de ce qu'il y a de commun dans toutes les morales. Docte Sorbonnien, nous vous en supplions, daignez, daignez prendre la peine de nous delimiter ce qu'il y a de commun dans toutes les morales, depuis la morale neo-caledonienne jusqu'a celle de Victor Cousin !
La morale n'est done point une; neanmoins elle ne peut-6tre, en ce qu'elle a d'essentiel, determinee uni-
1 Schliemann, La Chine et le Japoh. Paris, 1867, in-12. * A. Remusat, Nouveaux Melanges asiatiques. L. 118.
quement par le caprice et la fantaisie. Les pratiques les plus 6tranges, les plus atroces n'auraient-elles pas souvent leur raison d'etre? N'y aurait-il point des mobiles communs? Que faut-il entendre par moral et immoral? En quoi consiste le progres moral? G'est ce qui nous reste & examiner.
Par quel lien communpeut-on rattacher les metamorphoses de ce Protee, qu'on appelle morale ou regie des moeurs? II n'est guere de probleme dont la solution importe plus a l'humanite. Gherchons done cette solution en eliminant soigneusement les lieux communs inetaphysiques, tant de fois invoques a ce sujet. Foin des idees innees, des idees archetypes, des preceptes Merits dans les nues avec accompagnement d'eclairs et de tonnerre ! Pour arriver surement a la verite, il n'y a pas mille routes. II n'y en a qu'une : celle qu'indiquent et tracent Tobservation et Texperience.
Voici quelques milliers de sauvages parques dans une ile oceanienne, comme des naufragessurunradeau. L'ile est fertile, mais les plantes comestibles y sont rares. Ni ble, ni pomines de terre, mais quelques racines pauvrement feculentes, dont la culture est longue et penible, comme Tigname et le taro. Ajoutons les fruits du cocotier, ceux du bananier, quelques souches feculentes de grandes fougeres, et nous aurons tout 6numere. Au point de vue culinaire, le regime animal est aussi pauvre que le regime vegetal. Pas un seul grand mammiffere, que Ton puisse chasser ou domestiquer. De loin en loin nos insulaires reussissent a capturer et a croquer avec volupte une grande chauve-souris. Regal aussi rare qu'insuffisant. Sans la mer, qui fournit plus ou moins abondamment des coquillages, des crustaces, des poissons, quelquefois veneneux, des tortues, Tile serait bientot depeuplee d'hommes. Ajoutons que nos gens
ANTHROPOLOGIE GENliRALE. 277
sont de race tr&s inferieure, que leur agriculture est dans l'enfance, que leur prevoyance est a courte echeance et que Tidee de songer & un avenir lointain, d'enrichir des greniers d'abondance ne leur est jamais venue. Leur vie s'ecoule done dans une longue famine, emaillee de temps eji temps de quelques jours de liesse, pendant lesquels on songe simplementa s'empiffrer de son mieux. Notre ile est situee entre les tropiques. La temperature, rafralchie sans cesse paries brises marines, n'ydSpasse point 35 a 36 degr6s. Jamais elle n'y descend au-dessousde 14 oul5. Le ciely est generalement bleu et pur. En somme, e'est une ile ensoleillee, a climat tr£s salubre, ou Thomme vegete energiquement, ou la vie peut s'epanouir danssa plenitude, ou par consequent besoins et instincts sont vigoureux et tyranniques. La population ya doncmoins de peine que partout ailleurs a atteindre la limite des subsistances : mais comme il n'y a ni reserves, ni souci du lendemain, le niveau de ces subsistances oscille incessamment dans des proportions homicides. D'un jour a Tautre la disette succ6de a la profusion, et alors Testomac vide suggere au cerveau les desirs le plus immoraux, selon les id6es europ^ennes. Songez done, voici une tribu dont la recolte a ete mauvaise ou gaspillee, , dont la pSche a ete peu fructueuse. On n'y a pas mange depuis plusieurs jours. Or, la, tout pres, derriere une colline, de l'autre cote d'un ruisseau, habite une autre tribu, qui nage dans Fabondance. Ces fortunes voisins ont fait une pSche miraculeuse ou recolt6 desmontagnes de racinesdetaro.Aussi ils segorgent et se rejouissent. Nos aflfames les voient danser, les entendent chanter. Coijiment resister a la tentation?Ils n'y resistent point. Ils invoquent les esprits des ancStres, leurs genies protecteurs, en un mot leurs dieux des armees ; ils saisissent leurs lances, leurs casse-tStes, leurs pierres de fronde. En avant ! Par tons pour la gloire et de plantureux festins. Sus a 1'ennemi. Nous le volerons, nous Tassommerons et meme nous le mangerons. Un roti d'ennemi est dou-
blement succulent. II va sans dire que nous recourrons au besoin a la ruse, que notre coup de main sera fait par surprise. La magnanimity nous est inconnue et, pour nous repaitre, il nous faut quelque chose de plus solide que les fumees de la gloire.
u,tant donne le milieu, Tetat social que nous avons decrit, ces actes, monstrueux aux yeux de Thomme civilise a qui la faim est & peu pres inconnue, sont strictement necessaires k la vie de latribu. Pratiquerlemeurtre,Tanthropophagie,oup6rir : il faut choisir.La morale europ6enne conduirait bien vite nos pauvres sauvages a Textinction de la tribu, aussi n'en a-t-on pas mSme Tidee. Assommer, dSpecer, manger le voisin : ce sont la des actes trfcs moraux, tr&s licites. Qui tue le mieux mange le mieux et en meme temps se couvre de gloire, car du m6me coup il sustente les siens et refrene Taccroissement dangereux d'un groupe rival, bien endente. G'est un Stre estimable et parfaitement moral.
Une fois nos guerriers victorieux et bien repus, leur estomac distendu se tait pour un temps; mais alors d'autres besoins s'eveillent, bien imperieux aussi, ce sont les besoins genesiques. Les assouvir est chose facile et personne n'y voit de mal; mais de leur assouvissement resulte une nouvelle charge pour Tassociation : ce sont des naissances toujours trop nombreuses, des bouches de plus k nourrir, et, dans notre ile, le banquet de la vie est bien patfvrement servi. On tache de tout concilier en autorisant la debauche la plus infecte, en tolerant Tinfanticide, en se mariant tardivement, en abandonnant les malades et en assommant les vieillards.
Gette morale tr6s simple est la morale neo-caledonienne ou plutot la morale de toutes les races inferieures, et il n'est pas besoin de fouiller bien profondement pour decouvrir la base sur laquelle repose cette morale rudimentaire.
G'est evidemment sur le besoin de vivre, de durer, de se perpetuer, que s'est modelee la regie des moeurs.
C'est Tidee de Futile, grossierement conQue par des etres grossiers, qui est ici le pivot de la morale. Montons maintenant quelques degres.
Transportons notre tribu dans un vaste continent, en Amerique, en Asie, par exemple. La la variete et la richessede la flore et de lafaune, la possibility de l'emigration offriront & nos bipedes humains des ressources plus grandes. La chasse des grands mammiferes remplacera vite, par une large part, la chasse a rhomme, car elle est moins dangereuse et plus fructueuse que celle-ci. La morale aussi variera bientot, tout en restant encore effroyable. L'anthropophagie sera assez rare; Tinfanticide sera moins frequent, pourtant on y aura parfois recours pour restreindre dans de sages limites sa progeniture, pour remedier a la naissance de deux jumeaux d'ou rGsulterait une charge trop lourde 4 . La guerre sera encore a Petat presque permanent, car entre les diverses tribus la bataille pour vivre est incessante et Ton se dispute a mainarm6e les territoires de chasse. Decimer ou aneantir les concurrents : voila le noble but vers lequel tendront les efforts des guerriers, mais sans fanfaronnade, sans aucune idee de d6vouement, de sacrifice. Nos gens ne disent point, comme le poete Horace, qu'il est beau, qu'il est noble de mourir pour sa patrie. Se laisser tuer est, dans leur opinion publique, une insigne maladresse, qui ternit considerablement la reputation d'un guerrier. C'est un acte niais, c'est mSme un acte immoral, puisque c'est deserter la cause commune, affaiblir Tassociation 2 . S'embusquer dans un fourre, attendre patiemment sa proie humaine, a la maniere des fauves, fondre sur elle la nuit, incendier les cases, massacrer et scalper les habitants sans defense: voila ce que sait faire et bien faire le grand guerrier, le vrai heros: voila de glorieux exploits, dont le souvenir se perpetue dans les traditions, dans des chants, qui se
4 Robertson, Hist, de V Amerique, liv. iv, et Lettres edifiantes. * Charlevoix.
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gravent dans la memoire d'une population reconnaissante. Gapturer le gibier, d6truire ses rivaux, « manger des nations, » selon l'Snergique expression des Iroquois : c'est la grande affaire & laquelle est subordonnSe toute la morale. Pour cela, il est nScessaire que Thomme soit, autant que possible, dispos, vigoureux, alerte; il est done moral que la femme s'acquitte detous les travaux domestiques, qu'elle serve de bete de somme. L'homme a mieux & faire de ses muscles que de les fatiguer a porter des fardeaux. Dans cette morale, rien de divin, rien de celeste, rien d'inne, si ce n'est le besoin de se conserver et de vivre. C'est encore la morale de l'utilitS, sans fard ni artifice. Les Peaux- Rouges n'apprecient nullement nos belles actions europeennes. Un Indien Pawnie, ob6issant a Ton ne sait quel mobile, peut-6tre a un simple caprice, enleve et conduit en lieu de surety une femme captive, quesatribu destinait au biicher. Ce trait, racont6 a Washington, enthousiasme un pensionnat de demoiselles, qui expSdie au guerrier une m6daille d'argent avec une inscription en temoignage d'admiration. Notre Indien r6pondit par un message tres curieux, d'ou resulte clairement qu'il etait loin d'etre fixe sur la morality de son acte h6roique : « J'ai agi, dit-il, par ignorance, sans savoir que c'6tait une bonne action, mais cette m6daille m'apprend que j'ai bien agi » *.
Montons un peu plus haut. Qu'un jour, dans TAsie centrale, par exemple, un membre d'une tribu de chasseurs, Sclaire par un trait de g6nie, imagine qu'il est possible d'utiliser certainesespeces animalesautrement qu'en les tuant a la chasse ; qu'il s'empare des jeunes de certains ruminants, les parque, les 61eve, en forme un troupeau, sur lequel il est possible de prelever en toute saison une dime de viande et de laitage : voila une decouverte qui va modifier promptement toute l'assiette
1 Abbe Domenech, Voyage pittoresque dans les grands deserts du Nouveau-Monde, p. 383.
sociale. De chasseurs on devient pasteurs. Les famines 6tant moins k craindre, la vie etant plus facile, des groupes humains plus nombreux peuvent s'agreger, et ils dominent ou exterminent sans peine leurs concurrents moins habiles ou moins prevoyants. Les vertus guerrieres sont encore fort estimees, car la paix est loin de regner dans le monde, mais la morale a des lors un autre objectif important. II faut avant tout conserver les troupeaux, les multiplier. C'est la une prescription morale de haute importance. D'ou le culte, la divinisation des animaux domestiques. Dans llnde, la vache devient un animal sacre. En Perse, le chien, qui Strangle le loup, qui evente et dechire le larron, est promu a la dignite d'etre privil6gi6. C'est un aristocrate, au bonheur et a la multiplication duquel mages et rois doivent veiller, que Ton ne peut maltraiter sans cominettre un grave delit. Ici, nous Tavons vu, le Zend-Avesta daigne donner la raison de ses prescriptions, ce qui n'est pas commun dans les codes sacres et meme dans les codes laiques (Vendidad. Fargard xin, verset 163-165, cites plus haut).
Mais en modifiant les besoins sociaux, la vie pastorale, et plus encore la vie agricole, quand on y arrive, ont profondement modifie les moeurs. La subsistance etant a peu pres assuree, on n'a plus besoin de sacrifier les vieillards, on ne craint plus une post6rite nombreuse. Au contraire, elle fortifie le corps social. (Test done un devoir de procreer des enfants. II faut payer la dette de Vanc&tre, Idit Manou, qui en fait une prescription religieuse. Ne point laisser de posterity est pour ce legislateur un malheur si grand, qu'il n'hesite pas a permettre pour y remedier Tadultere et Tinceste.
Mais a mesure que 1'alimentation devient plus assuree, la securite plus grande, la population plus nombreuse, Torganisation sociale se complique, le travail se divise, des corporations, des castes plus ou moins bien formees s'etablissent. Le pasteur, le laboureur, le
marchand se distinguent et se sSparent du guerrier qui a charge de les defendre, du prStre qui a formule le premier systeme cosmogonique ou religieux, eclos dans le cerveau de la race. II y a des classes ou des castes inferieures dominies, d'autres dominantes. Naturellement ce sont ces derni&res qui dictent les lois, codifient la morale, naturellement aussi elles codiflent lois et moeurs a leur profit, en leur donnant pour sanction des cMtiments effroyables dans ce monde et dans l'autre. Le resultat, c'est une morale religieuse, la morale brahmanique, par exemple, qui est bien encore bas6e sur Tutile, comme toutes les morales viables ; mais alors Futility de la caste prime souvent Tutilite generate. Le brahmane peut tout, possede tout. C'est un dieu : mortels, humiliez-vous devant lui ; servez-le, adorez-le. De la une inSgalite, une iniquite criantes dans la penalite, dans les droits et les devoirs ; de la aussi des prescriptions ridicules, sans portee et sans raison ; car le code des moeurs s'est fusionne avec le code religieux. C'est ainsi que Manou prescrit une sorte de rite pour Taccomplissement des actes les plus humbles et les plus necessaires de la vie nutritive ; qu'il declare le medecin impur, souille, le place k cote du bourreau. Selon Zoroastre, on ne peut se couper les ongles sans une ceremonie religieuse, aussi compliquee que niaise. Mais ces fantaisies peu importantes etant negligees, nous trouvons, derriere chaque prescription, Tutileplus ou moins intelligeement compris, et a ce point de vue les moeurs perdent beaucoup de leur etrangete. Babylone, qui s'enrichit du transit entre TAsie et TEurope, attire a elle les Strangers par Tapp&t d'une prostitution legalisee et religieuse, qui est en meme temps un dernier vestige de la promiscuite primitive, Les guerriers de Sparte, engages dans la guerre de Messenie, autorisent Tadultere de leurs femmes, car la Laconie a besoin de guerriers. Si Jehovah ordonne l'extermination des habitants de Chanaan, c'est que les HSbreux
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ont absolument besoin de s'emparer du pays, etc. Nous pourrions facilement, enaccumulant les exemples, arriver jusqu'aux temps modernes.
(Test done la consideration d'utilite sociale] qui, de tout temps, a dicte les donnees les plus importantes de la morale, celles du moins qui ont ete observees longtemps et g6neralement. C'estla m£me consideration qui nous doit servir de guide. Reste & determiner ce qui est socialement utile, e'est-a-dire ce qui est propre a accroitre le bonheur prive et public, a restreindre le mal physique et moral, a faciliter la satisfaction des besoins inherents a la nature humaine, en subordonnant les moins nobles de ces besoins aux plus eleves, en resume a rendre Fhomme plus fort, plus actif, plus devoue au bien commun, plus instruit et plus intelligent. Ge n'est pas Ik une mince besogne. Pour s'en acquitter dignement, il fautrejeter toute idee it priori non verifiee, rompre avec le sentimentalisme, ne pas se borner a invoquer en style lyrique un droit, une justice, que Ton ne definit point ou que chacun definit suivant sa fantaisie. A la place de ces concepts pompeusement indetermines, il faut mettre des idees claires, scientifiquement formulees d'apres les enseignements de Teconomie sociale, de la statistique, de la biologie, de Tanthropologie. Gela seul est solide qui est fonde sur la verite. Done plus de formules vagues, dont Interpretation est abandonnee k chacun, comme celle-ci par exemple : « Fais a autrui ce que tu voudrais qui te fut fait. » Autrui et moi nous sommes souvent 6tonnamment divers. Les besoins, les desirs, les idees d'autrui ne sont pas mes besoins, mes desirs, mes idees. Ge qui r&jouit autrui peut bien m'affliger; ce qui lui semble juste peut n'Stre a mes yeux qu'une monstrueuse iniquite. — « Torquemada, Dominique, comment osez-vousbriMer ces malheureux ? Vous enfreignez les maximes chretiennes : Aime ton prochain comme toi-meme. Ne fais pas aux autres ce que tu ne vou-
drais pas qui te filt fait. » — « Impie, sophiste, repoedent ces pieux bruleurs d'hommes, sache que noes n'avons pas oublie ces divins preceptes. Le SeigBffl. qui lit dans nos Ames, sait que si jamais, enlaces dan: les rets du demon, il nous arrivait de commettre !<*•• t'orfaits sacrileges pour lesquels nous envoyons ws ' heretiques a la torture et au bucher, nous nous soumeltons d'avance au meme chatiment. Perisse alors notw memoire et que nos cendres soient jetees au vent.» — « Estimable Torquemada, venerable Dominique, j* ne puis vous repondre qu'en rejetant vos preceptes. dont l'elasticite est vraiment trop grande. » — A pins forte raison dedaignerons-nous toutes les formnles pins vagues encore ayant pour base la dignite ou le respect de la personne humaine, etc. L'utilite sociale scientifiquement (Mmontrde : voila la vraie pierre angulaire de la morale. Si la justice est autre chose, elle est inotile ; si elle est contraire a cette utilite sociale, elle esl
Tet est done le controle auquel doiventetre soumises toutes les regies des mceurs. C'est d'ailleurs sur cette base que se sont appuyees inconsciemment toutes les morales. C'est pourquoi un bon nombre des notions morales, que la tradition nous a transmises, resisteraient encore a cette critique scientifique, et il est urgent de les y soumettre si on veut leur assurer le respect general ; car les dieux s'en vont, et les etais theologiques, aujourd'hui vermoulus, sont-dangereux pour cela meme qu'ils ont la pretention de soutenir.
Mais alors la morale est variable ? Sans aucun doute, puisqu'elle est relative. Rien d'eternel dans le monde, excepte le monde lui-mSme. Absolument rien d'immuable. Les climats sont divers; les races sont diverses et les besoins aussi, et ces besoins changent avec le degre d'intelligence et de savoir. La morale doit done etre ondoyante et progressive, se modiflant a mesure que la science s'enrichit, que l'esprit humain embrasse un
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plus grand nombre de faits et conquiert de plus en plus la verite, a mesure aussi que changent les conditions materielles de l'existence.
Les principes absolus, dits eternels, sont des entraves dangereases. Ges regies morales Staient utiles il y a mille ans, il y a cent ans, hier encore; mais void que nous decouvrons des horizons nouveaux, des routes inexplorees, que nous fouillons plus avant dans le grand inconnu de Funivers. Nous voyons plus loin que nos peres, force nous est done de ne plus les imiter. S'immobiliser, e'est languir oiuperir.
Dans sa marche ascensionnelle a travers les ages, Thumanite peut se comparer a un navire recrutant sans cesse un nouvel equipage, voguant sur des mers toujours nouvelles, toujours diverses selon la latitude, et oblige, par consequent, de varier incessamment son arrimage, son gr6ement, sa manoeuvre ; mais le navire peut toucher au port et s'y ancrer. L'humanite, elle, ne s'arr^te point. Son but, e'est d'atteindre a la plus grande somme possible de bonheur, de science et d'intelligence ; mais ce buL vers lequel elle doit tendre toujours, recule sans cesse, et il n'y a pas d'illusion plus funeste que de se croire arrive.