LE DERNIER DES HOMMES
Os homini sublime dedit
Si le Createur a models, fagonnS, ensemence, en uni mot, amenagS la terre exclusivement k F usage de Thomme, — et il serait impie de penser le contraire, puisque beaucoup de gens tres bien informes, a ce qu'ils disent, nous affirment qu'il en est ainsi ; — si la terre est un logis bati par un architecte tout-puissant pour que l'homme y puisse passer sans trop de mal son court pfelerinage, il faut pourtant avouer, au risque d'etre irrespectueux, que la maison roulante du genre humain a 6t6 distribuee de la fagon la plus capricieuse. S'il nous 6tait possible d'obtenir une audience du constructeur, nous aurions riellement le droit de lui dire, parlant a sa personne : « Vieux pere, pourquoi done repands-tu si in6galement la rosee de tes faveurs ? pourquoi les continents sont-ils inegaux devant ta face ? Tu donnes tout a Tun, tu otes tout a l'autre.. Pourquoi faire foisonner en Asie tous les vfeg6taux,
ETHNOLOGIE G&NERALE 823
tous les animaux utiles ou agreables a rhomme, sauf pourtant le tigre et quelques autres bestioles ? Pourquoi regler en Europe la constitution du sol, le cours des fleuves, la succession des saisons et leur meteorologie, de maniere a eviter judicieusement le trop de chaleur et le trop de froid, le trop de secheresse et le trop d'humidite, etc., tandis qu'ailleurs tu as tout arrange ou tout derange a rebours du sens commun humain ?
« Pourquoi, jardinier fantasque, n'as-tu seme en Australie ni le cocotier, ni le bananier, ni l'arbre a pain, ni aucune plante comestible qui vaille? Pourquoi n'y as-tu acclimate d'autres animaux domesticables que le dingo (chien sauvage), d'autre gibier que le kangourou, l'opossum, l'emou? Le cheval, le boeuf, etc., eussent mieux fait dans le paysage, au point de vue humain, que les serpents, venimeux ou non, dont tu as ete si liberal, que ces crododiles si laids, plus propres a manger rhomme, ton image sur la terre, qu'a en 6tre manges? Et pourquoi, Pere celeste, ce regime hydrographique et meteorologique australien, que nous appellerions absurde, si nous n'etions pleins de deference pour ton grand age. A quoi bon ces fleuves coulant sottement vers les plaines centrales du continent, ou ils se perdent dans des lacs sans profondeur, dans des maraismalsains? Pourquoi quand tu as tant d'arbres dans tes pepinieres, donner la predominance forestiere, en Australie, aux essences les plus bizarres? Pourquoi ces nombreux accacias, ces eucalyptus, dont les feuilles sont remplacees desavantageusement par un petiole elargi, qui se dirige verticalement et niaisement vers le sol, de fagon a abriter Thomme aussi mal que possible contre la pluie et lesoleil, etcela dans un climat ou des pluies diluviennes succedent invariablement a des chaleurs torrides? As-tu voulu te jouer cruellement des bimanes humains et leur dire : « Vous serez noyes, « c'est vrai, mais aussi vous serez rotis. » Voila quelques-unes des questions impertinentes que nous pour-
rions adresser au tzar de l'univers ; mais les theologiens y ont d6j& repondu, ainsi que les savants qui pensent bien. Selon les premiers, les voies de Dieu sont imp6nitrables ; selon les autres, TAustralien descend purement et simplement de Cham ; c'est le maudit, qui ne m6rite gu6re d'Sgards. Et vraiment, il a bien Fair d'un maudit, notre pauvre fr6re d'Australie. Voyez-le plutdt avec sa petite famille.
Est-ce bien un fils de Cham ? Si Ton en croit les observateurs qui ont eu le courage de le laver, il serait plutdt cuivre que noir. Sa peau, quelle qu'en soit la eouleur, est revdtue d'une ou plusieurs couches d'enduit graisseux. On renouvellecet enduit quand on peut, mais surtout on le bariole avec de l'argile rouge, de la craie, etc. Les cheveuxsontnoirset boucl6s, mais point crepus. La t£te rappelle beaucoup celle du chimpanz6 et du gorille. Les m&choires, extrdmement saillantes en avant, forment un museau pas trop rudimentaire ; elles sont armees de dents blanches, puissantes, saillantes aussi. Selon Lesson, TAustralien aurait souvent trentequatre dents. Dans tous les cas, ses molaires rappellent parfois les molaires simiennes. Elles ont cinq tubercules, et, contrairement k ce qui s'observe chez les autres races humaines, ce n'est pas la premiere molaire anterieure qui est la plus volumineuse, mais bien la seconde ou la troisieme. L'angle facial de Camper est de 57° au bord des incisives, de 63° au bord alveolaire et de 71° immediatement au-dessous du nez. Le cr&ne, tres allonge, tres etroit, tres reduit dans la region des lobes frontaux, a une capacity tres petite (1,238 centimetres cubes, moyenne des deux sexes), que Morton a vu s'abaisser, chez la femme, & 1,061 centimetres cubes, presque la limite de l'idiotie chez l'homme
ETHNOLOGIE G^N&IALE 325
Wane 1 . Le d6veloppement cerebral s'arrSte de bonne heure, surtout dans la region frontale, car les sutures cr&niennes anterieures se soudent les premieres ; e'est Tinverse de cequi s'observechezles races intelligentes.
Ajoutons que leslfevres sontlippues, le nez 6pate, les pommettes saillantes, car les muscles masticateurs sont puissants, et nous aurons enum6re les traits principaux de la face et du cr&ne. Le corps n'est gu6re plus avantageusement models que la tSte. La taille est petite, les membres grSles, le ventre pro6ininent, les mollets toujours absents. N6anmoins, tout cela se corrige un peu chez les peuplades aim6es des dieux, que la Providence a fait naltre sur les bords d'une riviere poissonneuse ou surlesrivages b^nisoiis^chouent des baleines mortes. Le capitaine Grey a peint d'un pinceau chaudement colore ces jours de gala oil Ton dSpfece a belles dents et jusqu'a Tivresse, les cadavres rancis ou putrefies de ces c6tac6s adipeux. Ces aubaines n'arrivent pas tousles jours ; elles font 6poque dans l'histoire; mais, dans les intervalles, ou peut toujours d6guster des hultres, des mollusques de diverses especes, dont on entasse les d6bris, de mantere & former des kwkhenmoddings, comme le faisaient nos ancStres pr6historiques du Danemark.
Mais revenons a notre description. Apr&s Thomme viennent naturellement le vStement et la parure. Les 6clectiques reconnaltront certainement, queTAustralien a Yidie innee du beau ideal, car il se peint, car il se passe dans la cloison des narines un os long de cinq & six pouces. Son habillement est des plus simples : s'il fait chaud, s'il habite une region intertropicale ou simplement decouverte, il se borne tout au plus k ceindre ses reins nus, comme un personnage biblique, d'une ceinture en Gcheveau formee de cord6nnets de laine d'opossum. Gette ceinture sert 4 divers usages, d'a-
1 Voir Bertillon, article Australie du Dictionnaire encyclope'dique des sciences medicates.
l>ord a tromper la faim dans les jours trop nombreux de disette ; on la serre alors de plusieurs crans. Cest aussi une sorte de gibectere, dans laquelle on loge des pierres tranchantes pour armer les javelots, de la graisse pour s'oindre, de l'argile coloree pour se peindre, etc. S'il est besoin de cheminer dans des fourrfe buissonneux, si Ton est dans la saison des pluies torrentielles, notre homme (e'en est un) protege ses epaules d'un manteau plus ou moins ample en peau de kangurou ou d'opossum.
Dans oet Equipage, il s'avance plus ou moins fierement, plus ou moins peniblement. S'il y a eu la veille copieux rtgal de viande de kangourou, au moins de larves de fourmis, de lezards, etc., il marche assez lestement, portant & la main un long javelot de bois (ghici), muni de coquilles ou de pierres tranchantes. A sa ceinture sont suspendus son boumerang recoorM, sa hachette en pierre non polie, etc. Son regard percant fouille les fourres, les buissons, le feuillage des arbres ; son oreille epie et recueille tous les bruits ; de temps & autre, il s'arrSte pour percuter soigneusement les troncs d'arbres creux, ou Topossum aime 4 se tapir. II lui faut du gibier d poil, 4 plumes ou autrement. Cest 14 son unique souci, son unique passion, l'angoisse qui le torture depuis l'enfance et ne le l&chera qu'a la mort : il a faim.
Derriere lui suit sa femme, sa femelle, si Ton vent, qui est aussi sa bSte de somme. VStue ou non vfitue, comme son maitre, mais beaucoup plus decharnee, elle est plus laide et surtout plus chargee, car elleporte tout le mobilier de la famille et mime la famille. A son cou est suspendu le sac en peau de kangourou, qui renferme toutes les richesses du menage. On y trouve de la gomme xantorrhea; e'est le mastic indispensable pour fixer sur les manches de bois les coquilles tranchantes des javelots, les pierres des massues ou hache ; vient ensuite une petite provision de rechange de ces pierres
ETHNOLOGIE GEN1SRALE 327
et de ces coquilles ; puis de la gomme d'acacia (c'est une friandise), puis des nerfs de kangourou servant de fil et de ficelle, des peaux de kangourou ; en outre, des moroeaux de bois ou d'ecorce plus ou moins concaves, c'est la vaisselle, ce sont les tasses ; car nous ne sommes pas -encore potiers, et m6me ce n'est pas sans Stonnement que nous voyons de Feau chaude. Ajoutons un bagage moins utile, savoir, des pierres magiques et m6dicamenteuses donn6es par un sorcier, de la craie, de Tocre du gypse de di verses couleurs, des plumes ; car il faut bien se faire belle. Enfin, de la graisse ponr les onctions, des os pour s'orner les narines forment le complement de nos richesses.
Reste la petite famille, et ce n'est pas ce qu'il y a de moins embarrassant. Heureuses les sarigues, a la femelle desquelles le Cr6ateur a fait don de cette curieuse poche abdominale, logeant les mamelles, et dans laquelle les petits, nes toujours avant terme, trouvent abri, chaleur et nourriture. Notre pauvre Australienne n'a malheureusement rien de pareil, mais, elle y a supplSe de son mieux en chargeant sur son ■Spaule un sac special. Dans ce sac se blottit le plus petit des enfants, et de temps en temps il passe la t6te par-dessus Tepaule maternelle, un peu pour voir le pays, beaucoup pour saisir par-dessus cette epaule une mamelle d6mesur6ment oblongue. Je sais des gens, qui vont trouver ce mode d'allaitement tout k fait contraire au plan providentiel ; car il y a quelques ann6es on a pu entendre k Tassembtee g6n6rale de la Societe pour la protection de Tenfance, un honorable docteur affirmer que Dieu a place les mamelles sur la poitrine de la femme uniquemeni pour que le nourrisson put boire a la fois le lait etle regard maternels.
L'Australienne, sans se soucier de cette poesie edulcor6e, se contente de couvrir le sac a enfant d'un manteau de peau d'opossum, derriere lequel se cache le nourrisson a la moindre apparence de danger. Voila
bien des fardeaux, mais ce n'est pas tout, car souvent un second bambin, Tainfe, est juch6 a califourchon sur les 6paules de la m6re.
Pliant sous le faix, la malheureuse suit p£niblement son seignenr, s'appuyantd'une main sur un long b&ton pointu, qui lui sert, au besoin, d'arme defensive, qui surtout lui sert, le soir, 4 detacher des arbres F6corce qui rev^tira la hutte provisoire.
La main d6sarm6e porte le plus souvent un tison allum6, qu'elle est charg6e d'entretenir. (Test que pour TAustralien, allumer du feu est une affaire delicate. On n'a pas toujours sous la main des branches assez sech.es pour que le frottement puisse les enflammer. A la rigueur, on mangerait bien ses aliments tout crus, trop jheureux de pouvoir manger ; mais comment, la nuit, en Tabsence du feu protecteur, se garantir des chiens sauvages qui mordent, des serpents venimeux qui piquent ? Entretenir le feu comme une vestale, est done pour TAustralienne un soin de premier ordre. (Test & elle aussi qu'incombe la t&che de construire, chaque soir, un glte provisoire, un paravent demi-circulaire en branchages revStus d'6corce, en avant duquel on allume un grand feu, au fond duquel on se couche apres le repas du soir. Quel que soit le menu de ce repas, e'estd'abord Testomac du maltre qui s'emplit. « Les femmes, dit un auteur anglais, sont les souffredouleurs danstoute besognepenible,et tandis que'leurs seigneurs finissent le repas qu'elles ont prepare pour eux, ces malheureuses creatures sont patiemment assises, a distance, et attrapent les os, les debris que les hommes leur jettent aux 6paules, exactement comme nousjetons de la viande a un chien*. » Mais voila, qui nous conduit a decrire les moeurs de Tindigene Australien, a parler de ses instincts, de ses tendances, de ses aptitudes morales et intellectuelles, apres quoi nous
1 Australia. A popular account. London. <*
deciderons s'il faut l'appeler, avec le r6v£rend dominicain Rudesino Salvado « le superbe seigneur des for6ts australiennes », ou bien dire, 1 avec les colons d'origine anglaise, que ce n'est pas un homme, mais bien un singe sans queue.
in.
Gombien il est f&cheux pour la philosophie et la vraie science de rhomme que les vigoureux penseurs du dernier siecle n'aient pas eu, pour etayer et contrdlerleurs syst&mesphilosophiques la plantureusemoisson d'observationsanthropologiques rassembl6e depuis lors de tous les points de Funivers. Gombien plus int6ressant, par exemple, eM 6t6 le fameux Traits des sensations de Condillac, si Fauteur, au lieu de supposer, par pure intuition, le developpement intellectuel, la gen&se des facultes chez une statue successivement dou6e de nos cinq sens, avait pu prendre pour sujet d'Stude les races interieures, scruter leur vie c6r6brale, montrer comment F6nergie intellectuelle est en indissoluble correlation avec la perfection plus ou moins grande du cerveau ; comment cette perfection cerSbrale est etroitement soumise au genre de vie, c'est-i-dire au milieu ambiant, et conclure enfin que Fhomme, en depit de ses cinq sens, fussent-ils mSme tr&s bien aiguises, resteind&iniment asservi auxbesoins les plus grossiers, mais les plus necessaires, Ik ou la nature mar toe lui fait une vie trop dure. Pourtant le successeur de Locke avait pr6vu le cas oii cette tyrannie des besoins nutritifs 6toufferait dans leur germe la raison et Intelligence ; « alors, dit-il, manger et dormir seraient les seules fonctions de Fhomme ravale au niveau, et mSme au-dessous des autres animaux. Dans cette situation, un Descartes n'apprendrait peut-6tre pas a marcher sur pieds... » ( Traite des sensations, ch. vn).
C'est un pen le cas de notre Australien, qui pourtant marche sur ses pieds, mais n£anmoins est de bien pen sup£rieur aux autres mammiferes intelligents: le singe, le chien, l'61£phant. Des &tres hierarchiquement tres inferieurs, la grosse fourmi blanche australienne, par exemple, pourrait facilement donner k notre homme des lemons de prevoyance, d'industrie, de morality, si le pauvre 6tre £tait capable d'observer et de reflechir. Chaque jour il passe k cdt6 deces solides constructions, de ces curieux phalanstfcres hauts de trois on quatre pieds, oii la fourmi blanche met k l'abri des accidents mSteorologiques et des depredations des animaux les provisions qu'elle amasse, les jeunes qu'elle 61eve ; mais notre aborigene a si peu d'aptitude a observer, a induire, m6me a imiter, qu'il voit sans les comprendre ces merveilleux r£sultats du travail, de Tordre, de l'association, et ne s'en occupe que pour les d£truire, afin de dfrvorer les larves de fourmi, Tespoir de lar£publique, dontil est tres friand.
Quant k lui, jamais il n'a su se bfttir une vraie hutte couverte et close. Prend-on soin de lui construire une maison, ce n'est pas sans peine qu'on le decide k l'habiter, et m£me alors qu'il a appr£ci£ le plaisir de dormir paisiblement et chaudement derrifere des parois epaisses et imperm^ables, l'id£e d'en edifier ne lui vient pas. C'est Thistoire du chien frileux, qui jamais ne songe k entretenir le feu qu'il aime tant. Pourtant sur le rivage de la mer, Ik ou la figuration naturelle des rochers s'y prSte, 1' Australien vit en troglodyte dans des cavernes qu'il ne sait pas clore, k la mani&re des b£tes fauves de tous les temps et de FEuropeen prehistorique.
S'il ne soup^onne guere Tarchitecture, en revanche il n'a pas la moindre notion de l'agriculture. Les fruits, les racines comestibles qu'il aime, germent, grandissent, milrissent sous ses yeux sans que jamais il songe a cultiver, a multiplier les plantes utiles, a detruire les
ETHNOLOOIE G&C&RALE. 331
autres. La famine l'6macie et le tue souvent ; elle ne Tinstruit pas: jamais elle ne lui enseigne la prevoyance la plus facile. (Test du hasard, c'est de la nature seule qu'il attend sa provende quotidienne. De mSme il passe sa vie a chasser, k tuer et a manger les kangourous, les opossums, les emous (casoar australien), les canards, les perroquets, etc., mais jamais il n'apense k les parquer, a les domestiquer. Seul le dingo (chien sauvage) a reussi k contracter alliance avec Thomme d'Australie ; nous disons alliance/car c'est plutot une association sur le pied d'egalite que la domestication, c'est-a-dire Tasservissement d'un animal par Thomme. Le chien aurait fait les premieres avances, au risque d'etre d6vor6, ce qui d'ailleurs lui arrive souvent, que cela n'aurait rien d'etonnant. Quoi qu'il en soit, Thomme et le chien chassent ensemble, et chacun a sa part du gibier. Au dire m£me de certains voyageurs, il n'y aurait parfois entre r Australien et le dingo qu'une association temporaire, bornee a une seule partie de chasse, et finissant avec la curee, une sortede Sainte- Alliance.
L'imprSvoyance de F Australien depasse tout cequ'on peut imaginer. Tout entier aux morsures de la faim actuelle ou a la satiete bestiale, qui suit un acte de gloutonnerie, il a pour maxime le carpe diem latin, et ne pense pas plus au lendemain qu'il ne se souvient d'hier. A-t-il capture une riche proie, par exemple un grand kangourou de trente a quarante kilogrammes, il se hate de le rotir a demi, m£me au quart, puis de le depecer et devorer le plus vite, le plus gloutonnement possible, s'arr^tant a son corps defendant, quand sa panse est par trop distendue, sa forte machoire lassee. Alors il s'endort quelques heures auprfes de sa proie entamee pour reconimencer ensuite de plus belle, et ainsi de suite jusqu'a ce qu'il ait machS le dernier morceau de chair, casse le dernier os, pour en humer la moelle.
Pourtant si la chasse a ete exceptionnellement abon-
dante, assez pour que le chasseur desespere de pouvoir venir seul & bout de sa proie, alors ses instincts de sociabilite s'Sveillent, de grands feux, allumes dans le voisinage, portent au loin la bonne nouvelle ; les voisins accourent sans cSremonie, et Ton se gorge, et Ton s'empiffre en commun, et Ton s'enivre de sang, de graisse, de chair, fftt-elle mSme un peu putr6fi6e. Trop sou vent Tagape finit par des rixes, des coups, des blessures, et m&me des morts.
Chez un 6tre tellement doniinS par les besoins nutritifs les plus grossiers et les plus imperieux, les tendances artistiques, les penchants aux plaisirs sensitifs sont naturellement pregque nuls : ventre affame n'a pas d'oreilles. Pourtant TAustralien chante quelquefois, il a un petit nombre de ces melop6eselementaires, monotones, qui sont seulement des cris modules, signes et souvenirs de quelques passions ou Amotions fortes, de celles, par exemple, que donne la chasse ou la guerre, le meurtre d'un ennemi ou la capture d'un kangourou. Les paroles, que cette musique accompagne, ne sont, d'aprfes le pere Rudesindo Salvado, que quelques mots li6s ensemble. On les repete pendant des heures entiferes toujours avec un plaisir nouveau, en soutenant la voix du chanteur parle choc cadence des armes de bois, car TAustralien n'a aucun instrument de musique, pas m6me le modeste tambour.
La musique, chez les sauvages, ne va guere sans la danse. Selon notre auteur, les Australiens, toutes les fois que leur triste vie leur laisse ce loisir, ce r6unissent pour danser le soir au clair de la lune, apres une grande chasse au kangourou et le festin qui suit. Le plus habituellement le theme de la danse est le mfeme que celui de la musique. On imite la fuite de T6mu, le saut du kangourou, etc. Chants et danses s'accompa-
ETHNOLOGIE G&NERALE. 333
gnentd'unemimique expressive comme celle des singes ou des enfants. Le tout jetterait chanteurs et danseurs dans un 6tat d'excitation telle que la f6te se termine rarement sans mort d'hommes. II va sans dire que les femmes sont rigoureusement exclues de ces plaisirs.On leur permet d'y assister comme spectatrices, a la charge d'entretenir les feux qui entourent et Sclairent le lieu de Tassemblee.
Naturellement, le dessin et la sculpture, arts plus intellectuels que la musique, sont encore moins avances que celle-ci. On pourrait m6me dire que TAustralien n'en a jamais eu Fidee, si Cunningham n'avait vu dans une caverne de la cdte nord-est des « figures passables derequins, de marsouins, tortues, lezards, trepangs, etoiles de mer, massues, canots, calebasses, et de quelques quadrupedes, qui avaient sans doute la pretention d'etre des kangourous ou des chiens 4 ». Pourtant, il est douteux que ce soit Toeuvre de la race australienne actuelle, qui les attribue a une intervention diabolique, et est si peu capable d'apprecier et mSme de comprendre un dessin, que, suivant M. Oldfield, une grande gravure coloriee, repr6sentant une aborigene de la Nouvelle-Hollande, ayant ete montree a une douzaine d'Australiens, Tun y reconnut un vaisseau, un autre un kangourou, etc.
Le c6t6 moral n'est pas plus riche que le cdte artistique. Ce que nous avons d6j& dit de la condition des femmes en Australie ne suffit pas encore pour donner une id6e juste de ce qu'est la famille de notre sauvage. II peut 6tre polygame, si bon lui semble, mais se borne generalement alabigamie; car les femmes mangent. Les conditions du mariage ou de Taccouplement se trai-
1 Lubbock, L'Homme avant Vhistoire.
Wk SCIENCE ET MATERIALISMS.
tent quelquefois de gre a gre avec le pere, mais le plus souvent on enlfcve violemment la femme ou la fille convoitee a son mari ou a son pere, parfois m£me en l'assommant un peu. (Vest un avant-goiit des joies du manage ; car plus tard l'homme ne se genera nullement pour assommer sa femme d'un coup de massue, pour la percer d'un coup de javelot au moindre acces de mauvaise humeur ou de jalousie.
La femme grosse continue & servir et a travailler jusqu'au moment de 1'accouchement. Alors, pendant que le mari se chauffe tranquillement, elle s'61oigne et enfante sans crier, sans se plaindre, tout au plus pousse-t-elle quelques g&nissements ; puis elle saupoudre le nouveau-n6 de cendre ou de terre pulverisee. L'homme, en entendant legemissement de l'enfant, s'enquiert de son sexe ; si c'est une fille, il ne bouge pas ; si c'est un garcon, il chante d'allfegresse en attendant que l'accouchee le lui apporte, ce qui se fait au bout de quelques heures. Si c'est une troisifcme fille ou meme une seconde fille, dont la naissance a 6t6 laborieuse ou dont les cris sont par trop gSnants, la mere la tue impitoyablement et tranquillement. Pourtant, en temps ordinaire, le pere aime et choie ses jeunes enfants, surtout ses fils, c'est peut-£tre par ce qu'il ne font gu£re breche aux provisions ; car la mfcre les allaite jusqu'a quatre ou cinq ans.
Les morts sont inhumes ou brilles, ou manges ; ce dernier cas serait la regie sur les cotes du Nord et de l'Est. A Moreton-Bay, un missionnaire allemand a vu le cadavre d'un jeune horame &tre roti, depece et mange par ses amis et ses parents. D'apr&s le pere Salvado, en temps de famine, on exhume les cadavres recemment enterres pour les devorer. Les neophytes de notre missionnaire lui dirent qu'un cadavre inhume seulement depuis trois jours et deux nuits, est encore mangeable. A defautde cadavre on en fait un en tuant une jeune fille. C'est si peu de chose qu'une fille. Un natu-
rel fit a notre doniinicain le recit suivant (Tune de ces scenes de cannibalisme : « C'etait par un temps driver, me dit-il, lorsque apres une pluie abondante, qui dura six jours de suite et par un froid extreme, nous ne trouvames aucune espece de gibier a manger. Nous etions quatre families que la faim reduisait au desespoir. Dans cette douloureuse extremite, un homme de la compagnie prit son dauak (morceau de bois durci au feu) et en frappa traltreusement ma jeune soeur a la tete, en sorte qu'elle tomba par terre k demi morte. lis la prirent ensuite, et k demi vivante, sans la depecer, ils la placerent sur un grand feu ; et avant qu'elle ftit enti&rement rdtie, ils se partagerent ses menbres, Comme j'avais faim autant que les autres, j'en eus ma part. Or, quoiquele sang qui me degouttait sur le menton et sur les mains, fut le sang de ma propre soeur, orpheline. pourtant la faim extreme qui me tourmentait en ce moment me fit tout oublier, etc. 4 »
Une derniere citation ; elle achevera de mettre en relief le profond m6pris de TAustralien pour la femme, qui est simplement pour lui une femelle de temps en temps, une b6te de somme toujours, et parfois un animal comestible. « Un soir, dit le Pere Salvado, pendant que je disais mon breviaire, j'entendisun bruit au dehors comme de coups repetes et de crisde femmes..., je cours aussitot et je vois autour d'un feu huit femmes de sauvages, qui se battaient sans pitie a grands coups de leurs uanes, ou grands batons. Je me jetai au milieu d'elles pour les sSparer ; mais mes paroles Staient emportees par le vent ; ce n'etait plus des femmes, mais pour mieux dire des b6tes feroces. Alors je pris un b&ton, et en le faisant retomber k coups redoubles sur les 6paules des plus furieuses, je mis fin a une rixe, dans laquelle il y avait eu des tStes brisees, des epaules fracassfees et du sang vers6 k flots : pas une des com-
1 Mimoires historiques sur VAustralie. R. Salvado*
336 SCIENCE ET mat£rialisme.
battantes, dont la peau noire ne f&t rougie de sang de la tdte aux pieds. Yoyant que leurs maris, assis d'un air indifferent autour du feu, ne faisaient qu'en rire, je les gourmandai vivement. c Comment, vos femmes s'entretuent les unes les autres, et vous vous tenez tranquilles sans vous soucier de les s6parer? » — « Qui done voudrait, me r6pondireut-ils, se mSler des querelles des femmes ? » — « Mais vous, qui Stes leurs maris » ! — « Nous ? cela nous importe tres peu ! » — « Comment, cela ne vous fait rien ? Mais si Tune d'elles vient £ mourir, alors cela vous fera quelque chose ? » — « Rien du tout : s'il en meurt une, il nous en reste mille. »
Notons qu'il s'agit de naturels cat6chis6s par le naif narrateur, et ay ant deji gotite de TEvangile, oeuvre philosophale, qui, comme on le sait, a le magique pouvoir de transmuer les cerveauxet les coeurs.
« La liberty est le dernier mot des choses, et sous les dSsordres et les antagonismes qui agitent cette surface oft se passent les phenomenes, au fond, dans l'essentielle et eternelle verite, tout est gr4ce, amour et harmonic » Nous cueillons cet Schantillon de pathos superbe et superbement vide dans un des ouvrages d'un philosophe brevete, de M. Ravaisson, Tun des derniers tenants de la scolastique moderne. Ces messieurs en sont encore a croire que, pour rSsoudre les grands problemes du monde, il suffit, soit de s'acharner a fendre en quatre les poils follets imperceptibles, vegetant a foison sur les joues creuses de dame Metaphysique, soit d'examiner minutieusement son moi au microscope.
Ne leur parlez ni d'observations ni d'experiences. N'ayez pas Fimpertinence de leur dire que pour connaltre Fbomme et Tunivers, pour decider si Tun est
- r *<mmi mim^Stmttm J— — <«gagiSM3H'—
libre et si l'autre est ou n'est pas plein d'amour et d'harmonie, il est peut-£tre utile de regarder autour desoi, de lire les relations des voyageurs, d'etudier, sons leur triple aspect physique, moral et intellectuel, tons les types humains, meme les plus baroques. N'ayez pas l'audace de pretendre devant nos docteurs subtils, que Thomme n'est pas arrive d'emblee au plus haut degre intellectuel, qu'avant de polir des periodes plus ou moins sonores, il a longtemps travaille a polir des cailloux pour s'en faire des armes et des ustensiles aussi grossiers que necessaires. N'ajoutez pas qu'aujourd'hui encore les types humains, si varies, si inegaux, nous repr^sentent simultanement, sur les divers points du globe, les phases successivement parcourues par les races les plus civilisees. Quoi i vous repondraient nos doctes, s'ils daignaient vous repondre, tenir compte de cequ'ontpu voir des marins, des marchands, des voyageurs, des missionnaires, a qui Platon et Aristote sont plus ou moins inconnus! Vous plaisantez \ Comment 1 Prendre la peine de mesurer des ossements, decuberdes cavites cr&niennes, afin de determiner le rang et ^importance de Thote cerebral absent, d'apr&s l'architecture et Tampleur de son logisl Fi done! Cela sentle materialisme, tfest-a-dire Fabjection; de plus, cela est fort long, assez fatigant, ennuyeux parfois. Combien plus simple et plus commode, apres s'Stre grisS d'abstraction, de l&cher le fil au hanneton de la fantaisie ! Foin des faits grossiers ? Pas de science funebre, comme dit M- de Laprade. Vive a jamais le subjectif ; et toi, objectif, arriere, tu n'es qu'un manant.
Si tout dans le monde est libre, comme le pretend M. Ravaisson, TAustralien est libre aussi ; mais alors il est bien eoupable, car il ne s'oeeupe ni de rinfini, ni de Tabsolu ; il a meme laisse s'eteindre en lui les id6es necessaires du beau, du bien, du juste, ces veilleuses imperissables, qui, selon nos doctes scolastiques, eclai-
&i8 SCIENCE ET MAT^RIALISME. "j
rent toujours les anfractuosit6s de Tame humaine. Cela va ressortir Svidemment d'un coup d'oeil rapide, jet6 sur son 6tat social, sur son industrie, sur ses aptitudes j intellectuelles. C'est que le pauvre homme a toujours faim ; c'est un estomac fort mal servi par des organes. Oil prendrait-il le temps de jongler avec des syllogismes, quand ses besoins nutritifs, jamais assouvis, priment et oppriment tous les autres ?
Le Pfere Salvado, quoique pan6gyriste ardent de la race australienne, declare nettement qu'on n'observe en Australie rien d'analogue a une tribu, a un groupe de famille associ6es et ob6issant k un chef. Ghaque famille est independante et gouvern^e par le pfere. Rarement elle se compose de plus de six a huit personnes ; c'est la famille naturelle, telle qu'on Fobserve chez beaucoup d'animaux. Ni lois, ni juges. A chacun le soin de se defendre, de se venger, comme il le peut M et comme il Tentend. Pourtant, au besoin, quelques families s'unissent pour guerroyer et egorger en commun. Pas d'autre droit que celui du plus fort, et Ton en use sans merci. Pas de propriete individuelle ; chaque famille a son petit territoire, son district de chasse sur lequel elle doit vivre et mourir. Malheur a Timprudent ou a Taffame, qui franchit cette 6troite frontiere, il est impitoy ablement mis a mort par ses voisins ; d'ou naturellement un 6tat de guerre presque incessant.
Sans avoir lu Malthus, les Australiens savent tres bien, que Taccroissement naturel de la population va plus vite en Australie que celui des subsistances ; J
aussi, pour obvier a cet inconvenient, il est d'usage de I
mettre a mort quiconque prend femme avant Tage 4 moyen de la vie, trente ans environ (Salvado). Pour la mSme raison, les enfants infirmes sont tu6s a la mode laconienne. On est trop pauvre pour garder des bou- ;
ETHNOLOGIE G&fl&RALE. 339
ches inutiles. C'est la bataille pour vivre dans toute sa brutalite. Nous verrons tout a Theure que chaque mort naturelle est une occasion de guerre et de meurtre. II semble que le principal souci de l'Australien, aprfes celui de manger, soit de rarefier la populatiou.
Les deux traits suivants achfeveront de peindre FStat social de rhomme Australien, si toutefois Ton peut appeler 6tat social le grossier ensemble de ces relations de families si inf6rieures k celles de certaines sociStes animales. Voici le premier de nos faits : k la mort d'un homme, sa femme devient la propri6t6 du beau-frfere, et cela apr&s un delai de trois jours. Le second fait est plus bestial encore : M. Oldfield n'a jamais vu en Australie une tombe de femme ; il pense que les naturels ne prennent pas la peine d'enterrer les femmes. « On les dSpSche gen6ralement avant qu'elles ne deviennent vieilles et maigres, de peur de laisser perdre tant de bonne nourriture... Bref, on y attache tenement peu d'importance, soit avant, soit aprfcs la mort, qu'il est permis de se demander si rhomme ne met pas son chien, quand celui-ci est vivant, absolument sur la mfime ligne que sa femme, et s'il pense plus souvent et plus tendrement a Tune qu'& l'autre, apres qu'il les a manges tous deux 4 . »
vm.
Une impuissance ou une enfance intellectuelle aussi grande se peint dans toutes les autres manifestations de la pensee, dans Tindustrie, dans la langue, dans les conceptions religieuses.
L'Australien est a peine au dSbut de la longue lutte de Thomme avec la matiere brute. Depuis quand fait-il usage du feu? Nul ne le sauraitdire; mais il n'y a peut-6tre gufere longtemps, car son frere de la Tasma-
1 Lubbock (loc. cit.).
nie, tout en counaissant le feu, paraissait ignorer absolument les moyens de l'allumer a volonte, et se bornait&Tentretenir perp6tuellementavec leplus grand soin. G'est que, contrairement k l'opinion des savants, qui s'acharnent a rompre ou a voiler les mille liens unissant l'homme au reste du monde organique, la connaissance du feu n'est point un caracttre distinctif du genus honw.
Chaque race a eu ses PromethSes, et oe seul fait que nombre de peuples anciens ont deifie et adore le feu, prouve bien que la connaissance n'en etait pas innee et naturelle chez l'homme,
Aussi le souvenir d'un temps ou les anc£tres ignoraient Tusage du feu a-t-il laisse sa trace dans les traditions des Egyptiens, des Ph6niciens, des Perses, des Chinois, des Grecs. Suivant le pere Le Gobien, ce fut Magellan, qui importa le feu aux lies Mariannes, en ineendiant les cases des naturels, et ceux-ci considererent la flamme comme un monstre vivant et se nourrissant du bois qu'il devorait 4 .
Tout en sachant allumer du feu, FAustralien ne soup^onne pas les mille applications industrielles qu'on en peut faire. Tout au plus s'en sert-il pour ramollir des boules de la gomme-mastic du xanthorrhea. Dans cette substance ramollie, il plante d'abord un baton qui sera le manche de sa massue ou de sa hache ; une pierre tranchante ou une pierre mousse, quelquefois Tune et r autre, englu6es de la m6me maniere, completent le chef-d'oeuvre. Par un procede analogue, on arme le couteau a depecer et le javelot de bois (ghici) de coquillages tranchants. Le ghici est par excellence l'arme de jet de FAustralien, a qui Tare est inconnu. Pour le lancer, il se sert d'une sorte de raquette ovale. Cette raquette et une piece de bois cintree, le bournerang, a laquelle Ton sait faire decrire dans Fair des
1 Goguet, Origine des lois, t. I.
ass
ETHNOLOGIE GENERATE. 341
courbes presque circulaires, voila les merveilles de Tindusirie australienne.
Certaines tribus n'ont pas de caAots ; djautres naviguent seulement sur de grosses buches qu'elles pagay ent avec de petites planchettes. Ailleurs, de larges feuilles d'ecorce froncees par un lien aux deux extremites, et dont la partie moyenne est maintenue ouverte par quelques traverses, simulent assez bien un canot. Au Nord, on sait creuser avec lahachette en pierre de vrais canots dans des troncs d'arbres, mais souvent un long javelot tient lieu d'aviron et de pagaies. Une tribu observ6e par Dampier, quoique vivant sur le rivage de la mer, et presque exclusivement de poissons et de coquillages, n'avait ni canots, ni meme la buche flottante dont nous avons parte. On voyageait a la nage d'une ile a Tautre
Pour la langue, comme pour le reste, FAustralien est au dernier echelon de Fhumanite. Quelquescentaines de mots composent tout son langage verbal. Ces mots sont composes surtout de voyelles. Suivant le P. Salvado, les consonnes f, h, s, v, z, r, sont inconnues en Australie. Le trait caracteristique des langues australiennes, qui se peut d'ailleurs remarquer dans beaucoup d'idiomes sauvages, c"est 1'absence de mots representant des idees generates. Dans Tesprit de FAustralien, comme dans celui de nos tres jeunes enfants, il n'y a de place que pour les idees partielles, concretes. Tout s'y individualise.Les Tasmaniens, freres des Australiens et peut-etre moins civilises encore, avaient des mots pour signifier differents arbres de leur pays, ils n'en avaient pas pour dire arbre en general, etc.
Mais, parmi les mots, il en est de plus particulierement abstraits, ce sont les nomsde nombre. Sansdoute les idees de nombre sont, comme toutes les autres suscitees par les sens, et Topinion de saint Augustin et de Malebranche, qu'il y a des nombres congus par Tentendement pur est une chimere ; mais enfin, les nombres
343 SCIENCE ET MATERIALISMS.
parlent plus k Intelligence qu'aux sens, aussi la numeration d'un peuple donne une assez juste idee du degre de son developpement intellectuel, et, a ce point de vue, il existe entre les divers types humains une gradation curieuse. Chez Taristocratie des races actuelles, on trouve une numeration savante, permettant d'etiqueter methodiquement un nombre quelconque en formant des unites de plus en plus complexes. Mais a mesure que Ton descenfl F6chelle, Taptitude arithmetique va declinant. Ainsi, selon le P. Mathias, deux mille est le nombre le plus 61ev6 aux lies Marquises. Au deli, c'est Tind^fini *. Locke parle avec un certain etonnementd'un Am6ricain indigene, qu'il avait eu occasion d'examiner et pour lequel I'indefini commengaitavingt et un. Selon Wallace, les naturels des Moluques ne peuvent additionner quatre et cinq ou mGme des nombres plus faibles, sans aligner devant eux des petits cailloux. L'Australien, lui, ne fait pas d'addition du tout, et sa numeration est comparable a celle de nos enfants de deux a trois ans. M. Crawford, apr&s avoir examine la numeration de trente dialectes australiens, ne l'a jamais vu d6passer le nombre quatre. Chez les Australiens du detroit du Roi-George, le mot employe pour dire cinq veut dire beaucoup, un grand nombre. Les peuplades observees par le P. Salvado etaient encore moins savantes. « Leur arithmetique, dit-il, ne depasse pas trois, et tout nombre au-dessus de trois se d£signe par beaucoup. » En somme, ils ne peuvent compter leurs doigts, mSme ceux d'une seule main, sans eprouver ce sentiment de vertige, que produisent dans un cerveau europ£en des efforts pour concevoir, pour se representer nettement les grandes distances astronomiques. Sans doute, il nous est facile, grice a nos procedes de notation mathematique, d'indiquer sur le papier ces effrayantes distances. Nous n'avons pour
1 Lettres sur les Marquises.
ETHNOLOGIE G^N&tALE. 343
cela qu'a aligner nos chiffres, comme le sauvage aligne ses petits cailloux ; mais alors nous n'avons pas plus que lui une vue intellectuelle bien nette des quantites representees.
Ge qui precede prouve surabondamment combien nos professeurs de philosophie ont tort de considerer leur moi dogmatique comme une miniature fidele du moi de Fhumanite, m6me alors que leur genie a moins d'envergure que celui de Locke et de Bacon. Mais le fait suivant est plus probant encore. II montre nettement combien, au debut de la civilisation, Intelligence de Fhomme est faible et vacillante. Gertes, s'il est une idee trop simple, en apparence, pour devoir jamais faire defaut a un 6tre quelque peu intelligent, c'est Tid6e de la mort naturelle. Naltre et grandir, decliner et mourir : voila une triste et fatale succession de pSriodes, qui se deroule incessamment sous nos yeux dans le monde organique. U Australien la voit necessairement, mais il la voit sans l'observer, comme nos tr6s jeunes enfants, comme la plupart des animaux. Pour lui, pas de mort naturelle et Fhomme, pense-t-il, serait immortel sans la malice, sans les sortileges des sorciers (boglias). Aussi la mort naturelle d'tin Australien jette toute sa famille et tous ses amis dans un acces de fureur. Les femmes pleurent, hurlent et s'unissent aux hommes pour vomir les plus sales injures contre Thomicide. Apresquoi Ton venge le defunt en egorgeant le voisin qui a du le tuer, et le carnage est en raison de Timportance, de Tutilite du mort et de Taffection qu'on lui portait. Un Australien promit au P. Salvado d'honorer sa mort, le cas echeant, par le meurtre d'une demidouzaine de ses compatriotes. N'en tuer qu'un ou deux, disait-il, serait d'une impardonnable mesquinerie.
De la sorcellerie a la religion il n'y a pas loin, en Australie naturellement , nous pouvons done parler maintenant des idees religieuses de TAustralien, et voir si reellement elles le rendent digne de figurer dans le
R&gne humain de M. de Quatrefages. Nouveau et singulier R6gne destine a faire la joie et l'&onnement des naturalistes futurs, quand la mythologie sera definitivement expulsGe du domaine scientifique.
Un moyen extremement simple d'embarrasser fort les anthropologistes pieux, voues k la t&che difficile d'obtenir que la Science, cette fifere personne, donne un baiser de paix k la Religion, cette personne acari&tre, c'est de lenr demander bien doucement des definitions distinctes de la religion et de la superstition. Bien volontiers ils r^serveraient la denomination « religion » pour les grands systemes polyth&stiques, monothtistiques, panth&stiques de TAsie et de l'Europe, en stigmatisant dSdaigneusement dn nom de « superstitions » les croyances fttichiques, ainsi que toutes les legendes plus 6videmment insens6es, tous les mythes grossiers et simples, cr66s dans tous les pays et dans tous lea temps par Fimagination des races inferieures ou m£me par celle des races sup^rieures, alors qu'elles debutent dans la civilisation. Mais leur perplexity est extreme ; car les grands syst&mes religieux ne sont evidemment que la synthase simplifi6e des petits, et, en outre, ils sont absolument inconnus aux races inferieures actuelles, chez qui Ton veut & tout prix trouver de la religion. Force est done bien de fondre ensemble religion et superstition, et de declarer religieuse toute croyance au mysttrieux, au surnaturel, toute pratique 6videmment insensee. Singulifere fa$on de ddfendre les chosessaintesf
Le besoin de trouver de la religion partoutettoujours fait parfois tomber les voyageurs et les missionnaires dans d'amusantes b6vues. Kolben 4 voit les Hottentots
1 Histoire du cap de Bonne-Espe'rance (citd par Lubbock).
se livrer a des danses, qutlui paraissent etranges; surle-champ , il y reconnait un caractere religieux, et, malgre les delegations des Hottentots, qui affirment danser uniquement pour danser, il note gravement et nalvement que ces danses sont des danses religieuses, « quoiqu'en disent les naturels ». M. Matthews, missionnaire a la Terre-de-Feu, est vehementement contrarie de ne trouver aucune idee religieuse chez ses futurs neophytes. Enfin, un matin, il les entend pousser des hurlements plaintifs au lever du soleil. Tout tressaillant d'allegresse, il s'enquiert, auprfes d'un jeune naturel apprivoise, de la cause de ces plaintes, et obtient la reponse suivante, extrSmement simple : « Eux tres tristes, crier beaucoup. » Neanmoins, il se hkte de noter sur ses tablettes que de pareils cris cachent « une intention religieuse », etc. Les Australiens voient le Pere Salvado celebrer la sainte messe, et, ne comprenant naturellement rien du tout a ce rituel bizarre, ils en concluent que le missionnaire s' amuse k sa maniere : « II fait, disent-ils, son Jalaru, » c'est le nom dune de leurs danses. De son cdte, le Pere Salvado, qui ne trouve rien deplaisant dans la celebration de la messe, n'hesitepas a considerer la danse [Jalaru comme une danse religieuse. Pourtant nous sommes bien oblige de confesser qu'il y a de la religion chez la plupart des peuples, si Ton veut considerer comme ayant un caractere religieux tout ce qui est croyance folle, imagination bizarre, faux raisonnement rapportant un fait observe a une cause fantastique. Naturellement ces conceptions pueriles refietent les emotions habituelles, les souvenirs restfes vivants dans le cerveau du sauvage, qui peuple ainsi la nature d'£tres imaginaires, g6n6ralement terribles. Gar la vie de Thomme primitif est dure ; de toutes parts, la nature ambiante, vivante et inanimee, T6treint sans pitie ; il ne cesse guere de lutter contre la mort. La crainte, la terreur, voila ses emotions les plus habituelles. Ce sont elles aussi qu'il exteriore, qu'il person-
316 SCIENCE ET MATERIAJUSME.
nifie dans ses premieres creations mythiques. II seine vX et \k 9 avec plus ou moins de profusion, des ennemis invisibles, images ordinairement amplifies des ennemis reels qui lui disputent le sol, et, du coup, il double les borreurs de sa miserable existence.
L'Australien n'est pas exempt, du moins dans toutes les parties du vaste continent australien, de cette maladie de Fesprit bumain, que la science seule peut radicalement guerir. Voici, d'apr^s le P6re Salvado, un abrege de mythologie australienne. Les tribus, au milieu desquelles notre dominicain a sejourn6 trois ans, croyaient que le ciel et la terre etaient Fouvrage d'un homme tr6s fort appel6 Motogon. Ge Motogon, qui, parait-il, 6tait un assez bon dieu, est mort depuis fort longtemps dans la decrepitude senile. Reste maintenant un genie, nomm6 Cienga, un mauvais dieu, qui accable les Australiens de mille maux. C'est lui qui fait gronder le tonnerre, luire les 6clairs, etc. Aussi est-il execre; pendant Forage, on le maudit, on Finjurie, on crache i\ son adresse vers le ciel. La lune, le soleil, seraient aussi consideres comme des Stres anim6s. Un serpent malfaisant, Nocol, se cache dans les etangs, les rivieres, pr6t a happer les Australiens qui viennent boire. Aux efforts de raisonnement, que faisaitlePere Salvado pour persuader aux naturels que le serpent Nocol n'existait pas, ceux-ci repondaient en haussant les Spaules : « Vous n'y entendez rien. » C'est justement ce que disent les theologiens d'Europe, quand on les met au pied du mur. Ajoutons, a la louange des Australiens, qu'ils n'ont pas de finite. Uidee d'apaiser leurs invisibles ennemis par des genuflexions, des offrandes et des prteres, ne leur est point encore venue.
Les Australiens, selon le Pere Salvado, croient, sinon ^ a Fimmortalite, du moins a la persistance de Fexistence ]
apres la mort, et la fagon dont ils conQoivent Fame est assez curieuse. Gurieuse est aussi la premiere conversation que notre dominicain eut avec eux a ce sujet.
ETHNOLOGIE GEN&IALE. 347
« J'imaginai, dit-il, de presenter la question de cette manure : « Je ne suis pas, leur dis-je, ce seul homme « que vous voyez, mais je suis deux en un. » A ces paroles, il leur prit un rire fou. Je poursuivis avec tout mon serieux : « Riez tant que vous voudrez; je vous dis que je suis deux en un; ce corps, grand comme vous le voyez, fait un; et puis, dans ma poitrine, il y en a un autre plus petit que vous ne voyez pas. Ce corps qui est grand meurt et on Fenterre, mais Fautre, plus petit, s'enfuit quand vient la mort. » Caia 9 caia. Oui, oui, me repondirent quelques-uns; nous aussi'nous avons le petit dans la poitrine. » Je leur demandai comment il s'appelait, ils me repondirent : « Cacin. » Je leur demandai, en outre, ou allait le petit apr&s la mort du corps? « Dans les bois, me dirent les uns; dans la mer, me dirent les autres ; et d'autres enfin me repondirent qu'ils ne savaient pas. » Ah! reverend P. Salvado, vous n'6tes qu'un grossier materialiste. II est vrai, et c'est pour vous une circonstance attSnuante, que la theorie de F&me, pur concept, comme Fentendent nos modernes spiritualistes, aurait eu sans doute bien peu de chance de succes prfes des Australiens moins depourvus de bons sens qu'on ne pourrait le croire. Ils conQoivent F&me sous la forme d'un oiseau plus ou moins invisible, qui, une fois s6pare du corps, volute d'arbre en arbre, eng6missant pour demander un nouveau gite. Or, comme deux ames valent mieux qu'une, les Australiens font toutes sortes d'avances a Ykme errante pour la determiner a entrer chez eux, je veux dire en eux. Une ame sans asile est-elle signage dans un bois, on y court, en ouvrant largement une bouche naturellement grande, dans laquelle r&me exilee s'engouffre aussitot. Si le chasseur d'&me est seul, tout finit la ; s'il a des compagnons, la scene est plus variee; on marche alors a la file, T&me s'engouffre comme d'habitude dans la bouche b^ante du chef de file, descend de la dans Toesophage, de Toesophage dans Festomac, de Festomac dans
Tintestin duodenum, puis dans les circonTolutions de ril6on, enfin elle sort da corps, mais sans retrogrades Mise en gout par ce petit voyage circumdigestif, elle entre au plus vite dans la bouche ouverte du second poursuivant, accomplit les mSmes peregrinations, et ainsi de suite jusqu'au dernier homme de la bande, qui reste bien et ddment possesseur des deux hm.es.
Ne trouvez-vous pas, lecteur, qu'a moins d'etre M. de Quatrefages, c'est-a-dire un savant riv6 corps et 4me a la theorie du Regne humain, on ne peut trouver dans cette singulifere croyance un motif qui autorise k placer TAustralien a part, sur un pi6destal, comme un 6tre 6tonnamment superieur ? II est pourtant bien probable que le lion, le singe et l'616phant n'ont jamais rien imaging de pareil sur la vie future. Ce n'est pas qu'ils soient beaucoup moins intelligents que 1'Australien : ils sont plus sapes.
L'Australien est-il capable d'adopter des idees religieuses et morales,moins rudimentaires que les siennes? Est-il convertissable et civilisable? C'est ce qui reste a examiner. I/experience et Tobservation ont deja repondu d'une maniere g6n6rale a cette question. On sait maintenant qu'une transformation morale importante implique une transformation physique 6quivalente; que chaque type humain a eU lentement produit par le milieu au sein duquel il s'est developpS; qu'il a des besoins speciaux,des instincts, des habitudes h6reditaires qui ne se peuvent modifier que lentement ; car tout cela est l'oeuvre des siecles accumul&s. Chaque race humaine bien caracteris6e a un volume c6r6bral, une forme cr&nienne qui lui sont propres; elle a, en consequence, sa maniere de sentir et de raisonner. Non pas qu'elle soit immuable; rien n'est immuable dans le monde, siirtout dans le monde vivant, et les races les
ETilNOLOGlE GENERALE. 349
plus intelligentes ont eu les commencements les plus humbles, mais les £tres organises ne se modifient que lentement; il faut des siecles pour detruire Foeuvre des siecles, pour elever une race d'un degre au degr6 superieur. II n'est pas de livre miraculeux, Bible, Evangile ou Koran, qui puisse refondre brusquement un cerveau et en augmenter la masse. Apporte-t-on a une race inferieure une religion nouvelle, plus complexe, sinon plus sage que la sienne ? La conversion ne peut se faire qu'en apparence. Le neophyte hottentot, australien, etc., prenddans la my thologie, dansle culte qu'on lui offre, uniquement ce qui est adapte a sa nature morale et intellectuelle : c'est a dire qu'il se borne a changer les noms de ses anciens dieux. Aussi la religion nouvelle a toujours des succes d'autant plus rapides qu'elle est moins rationnelle.
Le protestantisme, si glacial, si peu sensuel, fait peu de proselytes. Le catholicisme, qui saisit Thomme par les sens a Taide des ceremonies, de la musique, des images, est bien mieux adapte auxbesoins du sauvage. Le neophyte trouve facilement qui adorer dans la foule des dieux subalternes du catholicisme, des saints en bois, en pl&tre, plus ou moins bariol6s. Les medailles, les scapulaires, remplacent sans grande secousse les gris-gris, les talismans, les fetiches portatifs ; il en est de meme des chapelets, des rosaires, etc., de tous ces ■appareils ingenieux a l'aide desquels on dose si exactementla priere; mais au fond, la couleur morale de 1'homme n'a pas # plus change que celle de sa peau. A Sierra-Leone, les negres convertis s'enivrent avec autant de bonheur que les negres paiens, seulement ils s'enivrent en chantant des cantiques.
Le missionnaire, dont la relation nous a tant servi pour rediger cette petite 6tude, ne parait pas tres eloigne de partager notre avis. C'est un homme naif, ignorant et credule, assez courageux, puisqu'il va bravement chercher les Australiens dans leurs forets, pas trop detache
850 SCIENCE ET MATERIAUSME.
pourtant des choses de la terre, car il a grand'peur d'etre mang6. Les premieres nuits qu'il passa dans le voisinage de ses futures ouailles furent loin d'etre agreables pour lui. Son rosaire ne le rassurait qu'a moitie. « Le sommeil, nous dit-il, ne visita point nos paupteres... NouschantAmes, nousrecit&mesnospriereset nous nous couchimes, attendant avec anxi6t6 le moment ou nous allions 6tre attaques, massacres et ensuite rotis pour leur servir de p&ture. » Ge qui suit est assez comique : « Nous ne ftimes pas, dit-il, trouves dignes d'une telle gr&ce. La lumiere du jour vint nous tirer de cet etat de trepidation. » II ne manque pas du reste, d'un certain sens pratique, et declare nettement qu'il faut prendre les hommes, et surtout les sauvages, par 1'interSt. Du premier coup m6me il a decouvert le cote faible des Australiens, et au lieu de leur parler d'abord de l'Evangile, il s'adresse d'emblee a leur estomac. « Nous etant agenouilles et ayant prie le Tr6s-Haut de nous b6nir, nous nous avancames tous ensemble vers les sauvages, avec les mains charg4es de pain, de th4 et de sucre. » Grand succfes \ « lis s'en disputaient les moindres fragments, comme qui aurait dit autant de pierres prScieuses. » « Oh ! ajoute-t-il, quel etit 6te le progr&s de notre mission si, en ce moment, nous eussions poss6d6 des provisions abondantes ! » II les decide k travailler plus ou moins rSguli&rement, mais ils viennent plus volontiers a la moisson qu'aux semailles, partent d6s qu'il n'y a plus rien a manger. On reussit a peu pres a leur faire comprendre la valeur de 1'argent, mais il faut garder et gerer leur petit p6cule.* Dans tout cela la religion a fort peu de place, et le P. Salvado ne peut s'empScher de le reconnaitre,: « Precher a un sauvage, dit-il, n'est pas chose difficile, mais bien peu fructueuse. Au beau milieu de la predication, le sauvage se retourne vers le missionnaire et lui -dit : « Tout ce que tu me « racontes peut 6tre vrai, tr&s vrai : mais j'ai grand'faim. « Veux-tu me donner un peu de pain, oui ou non ? « Si
on ne lui en donne pas, il veus tourne le dos et s'en va dans les bois assouvir sa faim. »
M. de Rochas dit exactement la meme chose du Neo- Caledonien : « Tu paries beaucoup, dit-il au missionnaire qui lui enseigne la doctrine chr6tienne ; ta bouche est un ruisseau d'ou coulent les paroles ; mais quand nous donneras-tu des vivres ? 1/ observation de ce que tu nous prescris doit-elle nous en rapporter ? Vois-tu, ce qu'il nous faut, c'est ce qui remplit le ventre. » Ou aprfcs avoir attentivement ecout6 un sermon, il dit au pr6dicateur : « Nous tfavons bien 6coute, donnenous maintenant notre recompense. »
En resum6, la mission du P. Salvado a reussi k fonder un 6tablissement agricole, et a obtenir pour cela le concours tres irrSgulier des sauvages, a la condition de les payer en victuaille. C'est tout ; et c'est tout ce qui 6tait possible. EspGrer davantage est insense, mSme en agissant sur les enfants, dont Teducation paralt d'abord facile. Gar Tenfant, chez les sauvages, est pr6coce, plus, au dire de beaucoup de voyageurs, que Fenfant europ6en. C'est qu'il doit bien vite se suffire a lui-m6me ; il jtfa pas le temps d'etre longtempsjeune; mais sesprogres sont aussi born6s que rapides. A la puberte, la bolte cr&nienne se soude, le cerveau s'arrSte daris son developpement; les instincts dominants de la race paraissent et ne se maltrisent plus.