‹ Science et materialismChapitre 20 sur 36 · VII · texte numérisé non relu

VII

Plus au nord, nous entrons dans le vaste district de TOunyoro, ou s'est organis6e une grande monarchie savamment ordonn6e. LA tout est la propriete du monarque, sol et habitants, fussent-ils grands dignitaires. Pas d'autre code, pas d'autre charte que le royal bon plaisir. Le pays est divis6 en petits districts, places chacun sur la surveillance d'un chef responsable devant le roi. Unespionnage gen6ralis6 et bien organise permet au monarque de lire facilement dans le coeur de ses fiddles sujets. Une garde royale de cinq cents homines, ayant droit de pillage sur le vulgaire, assure la stability de la monarchie. S'appuyant ainsi sur la ruse et sur la force, comme sur deux fortes colonnes, le grand Kamrasitrone majestueusement. Nul n'oserait s'asseoir en sa presence, et Ton n'en approche qu'a quatre pattes. II confisque tout ce qui lui plait, tue tout ce qui le gSne. Les ceps et la mort sont les seules peines qu'il prononce, et elles sont, appliquees sur-lechamp. Quant au roi, toujours entoure d'une troupe de sorcier et de sorcteres, ces dernieres le front orne de lizards desseches et d'autres bestioles, il veille au salut de Tempire en s'efforgant de lire Tavenir dans les mouvements peristaltiques des entrailles de poulets eventres. En cas de guerre, depouillant ses habits royaux pour mieux courir, il se refugie avec sa cour dans une ile de difficile acces, situee au milieu d'un affluent du Nil, et 14, decousant les poulets par milliers, il attend que sa vaillante armee ait sauve la monarchie.

Mais pour admirer dans son pleinepanouissement une monarchie noire, il faut marcher encore plus vers le sud et penetrer dans TOuganda, decrit par le capitaine Speke. La nous trouvons le jeune roi M'tesa tr6nant dans un Louvre, que protege une quadruple enceinte

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et ou il habite avec ses feinmes, ses leudes et ses grands dignitaires, savoir : la femme qui a eu Tinsigne honneur de couper l'auguste cordon ombilical du monarque lors de sa naissance, puis le commandant en chef, une espece de ministre de la guerre ; viennent ensuite les cuisiniers royaux, les premiers bourreaux, les seconds bourreaux, les maltres de ceremonie, les chefs de la venerie, le grand amiral, le brasseur du roi, etc.

Qu'il est majestueux le grand M'tesa, alors qu'il daigne tenir cour pleniere ! Les cheveux disposes en crete de coq, le reste de la personne orne de longs vetements flottants, une lance a la main, un chien blanc en laisse ; il siege sur un coussin d'herbes consacrees. Autour de lui, a une distance respectueuse, se tiennent les nobles admis a la cour, respectueusement accroupis ou agenouilles devantle monarque et dans une attitude d'adoration muette. Heureux les familiers, les envoyes rendant compte d'une mission, il leur est loisible de s'approcher du maitre, mais, comme de juste, en rampant, le ventre dans la poussifere. Pres du monarque se tient une troupe de sorcieres chargees specialement de detourner le mauvais oeil. Le roi expedie promptement les affaires, condamnant celui-ci a la confiscation, cet autre a la fustigation, un troisieme a mort, recevant les amandes ordonnees, les presents qu'on se hate de lui faire, chfrvres, vaches, volailles, vaches auxflancsrebondis, vierges luisantes de graisse et humblement offertes par leur pere au harem du souverain. Dans cette cour modele, toute faute contre le ceremonial est imm6diament punie de mort ; un manteau incorrectement noue, un salut irregulier (que M™ de Bassanville aura de lecteur en ce pays, si jamais on y sait lire !), une jambe nue, que Ton ose laisser voir en s'asseyant : ce sont des offenses a la majeste du lieu et que la mort seule peut punir. Pendant ce temps, Torchestre de la cour delecte les oreilles royales, et des pages, vetus de longs manteaux de peau d'antilope, le front ceint d'une corde des-

tin6 k garroter les delinquants, des jeunes femmes complements nues, circulent en s'acquittant du service, apportant des coupes de vin de bananes, et vite, et en courant. Un « j'ai failli attendre » serait terriblement dangereux.

Mais voici des guerriers revenant d'une expedition lointaine. lis en racontent les p6rip6ties au monarque, signalent les actions d'Sclat et aussiles actes de l&chete. Les unes sont recompenses par le don d'un fief confisqu6 tout a Fheure, de quelques beautes d6fraichies ; les autres sont punis d'une mort toute speciale ; car les dSserteurs sont fletris du nom de « femmes », et des bourreaux armes de ferrougisau feu traitent les condamnes avec un raffinement de cruaute, dont le chanoine Fulbert lui-m6me ne s'est point avis6.

Toute mesure royale, fftt-ce une confiscation, ftlt-ce la fustigation publique, doit Stre acceptee comme une gr&ce, et celui qui en est l'objet doit se rouler dans la poussifcre, ramper ventre k terre en poussant des gemissements joyeux, des aboiements entrecoupSs, k la mode canine, apr^s quoi il se releve tout a coup et, saisissant une baguette, qu'il manie comme une lance, il feint de charger le roi et lui debite en mSme temps, avec volubility, des protestations de fidelite a toute epreuve. Seule la condamnation k mort n'est point accueillie joyeusement: c'est unelacune a combler; mais alors le roulement des tambours couvre le bruit d6sagr6able des cris du malheureux, que ses amis de tout a l'heure entralnent avec z61e ou regardent emporter d'un oell impassible.

Mais ces affaires trop serieuses ont fatigue le cerveau royal. Le monarque se leve alors et, prenant sa lance et son chien, il sort brusquement. Ou va-t-il ? Dans son harem, d'ou il envoie k Tabattoir quelques jeunes femmes, qui n'ont plus l'heur de lui plaire. Puis, sortant avec les autres, au nombre de quelques centaines, il va s'ebattre avec elles dans un etang consacr6 a ce genre

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de divertissement ; ou bien il organise une promenade generate, une sorte de Marly dont jouit toute la cour. En avant et ouvrant la marche trotte toute la noblesse male, puis viennent les musiciens, ce qu'on appelait jadis en France la chapelle du roi, puis le grand roi lui-m6me, suivi deses nombreuses odalisques, rangees par rang de beaute, enfin le menu fretin des pages. De temps en temps le roi, pour eprouver le zele desafidele noblesse, ordonne qu'on lui fraye un chemin a travers les champs, les herbes, les jungles, vers un but indique. Chacun alors de se precipiter a l'envie, se bousculant, s'ecorchant. Le mattre suit, distribuant aux moins agiles de royales bourrades dans les reins, bourrades dont il faut immediatement rendre graces par une formule consacree : « N'Yanzig, N'Yanzig, » et puis ensuite courir plus fort.

Comme il existe, parait-il, en Ethiopie, des esprits chagrins, mal faits, dont les ecarts d'action ou de parole pourraient troubler la paix publique, le monarque a pare a ce danger en decretant que quiconque dirait un mot ayant trait aux affaires publiques serait puni de mort. Et ce n'est pas une vaine menace.

Pour achever le portrait du grand M'tesa, il nous reste a dire quelques mots de sa piete, qui est grande. M'tesa est un roi s'acquittant scrupuleusement de ses devoirs religieux, nourri dans la crainte de ses dieux, respectant son clerge et les biens de main-morte dont ce clerge est dot6. Ghaque mois, a la nouvelle lune, le jeune roi entre en retraite pour deux ou trois jours dans une hutte speciale qui lui sert d'oratoire, et la il s'occupe devotieusement a contempler et a classer ses cornes magiques. Ge sont des cornes d'animaux sauvages bourrees d'une poudre propre a faire des talismans. Mais ceci nous conduit a parler des idees religieuses de ces divers peuples, en les comparant a leur morality.

De toutes les tribus negres, dont nous avons parle, celles de TOuganda, groupees sous le sceptre peu paternelle du roi M'tesa, a la demarche leonine, sont les plus religieuses. Les sorciers, sorcieres, jettateurs etjettatrices y pullulent. On y a des talismans, des cornesmagiques, tout Fattirail fStichique, et en plus la croyance a des genies, a des esprits des lacs, des foists, se manifestant particulierement et par faveur speciale a des hommes choisis, servant de trait d'union entre le vulgaire troupeau des mortels et les puissances surnaturelles. Au mieux avec les dieux, qu'ils representent icihas, ces divins mediums tiennent le roi au courant de Thumeur variable et capricieuse des genies et lisent ainsi dans le tenebreux avenir. Comme on ne saurait trop recompenser ces hommes privilegies, l'Etat ou le monarque, ce qui revient au m6me, leur a affecte des domaines particuliers, inalienables et inconfiscables, des biens de main-morte, permettant a ces saints personnages de se consacrer tout entiers aux choses de l'autre monde, sans s'inqui6ter de celui-ci. Les Ougandiens sont done polytheistes ; ils tendent m6me an monoth&sme ; car ils reconnaissent un genie superieur, un maitre des esprits, le Loubari. La demeure du Loubari est au ciel, mais il en doit descendre quelquefois, car une des femmes de M'tesa crut le reconnaitre dans la montre du capitaine Speke.

A s'en rapporter a sir Baker, les habitants de FOunyoro, les sujets de Kamrasi, le d^couseur de poulets, seraient moins avances, moins feconds en conceptions religieuses. Le voyageur affirme nettement qu'ils n'ont aucune idee d'un dieu ou d'une vie future. Ils n'adorent rien et croient seulement k la magie. Moins intelligents que les Ougandiens, ils n'ont pas encore songe

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speculer sur les phenomenes naturels et a les attriuer a des causes mysterieuses.

Chez les Obbos, dans les Etats de Katchiba, le faiseur e pluie, les idees superstitieuses ou religieuses sont acore moins developpees. Nulle ombre de conception xtra-naturelle, en dehors de quelques charmes pour uerir les maladies ou des coups de sifflet forcant les uages & se resoudre en pluie. A ces pratiques tres simles n'est liee aucune crainte religieuse, aucun travail e Timagination. Tout cela est purement envisage au oint de vue de Futile. Rien 1& qui differe de ces multiples applications du fameux adage post hoc, ergo vropter hoc, trop communes mSme dans nos sciences uropeennes, notamment en medecine. Mais il y a mieux ncore ou pis (cela depend des points de vue) chez les oisins des Obbos, les Latoukas.

II y a quelques ann6es 4 , un des membres les plus Listingues de la Societe d'anthropologie, Thonorable 4. de Quatrefages, luttant courageusement contre les ietracteurs du Regne humain, aflirmait energiquement pie la religion est inherente a la nature humaine. Sui- /ant lui, les tendances religieuses sont Fornement et le jriterium de l'humanite.

Sans doute, avouait-il, on trouve qk et la des athees ; tnais ce sont des anomalies, des monstruosites, des irrSts de developpement tout 4 fait comparables aux boeufs qui naissent sans cornes. Ces etranges exceptions sont sans importance, car il n'y a jamais eu et il n'y aura pas de peuples athees. Peut-6tre, ajoutait-il, pourrait-on, a la longue, par une selection artificielle continuee pendant une longue s6rie de generations, en croisant ensemble avec perseverance des athees des deux sexes, obtenir enfin une race athee, de m6me que par des proc^des analogues, on obtient une race de boeufs au front desarme; mais TexpSrience n'a pas

1 Bulletins de la Societe d' anthropologic, 15 mars 1866.

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encore 6te faite, et jusque-ld nous sommes, disait-il, en droit de considerer la religiosite comme le couronnement naturel et nScessaire de ratre humain.

Selon Baker, M. de Quatrefages a completement erre. Le raisonnement de Thonorable professeur ne serait done qu'original. Le fait des Obbos, dont nous avons parte, 6br&che d6ja bien fort la doctrine ; mais celui des Latoukas n'en laisse plus pierre sur pierre. Chez eux, la superstition paralt manquer absolument ; Baker ne semble mSme pas y avoir vu de faiseurs de pluie ; quant a leur opinion au sujet de Dieu et de la vie future, elle est exposee tout au long dans un curieux dialogue entre notre voyageur et Commoro, roi des Latoukas. Ce dialogue, que M. de Quatrefage ne pourra manquer de signaler dorSnavant dans ses savantes le- Cons d'anthropologie, vaut d'etre cit6 tout entier :

« Un jour, dit sir Baker, apres que les danses funel>res eurent ete termin6es, j'envoyai chercher Commoro, et, par le moyen de mes deux interprfctes, j'eus aveclui un long entretien sur les coutumes dupays. Je voulais, autant que possible, decouvrir l'origine de la mode extraordinaire qui feisait exhumer les cadavres apres leur sepulture : peut-6tre, pensais-je, cet acte tient-il a une croyance en la resurrection... Je lui demandai pourquoi on laissait sans sepulture les corps des guerriers tues sur le champ de bataille. — C'Stait une coutume qui avait tou jours existe, mais il ne pouvait pas m'en expliquer le motif. — Mais, repliquai-je, pourquoi deranger les os de ceux qui ont deja ete enterres et les exposer hors dela ville?— C'etait Tusage de nos aieux, et nous Tavons conserve, repondit-il. — Ne croyez-vous pas a une autre existence aprfes la mort, et cette croyance n'est-elle pas exprimee par Facte de dSterrer les os opres que la chair est tombee en pourriture.

Commoro. — Existence apres la mort ! Est-ce possible? Un homme tue peut-il sortir de son tombeau, si nous ne le deterrons pas nous-m6mes.

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Moi. — Croyez-vous qu'un homme est comme une bete brute, pour laquelle tout est fini apres la mort?

Commoro. — Sans doute; un boeuf est plus fort qu'un homme, mais il meurt, et ses os durent plus longtemps ; ils sont bien plus gros. Les os d'un homme se brisent promptement ; il est faible.

Moi. — Un homme n'est-il pas sup6rieur en intelligence a un boeuf? N'a-t-il pas une raison pour guider ses actions?

Commoro. — Beaucoup d'hommes ne sont pas aussi intelligents qu'un boeuf. L'homme est oblig6 de semer du ble pour se procurer de la nourriture ; le boeuf et les b6tes sauvages l'obtiennent sans semer.

Moi. — Ne savez-vous pas qu'il y a en vous un principe spirituel different de votre corps ? Pendant votre sommeil ne rfevez-vous pas ? ne voyagez-vous pas par la pensee dans les lieux 61oign6s? Cependant votre corps est toujours au meme lieu. Comment expliquez-vous cela?

Commoro (riant). — Eh bien ! Comment expliquezvous cela, vous? C'est une chose que je ne comprends pas, quoiqu'elle m'arrive chaque nuit.

Moi. — L'esprit est independant du corps ; le corps peut 6tre garrotte, non Tesprit ; le corps mourra et sera reduit en poussiere ou mange par les vautours : Tesprit vivra pour toujours.

Commoro. — Ou ?

Moi. — Oi le feu vit-il ? Ne pouvez-vous pas allumer du feu en frottant deux morceaux de bois Tun contre Tautre ? pourtant vous ne voyez pas le feu dans le bois, Cette -flamme, qui est sans force et invisible dans le bois, n'est-elle pas capable de consumer le pays tout entier ? Quel est le plus fort, le petit Mton qui produit le feu, ou le feu lui-m6me ? L'esprit est Telement qui existe dans le corps, de meme que le feu est T616ment qui existe dans le bois ; l'element est superieur a la substance ou il se trouve.

Commoro. — Ah ! Pouvez-vous m'expliquer ce que nous voyons la nuit, lorsque nous sommes perdus dans le desert? Je me suis egarS, et, errant dans l'obscurite, j'ai vu un feu au loin ; en m'approchant, le feu a disparu ; je n'ai pu en savoir la cause, ni retrouver Tendroit ou j'ai cru voir le feu.

Moi. — N'avez-vous aucune id6e de l'existence d'esprits superieurs a Thomme ou aux animaux ? Ne craignez-vous aucun mal hors celui qui provient de causes physiques ?

Commoro. — Je crains les elephants et les autres animaux, quand je me trouve de nuit dans un fourr6; mais voila tout !

MoL — Alors vous ne croyez a rien, ni a un bon ni a un mauvais esprit? Vous croyez qu'& la mort, Fesprit perit de m6me que le corps ; que vous 6tes absolument comme les autres animaux, et qu'il n'y a aucune distinction entre l'homme et la bSte ?

Commoro. — Sans doute.

Moi. — Ne voyez-vous aucune difference entre les bonnes et les mauvaises actions ?

Commoro. — Si, chez les hommes et chez les betes, il y a les bons et les mauvais.

Moi. — Croyez-vous que les hommes bons ou mauvais ont le mSme sort, qu'ils meurent les uns et les autres, et que e'en est fait d'eux pour toujours ?

Commoro. — Oui. Que peuvent-il faire? comment peuvent-ils s'empScher de mourir? Nous mourrons tous, bons et mauvais.

Moi. — Les corps perissent, mais les esprits subsistent : les bons dans le bonheur, les mauvais dans la peine. Si vous ne croyez pas en la -vie avenir, pourquoi un homme serait-il bon ? pourquoi ne serait-il pas mechant, si sa m6chancete lui est une cause de prosperity ?

Commoro. — La plupart des hommes sont mauvais ; s'ils sont forts, ils pillent les faibles. Les bons

sont tous faibles; ils sont bons, parce qu'ils n'ont pas assez de force pour &tre mechants.

Un peu de ble avait ete tire des sacs pour la nourriture des chevaux, et, comme il s'en trouvait quelques grains sur la terre, j'essayai de demontrer a Gommoro la vie a venir au moyen de la sublime metaphore dont saint Paul fait usage. Creusant avec le doigt un petit trou dans la terre, j'y deposai un grain. « Ceci, dis-je, c'est vous, lorsque vous mourrez. » Puis recouvrant le grain d'un peu de terre. « Ce grain, continuai-je, perira; mais de lui sortira la plante qui produira sa forme premiere. »

Cornmoro. — Tr&s bien. Je comprends cela. Mais ce grain, que vous avez enfoui, ne reparalt pas ; il se pourrit comme Fhomme et meurt. Le fruit produit n'est pas le grain qui a ete enseveli, c'est le resultat de ce grain. II en est ainsi de Thomme. Je meurs, je tombe en corruption, et tout est fini ; mais mes enfants croissent comme le fruit du grain. Quelques hommes n'ont pas d'enfants, et quelques grains perissent sans donner de fruit; alors tout est fini.

Je fus oblige de changer le sujet de la conversation. Ce sauvage n'avait pas m6me une seule idee superstitieuse sur laquelle je pusse enter un sentiment religieux. II croyait a la matiera, et son intelligence ne concevait rien qui ne fut materiel. II etait extraordinaire de voir une perception aussi claire unie a tant d'incapacite pour saisir Tideal-. »

Notonsque sir Baker, quia recueilli les observations precedentes, n'est point lnfeste du cancer de la libre pensee ; c'est un anglican sincere, citant volontiers la Bible et implorant .1'aide divine dans les moments de crise. On ne peut donc-mettre en doute sa bonne foi ou supposer qu'il ait vu a travers ses desirs. Le dialogue que nous avons cite nous parait, d'ailleurs, porter enluimSme son cachet d'authenticite. Melange de naivet6 et de bon sens, il est tout a fait comparable aux raisonne-

ments theologiques d'un enfant de six ans, cbez qui le jugement, non encore fausse, mais born6 comme Intelligence, se traduit en r6pliques, qui embarrasseraient saint Thomas d'Aquin lui-mSme.

Nous venons de descendre l'echelle des conceptions religieuses ethiopiennes, depuis le polytheisme jusqu'a l'ath&sme pur. Si nous rapprochons ces divers degres theologiques de la morality des peuples cites, nous pourrons nous convaincre, une fois de plus, que la morale n'est point un fruit appendu a Tarbre des croyances au surnaturel.

Certes, ce n'est point en Afrique qu'il faut aller chercher le rfegne du droit et de la justice. Les faits que nous avons cites prouvent amplement que la race noire, dans ces regions, ne s'esf point encore elevee aux grandes idees morales de reciprocity d'humanite, que lcs esprits cultives en Europe sont port6s a considerer comme etant inherentes a la nature humaine. C'est qu'en reaiite cette floraison morale n'est que le couronnement d'une longue et lente s6rie de progr^s, que la plupart des bipedes humains n'ont point encore parcourue. En Afrique, dans la region du haut Nil, la raison du plus fort est toujours la meilleure. C'est la une chose toute naturelle, et Topprime y devient oppresseur des que cela lui est possible.

Gependant de faibles lueurs d'humanite se montrent chez certaines tribus, mais (th6ologiens, vous n'en voudrez rien croire!) ces ebauches d'idees morales ne se rencontrent que chez les peuplades impies. Les Obbos et les Latoukas, dont les doctrines materialistes auraient a subir en Europe le feu des anath^mes et les coups de vent d'une eloquence sonore, ces athees monstrueux, que Tanthropologie du Museum va 6tre obligee de rayer du r6gne humain, ont formule dans leur droit des gens

qu'en cas de guerre, la vie des femmes doit 6tre respectee, et toute infraction a cette regie excite leur indignation, (Test aussi chez eux que Baker a trouve le moins de rapacite, le plus de franchise, de bravoure, une certaine fid61ite a la parole donnee.

Tout au contraire, chez les sujets de Kamrasi, Taugure, et de M'tesa le grand, la o4 la bosse de la veneration est grosse comme une montagne, ou Ton est tr6s superstitieux ou tres religieux, le sens moral fait absolument defaut. Le sang humain, feminin ou masculin, s'y repand comme de l'eau. Le roi M'tesa fait assommer, chaque jour, par ses bourreaux, trois ou quatre de ses femmes, et les guerriers de Kamrasi, apres une razzia heureuse, 6gorgent toutes les captives qui ne peuvent suivre assez rapidement la petite armee en retraite.

De tout ce qui precede, nous pouvons deduire quelques observations generates propres a eclairer Thistoire de Tesprit humain. Intellectuellement et moralement, le negre du haut Nil est encore a Tetat d'enfance. Une mobilite extreme, un appetit immodere pour les plaisirs nutritifs et sensuels, le plus souvent nulle idee de droit et de justice : tels sont les grands traits de sa nature.

Chez lui, les aptitudes intellectuelles sont encore moins developpSes que les aptitudes morales. Burton, voyageant sur les bords du lac Tanganyka, et voulant comparer grossierement entre eux les dialectes divers paries dans les regions qu'il traversait, imagina de noter sur son passage les noms de nombre usites par les differentes tribus. II avait soin, en consequence, d'interroger a ce sujet les naturels, et cette besogne etait tres penible. Les reponses precises s'obtenaient tres difficilement; et en general, apres dix minutes de conversation, le voyageur voyait le regard de son inter-

#20 SCIENCE ET MATEHIALISME.

locuteur s'alanguir, sa tete s'incliner sur sa poitrine, et un sommeil reparateur mettait fin a Investigation . Le negre n'avait pu soutenir plus longtemps une tension intellectuelle aussi forte, et cependant ce meme homme pouvait danser avec fr6n6sie des heures entires *.

Ces faits sont d'autant plus interessants qu'ils caracterisent une phase sociale, que les races les plus intelligentes ont parcourue ; car TarchSologie prehistorique ne nous laisse gufere de doute a ce sujet.

Partout le premier 16gislateur a probablement ete la force brutale. Adieu Tidee d'un contrat social librement consenti et discut6 a Torigine des societes. II a fallu bien des siecles, bien des souffrances, bien du sang r6pandu, pour que Thomme en arrivat a poser comme limite a ses besoins et a ses plaisirs les besoins et les plaisirs d'autrui; pour qu'il renon^at a egorger les autres afin de ne pas 6tre Sgorge par eux ; k ne plus opprimer les faibles pour n'6tre point oblig6 de ramper devant les forts. C'est tardivement qu'il a senti s'eveiller en lui d' autres desirs que la faim, la soif, le gout de rivresse, de la danse, de l'amour bestial, qu'il a souffert de la douleur des autres. C'est plus tardivement encore qu'il s'est mis a interroger la nature pour y trouver la raison de ses etonnements, la cause des fleaux qui le frappent, l'indication de la vraie place qu'il occupe parmi les etres, Thistoire scientifique de son origine et de son passe.

L'observation nous autorise done a conclure qu'il est insense de pretendre elever rapidement les races actuellement inferieures au rang des races perfectionnees. Les essais d'implantation brusque des civilisations et des religions europeennes au sein des races inferieures

1 Burton, Voyage aux grands lacs.

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sont forcement steriles. Le sauvage n'emprunte a la religion nouvelle que de nouvelles superstitions, a la civilisation que ses vices et sesfleaux. Le capitaine Burton a vu partout, dans FAfrique orientale, les negres decimes par la petite verole ; il les a vus aussi partout se refuser a Finoculation et a la vaccine. Ajoutons Falcool et la syphilis, dont les effets combines fauchent par toute la terre les races mineures. »

Dans diverses regions de FAfrique, notamment chez les Gafres, comme nous Fapprennent les naifs aveux de Livingstone, les missions chretiennes ont eudes succes plus que douteux. Or, sir Baker dit la mSme chose, au sujet de FAfrique du nord. A son passage sur le Nil, il recut a ce sujet les aveux les plus complets du chef d'une mission autrichienne etablie chez les Kytches, et qui se disposait a abandonner une oeuvre inutile.

L'anthropologie donne facilement la raison de ces insucces. C'est que tout developpement moral et intellectuel est impossible sans un developpement correlatif des centres nerveux, dont il n'est que Fexpression. On ne saurait trop redire aux thSologiens et aux metaphysiciens que F&me des negres est inferieure a celle des blancs, parce que le cerveau dans les deux races est inegalement developpS, C'est done un developpement organique qu'il s'agit d'obtenir : or, Fobservation nous enseigne que le progres cerebral ne s'effectue qu'avec une lenteur extreme, k travers les &ges, surtout s'il n'est point aid6 par une Education graduee, raisonnee, agissant dans le m6me sens sur de nombreuses generations, et tendant a developper chez elles des Aptitudes utiles et sup6rieures, qu'elles finissent par se transmettre hereditairement.

II faut done renoncer aux proc6d6s empiriques, aux tentatives d'implantation brusque des religions et des civilisations europSennes au sein des races inferieures. II faut se garder de croire que Fon 616ve le niveau moral d'un peuple en lui inoculant des superstitions

nouvelles, que Ton developpe son intelligence en lui inculquant des idees fausses. Puis, une fois dans la bonne route, on doit semer courageusement, sans espoir d'assister soi-m&me k la moisson, et se consoler en songeant que FhumanitS vivante n'est qu'un anneau dans la chaine des generations, que le present recueille le fruit du travail d£pens£ par les anc£tres couches dans la tombe, qu'il est done de son devoir de preparer Favenir et de leguer k ses descendants un patrimoine agrandi.

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