ANTHROPOPHAGIE
On a nie longtemps et souvent qu'il y eut des anthropophages. Mais que n'a t-on pas nie ? Tout ce qui heurte les prfrjuges, les idees, les sentiments habituels, est si facilement decrete impossible par tous ceux, et le nombre en est grand, qui n'ont pas encore erige en methode le doute philosophique, par tous ceux qui verrouillent trop h&tivement la porte de leur esprit. Tout d'abord, on nie que la terre puisse etre spherique, et pourtant elle Test. On nie qu'elle se meuve, et pourtant elle roule circulairement dans l'espace. On nie que le monde puisse 6tre eternel, et pourtant ill'est, bien vraisemblablement. On nie meme qu'il y ait des athees et pourtant il en est : nos dernieres informations nous permettent de l'affirmer. De mSme, toutes les denegatioirs sentimentales ne peuvent empecher qu'il n'y ait eu des anthropophages. Bien plus, il y en a et il y en aura encore. II est meme on ne peut plus facile d'etablir, preuves en main, que le cannibalisme a ete ou est en vigueur dans toutes les contrees et chez toutes les races du globe.
Le naif Plutarque et le verbeux J.-J. Rousseau ont beau nous affirmer, Tun en larmoyant, l'autre en declamant, que manger des animaux est fort mal, que dechirer a belles dents de la chair qui a vecu, senti, palpite, est atroce, l'homme n'en continuera pas moins k obeir aux lois physiologiques, qu'il ne peut transgresser sans souffrir ou perir. Or, il a besoin d'absorber des substances azotees quaternaires, facilement assimilables, et il les empruntera autant que possible au regne animal, qui les lui fournit, condensees sous un petit volume toutes prates a etre absorbees et a revivre. C'est la une necessity imperieuse ; aussi partout ou les r6gnes animal et vegetal seront par trop parcimonieux, partout
ou l'horame aura a subirdes deficits alimentaircs graves et frequents, il deviendra, avec ou sans scrupule, uii loup pour I'homme. (Test la forme la plus commune de ranthropophagie ; e'en est aussi la forme primitive, Tanthropophagie par besoin.
Nous la voyons en pleine vigueur dans toutes les civilisations primitives, chez tous les groupes humains sans industrie, sans pr6voyance, qui n'ont pas encore fa- <;onn6 le monde exterieur a leur usage ; chez les races qui cueillent, mais qui ne savent pas semer, qui chassent, mais qui n'ontpas encoreeul'ideede domestiquer des animaux, particulterement chez les insulaires des petites lies ou les grands mammiferes font defaut, ou bien chez les races tres inferieures, habitant bien de grands continents, mais si peu intelligentes et si mal arinees que pour elles toute Emigration est impossible. A la Nouvelle-Caledonie, en Australie, 4 la Terre-de- Feu, le cannibalisme fleurit sans que personne songe 4 le trouver immoral. En temps de famine, les indigenes de la Terre-de-Feu prennent une vieille femme, lui tiennent la t6te au-dessus d'une 6paisse fum6e qui provient d'un feu de bois vert, puis F6tranglent et la d6vorent. Quand on leur demande pourquoi ils ne tuent pas plutot leurs chiens, ils r^pondent : « Le chien prend l'iappo, » c'est a dire la loutre 4 . En Australie, la mfere mange souvent son enfant mort, et si Topossum, le kangourou, les larves de fourmi deviennent trop rares, on y dSterre, pour s'en repaltre, les morts r6cemment inhumes. Apr6s trois jours de sepulture, disaient les indigenes au P&re Salvado, un cadavre est encore un mets passable 1 . A d6faut de cadavre, on en fait un en assommant une femme, une jeunefille, un enfant, que Ton d^coupe et que Ton mange. II faut bien vivre, et, de plus, on n'a pas encore de morale bien codifi6e.
Les N6o-Caledoniens pourraient a la rigueur subsis-
1 Fitzroy, Voyage de /'Adventure et du Beagle. 1 R, Salvado, Memoir e» sur V Australie, in-8°.
ter sans s'entre-manger. Leur ile est fertile, et ils ont quelques connaissances agricoles. La mer qui les environne est poissonneuse ; mais il n'y a dans Tile d'autres mammiferes qu'unegrande chauve-souris, la roussette. D'autre part, la recolte d'ignames et de racines de taro manque parfois ; lapSche n'estpas toujours bonne. Enfin le Neo-Caledonien, imprevoyant comme tous les sauvages, ne songe jamais au lendemain. Se souler d'aliments, c'est pour lui le plus vif et le plus rare des bonheurs, sans compter que, quand il s'agit de s'enipiffrer, chaque insulaire ne manque jamais d'etre aidepar ses voisins. La disette succededonc promptement a Tabondance, et il ne reste plus qu'a se ruer sur une tribu voisine pour se procurer un roti d'homme, mets exquis que tout le monde desire, mais dont les chefs s'attribuent la plus large part. « II y a longtemps, disent-ils, que nous n'avons mange de la chair : allons en chercher. » Le combat cesse des qu'on a tue deux ou trois homines, car on a hate de les manger. On voulait se procurer de la viande, et non acquerir de la gloire *. Certains de ces augustes princes ne se donnent pas la peine d'aller egorger des ennemis, au risque de recevoir quelques facheux horions. Us prennent simplement un de leurs sujets qu'ils mangent en famille Ainsi faisait le grand Bouarate, aussi glorieusement legendaire a la Nouvelle-Caledonie que Napoleon I e * en France 2 . Un autre chef faisait de m6me, mais avait imagine de saler la chair de ses sujets trop aimes, ce qui lui permettait de manger tous les jours un plat de viande 3 .'L'opinion publique est, a la Nouvelle-Caledonie, aussi benigne pour ces festins de princes qu'elle estindulgente en Europe pour les vastes tueries guerrieres, aussi Ja gloire
1 Dc Rochas, Bulletins de la Society d'atithropologie, t. J, p. 414.
* Gh. Brainne, Caledonie nouvelle.
3 M. Bourgarel, Des Races de VOceanie (Memoires de la Sociele d'anthropologie, t. II).
de Bouarate, le grand chef, durera dans son ile non moins longtemps que dure dans notre vieux continent la renommSe des grande conqu6rants, des Attila, des C6sar, des Tamerlan, des Napol6on, de tous ces h6ros a Thumeur Kline, qui ont, k coups de griffes, grav6 leur souvenir dans la m6moire des peuples.
Mais le cannibalisme des noirs pasteurs d'hommes n6o-Cal6doniens n'est d6ji plus le cannibalisme excusable, le cannibalisme par n6cessit6. (Test la seconde variety, le cannibalisme par gourmandise, au moins aussi rSpandu que le premier. II etait en vigueur notamment k Viti, ou au milieu de la plus grande abondance on engraissait des esclaves pour les manger. Ordinairement, on les mangeait fraichement tues ou m6me rotis tout vifs ;mais certains gourmets attendaient, pourfestiner, que le cadavre eftt commence a se putr6fier. « Tendrecommede Thommemort » 6tait, a Viti, la locution habituelle pour dire exquis 4 . Levoyageur anglais Earle (1827) nous raconte des faits analogues observes par lui k la Nouvelle-Zelande. « La chair humaine, lui disait un chef tres doux d'ailleurs et tr6s affable, est tendre comme du papier. •
Tout recemment encore, dans le Midi de l'Afrique, quelques tribus de Cafres Basoutos vivaient uniquement de cannibalisme, au milieu d'une contr6e fertile et giboyeuse. lis habitaient, comme les Troglodytes europSens, nos anc&tres, de grandes cavernes, ou ils amenaient et mangaient leur gibier humain quand la chasse avait 6te heureuse. M. Casalis nous dit bien que c'est la un fait de cannibalisme partiel, accidentel ct qui ne dura gufcre 2 . Mais un Anglais, qui visita les cavernes dont nous parlons, bien des annees apres M. Casalis, en 1868, y a vu des ossements humains, frais encore. Le cadavre etait debite, raconte-t-il
1 Lubbock, L* Homme avant Vhistoire (d'apres des relations originates).
* Casalis, Les Bassoutos.
d'apres des procedes reguliers. La m&choire inferieure &tait detachee a coups de hache, le crane perce au sommet d'un trou par lequel on extrayait la substance cel6brale. Les os longs etaient fendus et leur moelle enlevee 4 .
Un vieil historien Espagnol, Pietro de Cie^a, auteur d'une histoire du Perou, affirme que les indigenes de la vallee de la Nore, les chefs du moins, elevaient soigneusement les enfants qu'ils avaient de leurs captives, pour les manger quand ils avaient atteint F&ge de douze ou treize ans.
Apr£s Fanthropophagie par gourmandise, viennent diverses autres varietes : Fanthropophagie par piete filiale, par fureur guerriere, par religion, enfin Tanthropophagie juridique. Nous allons les passer rapidement en revue.
Nous avons vu les habitants de la Terre-de-Feu manger les vieilles femmes en temps de disette. Beaucoup d'autres peuples ont ou ont eu la coutume de se debarraser des vieux parents par des moyens plus ou moins violents. Les Esquimaux les laissent mourir de faim dans une hutte de glace; les Vitiens les enterraient vivants ; souvent les Neo-Cal6doniens les assomment. D'autres peuples les mangent respectueusement et ceremonieusement. Ainsifaisaient, selon H&rodote, certaines nations de FEurope orientale, notamment les Massag&tes. Ces Scythes, apres avoir tue leurs vieux parents par compassion, en utilisaient la chair dans un grand festin en la m61angeant avec celle de quelques pieces de betail immolees du m6me coup. C'6tait, disaient-ils, pour 6pargner k leurs auteurs la honte d'etre manges par les vers. D'apr^s le m£me historien 2 , les Issedons, qui habitaient a Fest de la Scythie, avaient des coutumes analogues. Ils devoraient leurs parents,
1 The cave cannibals of south Africa (Anthropological review, April 1869).
* Histoires, liv. IV, 26.
:\o8 SCIENCE ET materialisme.
tout a fait comine les Massagetes, mais ils les laissaient pourtant mourir de mort naturelle, tandis que, si Ton en croit Strabon, les Massagetes consideraient comme des impies ceux d'entre eux qui avaient l'impudence de mourir sansl'aide deleurs proches, et, pour les chatter, ils jetaient leurs cadavres aux bfites feroces. Selon le mdme Strabon, les Derbices de l'Asie septentrionale egorgeaient les vieillards qui avaient passe soixante-dix ans, et les plus proches parents se regalaient du cadavre. On ne faisait point, dit-il, aux vieilles femmes l'honneur de les manger ; mais on les etranglait simplement.
On a quelquefois traite tous ces r6cits de fables, mais tes historiens de l'antiquite grecque se sont beaucoup moins trompes qu'on ne Ta cru d'abord, et d'ailleurs le rannibalisme des Massagetes et des Derbices n'a rien de plus monstrueux que celui des Battas de Sumatra. Les Battas forment une nation nombreuse, policee, intelligente. Cbez eux, Tagriculture est assez avancee ; la propriete foncifere individuelle, instituee. Ils ont une monnaie, un systeme regulier de lois et de gouvernement, un alphabet a eux, une litterature speciale. Or, void, d'apres T Anglais Marsden, comment ils traitent leurs vieux parents * : Quand un homme devient vieux et las de porter le fardeau de la vie, il prie ses enfants de le manger, et ceux-ci ne desobeissent pas a leur pere. On choisit pour celebrer la ceremonie, la saison oil les citrons sont abondants et le sel a bon marche. Au jour fixe, le vieillard monte sur un arbre, au pied duquel se groupent en cercle parents et amis : ce sont les convives. Ils frappent alors le tronc de l'arbre en cadence et en chantant un hvmne funeraire, dont le sens general est : « Voila la saison venue. Le fruit est mftr: qu'il tombe. » Puis le vieillard descend. Ses plus proches parents, ceux qu'il cherit le plus, le tuent
1 Asiatic researches, t. X, p. 202. Cite par Pickering {Races of man), confirme par Rienzi (Oceanie).
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pieusement, et Tassemblee devore ses restes. Ge n'est pas pourtant par gloutonnerie bestiale que les Battas agissent ainsi, mais pour accomplir un devoir. C'etait aussi pour s'acquitter d'un devoir filial, que les Vitiens €nterraient leurs parents tout vivants 1 . Tous ces faits et bien d'autres analogues, qui sont aujourd'hui de notoriete vulgaire, n'emp^cheront pas, d'ici bien longtemps, nombre de docteurs, soudSs a leurs chaires de philosophie officielle, comme les centaures de la fable a leur croupe €hevaline, de nous affirmer gravement que la morale est une et que dans la conscience de tous les hommes resplendit, comme un phare toujours allum6, la m6me id6e du bien.
L'anthropophagie guerriere est bien autrement commune que Fanthropophagie par pi6te filiale. Par toute la terre, les prisonniers de guerre ont servi ou servent encore de p&ture aux vainqueurs. A Viti, & la Nouvelle-Zelande, on depegait les cadavres ; les divers morceaux, methodiquement separes aux articulations, £taient enveloppes de feuilles de bananier et cuits au four oceanien. Dillon vit ainsi preparer et manger ses amis a Viti 2 . Laplace 3 , pendant son s6jour a la Nouvelle-Zelande, assista au retour triomphal d'une grande flottille de pirogues. Les vainqueurs rapportaient les cadavres des vaincus, ou plutot une partie de ces cadavres, car ils en avaient mange en route. Ge qui restait suffit encore a defrayer un grand festin nocturne avec accompagnement de danses et de chants
Manger les prisonniers etait une coutume extrdmement repandue en Amerique, du Nord au Sud. D'apres Charlevoix, toutes les nations de F Amerique septentrionale mangeaient leurs captifs. Le pfere Breboeuf a vu les Hurons manger un de ses neophytes, et Charlevoix raconte Fhistoire de vingt-deux Hurons manges par des
1 Lubbock, loco citato.
* Fevrier 1814, Aventures du Hunter.
3 Voyage de la Favorite.
Iroquois 4 . Dans rAm6rique du Sud, les Guaranis en general, les Tapuyas, les Tupinambas, les Aymorfes, les Cara'ibes en particulier, d6voraient les vaincus. Le cordelier ThSvet, aumdnier de Catherine de Medicis, qui visita le Bresil vers le milieu du XVI e sifecle, entendit un chef, qui se comparait au jaguar, se vanter d'avoir mange sa part de plus de cinq mille prisonniers * II s'en glorifiait en ces termes, suivant Thevet : « J'en ai tant mang£, j'aitant occis de leursfemmes et de leurs enfants, apres en avoir fait a ma volonte, que je puis, apr£s mes faits heroiques, prendre le titre du plus grand morbicha qui ftit oncques entre nous. J'ai d&ivre tant de peuples de la gueule de mes ennemis. Je suis grand, je suis puissant, je suis fort, etc. » (Test qu'il estbien des f a^ons de comprendre le mot gloire.
A mesure que Intelligence et l'industrie progressent dans une race, Tanthropophagie y devient plus rare ; car Tabondance augmente et les moeurs s'adoucissent. Mais avant d'etre abandonee, la pratique du cannibalisme prend souvent la forme religieuse, et parfois la forme juridique.
Dans les temps modernes, Fanthropophagie Stait en horreur k Taiti, mais Cook y assista & un sacrifice humain, et vit le prStre oflfrir au chef de la tribu Poeil gauche de la victime. Le cannibalisme n'6tant plus dans les moeurs, le present fut refus6 et offert aux dieux avec le reste du corps. Ces dieux, au dire des prStres, etaient on ne peut plus avides de chair hurhaine, et, apr^s une offrande de ce genre, on pouvait tout leur demander et tout en obtenir 3 . Manger Toeil etait autrefois, a Taiti, une prerogative royale. Avant de regner, la reine Pomare s'appelait A'imata, mot qui veut dire manger Voeil. De meme les N6o-Zelandais
1 Cite par Voltaire (article Anthropophagie du Dictionnaire philosophique) .
* Voir l'article Affection, 8 Cook (Troisieme voyage).
ETHNOLOGIE G&N&IALE. 361
mangaient Foeil gauche de Fennemi vaincu. Dans cet ceil, residait le waidoua. Tame du defunt. Manger cet ceil c'etait s'assimiler cette &me, doubler son Stre 4 . II est curieux de rencontrer les mSmes pratiques et les mfrnescroyancesdans des lies si enormSmentdistantes.
A la Nouvelle-Zelande, a en croire le reverend Pere Marsden, qui est tout k fait digne de crSance, s'il advient qu'un chef soit tue dans un combat, le droit des gens ordonne que la femme du d6funt soit livr6e aussitot au parti qui a tue son mari, pour 6tre aussi mise a mort, puis les cadavres, pr6alablement r&tis, sont manges avec recueillement dans une ceremonie religieuse. Les arikis bu prdtres donnent Texemple en degustant solennellement des petits morceaux des victimes. En m6me temps, itedoiventinterroger les dieux afin de savoird'eux quel sera le resultat definitif de la guerre 2 .
Les horribles dieux des anciens Mexicains voulaient aussi des sacrifices humains et des actes de cannibalisme. On ne les apaisait qu'd ce prix. Tantdt c'Stait un jeune captif immol6 avec les plus grands egards, comme victime expiatoire, puis depece et partage entre Taristocratie du pays. D'autres fois, le peuple communiait en se disputant les parcelles d'une grande statue faite avec de la farine de mais, des legumes, des fruits : le tout petri avec du sang d'enfants immolSs. Toutes les nations atzeques avaient des sacrifices analogues. Oii trouver d'ailleurs k la surface du globe un coin privilegie, oii les croyances religieuses n'aient jamais inspire aux hommes de folies sanguinaires ? Aucune liste ne serait plus longue que celle des .sacrifices humains, offerts aux dieux de tous les temps et de tous les pays, avec ou sans accomphagnement d'antropophagie. Vraiment, si,de nos jours, nombre de fiddles, appartenant k une grande religion, qu'il est tout a fait inutile de
1 Dumont d'Urville, 1826. .
* Journal du reverend Samuel Marsden en 1819.
:J62 SCIENCE ET MATERIALISMS.
nommer, mangent avec componction leur divinite, on ne Ies en saurait bl&mer. Ce n'est qu'un juste retour des choses d'ici-bas.
Si Fanthropophagie juridique n'est pas moins atroce que Fanthropophagie religieuse, elle est au moins plus raisonnable, aussi est-elle plus rare. Nous la trouvons pourtant encore en vigeur chez les Battas de Sumatra. Chez eux, Fadultere, le voleur de nuit, ceux qui ont traltreusement attaquG une ville, un village ou un particulier, sont condannes k etre manges par le peuple. Le condanne est lie sur trois poteaux, les jambes et les bras ecart£s en croix de saint Andre, et k un signal donne on se rue sur lui, qui avec une hache, qui avec un couteau, beaucoup sans autres armes que leurs ongles et leurs dents. En un clin d'oeil, le depfecement est acheve. Les executeurs y mettent m6me tant d'ardeur que souvent ils se blessent grievement les uns les au- , tres. Les morceaux sont manges immediatement, crus et sanglants. Pour toute preparation, on les trempe dans une sauce preparee d'avance, et contenue dans une noix de coco. (Test une mixture composSe de jus de citron, de sel et d'autres ingredients. Si le condamne est un adult&re, le mari outrage a droit au premier morceau qu'il choisit a sa guise 1 . La coutume de manger les condannes n'est pas particuli&re aux Battas. A la Nouvelle-Catedonie, selon M. Bourgarel 2 , la vindicte publique utilise de m6me les condannes a mort, et Marco Polo affirme que le m6me usage etait en vigeur chez les Tartares.
Jusqu'ici nous n'avons etudiS Fanthropophagie que chez les races inferieures ou attardees sur le chemin de la civilisation, mais on la retrouve aussi chez les
1 Malacca observer, 1827. Moore's papers on the Indian archipelago (cite par Pickering, loco citato). Voir aussi Rienzi (loco citato).
* Bourgarel, DesRaces'jdeVOceanie francaise (Memo ires de la Societe d' anthropologic, t. II).
autres ; car tous les peuples paraissent avoir eu leur phase de cannibalisme. Les preuves a Fappui abondent.
Juvenal nous raconte un fait d'anthropophagie, dont il parait avoir ete temoin dans la pentapole egyptienne, <?elui des habitants de Tentyre, qui, assaillis par leurs ennemis religieux, les habitants de Coptos, en devorerent un tout cru 1 . Dans la Grece antique, les festins d'Atree, de Lycaon, etc, etaient celebres. Nos anc^tres directs, les Europeens prehistoriques, paraissent avoir pratique l'anthropophagie d'une fagon moins exceptionnelle. A Ghauvaux, sur les bords de la Meuse, dans une caverne, le docteur Spring a trouve des ossements humains de jeunes individus melanges a des ossements d'animaux. Les os longs des uns et des autres avaient ete longitudinalement fendus pourenextraire lamoelle. MM. Garrigou et Roujou pensent aussi avoir trouve des reliefs de festins cannibales, Fun dans les grottes pyreneennes, Fautre a Villeneuve-Saint-Georges 2 . Or, ces ogres de FEurope primitive, plus ou moins croises avec des immigrants asiatiques, sont nos indeniables aneetres.
Dans les temps historiques, le cannibalisme est en Europe tout a fait accidentel, mais il ne disparalt pas completement. Saint Jerome affirme avoir vu, de ses yeux vu, dans la Gaule, des Ecossais anthropophages extremement friands des seins de jeunes filles et des fesses de jeunes gar^ons. G'est la cependant une des formes inferieures du cannibalisme, le cannibalisme par gourmandise, rare dans la periode historique, ou Fanthropologie se peut habituellement rapporter a Fune des trois causes suivantes : la n6cessite, la vengeance furieuse, la folie.
S entre-manger est une ressource extreme, a laquelle ont parfois recours mSme nos contemporains civilises, comme Fattestent nombre d'histoires de naufrages.
1 Juvenal, satire xv.
8 Bulletins de la Societe (fanthropologie (passim).
364 SCIENCE ET MATfiRUTJSME.
Douceur, humanity bienveillance, abnegation : voilade nobles sentiments, Thonneur, la parure de l'espece, mais, chez la presque totality des hommes, ils cessent de fleurir, quand un besoin nutritif crie trop fort. Aussi, Thistoire des longs sieges est riche en traits de cannibalisme. Pendant que le vertueux Titus bloquait et assiegeait avec ferocite, dans Jerusalem, les derniers et intrepides defenseurs de Tindependance judaique, une mere tua son enfant, le fit cuire et le mangea. Flavius Joseph a rendu ce fait celebre en versant a son sujet des larmes de plat rh6teur et de courtisan bien repu *. De mSme, nous voyons les Gaulois, attaqnes dans A16sia par le bourreau des Gaules, decider, en grand conseil, qu'ils pratiqueront le cannibalisme avant de se resigner a courber la tSte sousle joug romain 2 . Mais pour trouver des faits du m6me genre, pas n'est besoin de remonter si haut dans Tantiquite historique. Le chroniqueur Pierre de 1'Estoile nous parle, en donnant de curieux details, du cannibalisme des Parisiens pendant le siege de Paris par Henri IV, en 1590. G est une mere, une femme riche, une dame, qui, ayant vu ses deux enfants mourir de faim, en fait saler les cadavres par sa servante, avec laquelle elle les mange. Ce sont les lansquenets, qui chassent Tenfant dans les rues de Paris et font des festins de cannibales a Thotel Saint-Denis et & l'h6tel de Palaiseau. Les theologiens de Paris, dit Pierre de TEstoile, estimaient qu'il etait bien moins coupable de faire cuire des enfants que de se rendre k un heretique, et toutes les personnes bien pensantes etaient de leur avis. « De quoi sont faits vos enfants? disait Anne d'Este, veuve de Francois de Lorraine. De boue et de crachat. Ma foi, voild une belle matiere pour en plaindre la fa$on. » M me de Montpensier conseillait aux autres de faire du pain avec les os des morts, et ce conseil fut suivi. Mais Pierre de
1 Guerre des Juifs, liv. VI, ch. xxr.
1 J. Cesar, De hello Gallico, liv. VII.
TEstoile afflrme que la conseillere ne voulut jamais t&ter du pain qui portait son nom. La table de cette noble dame, celle aussi d'Anne d'Este, furent d'ailleurs bien servies pendant le stege, et Pierre de TEstoile ne nous dit pas non plus, qu'aueun theologien soit mort de faim, ni meme aitnotablementmaigri. Dieu protege les siens.
Les grandes et longues guerres, si cheres aux grands monarques, les grandes famines aussi, en resume toutes les grandes calamites, qui, de maniere ou d'autre, epuisent la reserve alimentaire, reduisent parfois a Tanthropophagie des populations entires. Si Ton en croit la Bible, le peuple de Dieu fut plus d'une fois contraint de pratiquerle cannibalisme 1 . Recemment, nos Arabes de TAlgerie ont imite leurs cousins en Israel, et, au moyen age, des faits du m6me genre n'etaient pas rares en France.
En 1030, une famine horrible y dura trois ans. Les hommes, retournes k la sauvagerie, allaient a la chasse des hommes. Un homme fut condamne au feu pour avoir mis en vente de la viande humaine au march6 de Tournay, etc.
Schiller nous raconte aussi, qu'a la fin de la guerre de Trente ans, les Saxons etaient devenus cannibales.
En France, en 1662, la gloire du grand roi Soleil avait tellement epuise la population, que Ton vit maintes fois des malheureux mourir de faim, apres s'6tre ronge les mains, et a Blois, on vit des enfants sucer et mordre les os des morts exhumes 2 .
Le cannibalisme par fureur vengeresse est plus rare, pourtant Thistoire enmentionne des exemples fameux. Le marechal d'Ancre etait tellement odieux au peuple de Paris, que, le lendemain de son assassinat, son cadavre fut exhum6 et depece. L'un des ex6cuteurs
1 Deuteronome, ch. xxvn, veiv 53; JerSmie, Lamentations, ch. ii, vers. 20; ch. iv, vers, fezechiel, ch. v, vers. 10. * Bonnemere, La France sous Louis XIV.
posthumes sucait ses doigts sanglants. Un autre arracha le cceur, le fit cuire sur des charbons et le ruangea publiquement, en Fassaisonnant avec du vinaigre l .
Mais, sous la vieille monarchic, nos pauvres aieux n'eurent pas moins a souffrir dansleur esprit que dam leur corps. Si leur detresse etait souvent grande, lear ignorance et leur superstition ne Fetaient pas moins, aussi les cas d'anthropophagie monomaniaqne, par lycanthropie, fourmillent dans les annales de TEurope. Spranger relate une epidemie de lycanthropie anthropophagique, qui sevit dans la haute Allemagne vers Tan 1500. Alors, les histoires de sorciers et de loupsgarous circulaient sans cesse, et la lueur des buchers ne contribuait pas peu a leur faire trouver creance. Nombre de gens devenaient fous, se croyaient transformes en loup et en prenaient les moeurs. Sans doute beaucoup de ces malheureux confessaient deyant les juges des actes de cannibalisme, qu'ils n'avaient commis que dans le reve ou Thallucination : parfois, on leur attribuait une besogne que de vrais loups avaient accomplie, mais, neanmoins, certains furent pris en flagrant delit, la face et les mains ensanglantees, et pour eux le doute n'est guere possible 2 . De tels faits d'ailleurs ne peuvent 6tonner que les gens peu familiers avec Fhistoire de Tali6nation mentale.
Nous terminons ici cette effroyable enumeration, qu'il etit 6t6 trop facile d'etendre encore, car nous possedons en ce genre une moisson de faits aussi abondante qu'elle est lugubre. Au point de vue sentimental, rien de plus atroce, mais au point de vue philosophique, si sombre que soit ce tableau d' ensemble, il en ressort une conclusion consolante. Gar, aujourd'hui, a l'exception d'un groupe toujours trop nombreux d'esprits endormis ou ignorants, personne ne va plus demander aux mytbes religieux, qui ont si longtemps amus6 et
1 Legrain, Decade de Louis XIII, liv. ix; Bavle Dictionnaire. * Voir L.-F. Galmeil, De la Folic
ILL" M.^. * rUALL I.J-lll |l>| t || J
ETHNOLOCIE G&NERALE. 367
!h- abus6 la credulite de nos peres, quelle est Forigine, quelle est la nature de Thomme. Or, les documents scientifiques, chaque jour plus decisifs et plus eloquents, nous demontrent que Fhomme n'est pas un demi-dieu dechu, mais qu'il est simplement le plus perfectible des animaux. Comment done n'aurait-il pas eu d'abord les instincts et les moeurs de Fanimalit6 d'ou il sort ? Mais, peu a peu, nous voyons sa rude nature se policer et s'adoucir. Peu a peu Fhomme se d6gage de la bete. D'abord cannibale par besoin ou par rage brutale, a la maniere des fauves, il arrive a n'etre plus guere anthropophage que par religion, e'est-a-dire par ignorance. Enfin, le cannibalisme, a part les cas de detresse publique, de plus en plus rares a mesure que grossit le bagage intellectuel et industrial, rentre dans la pathologie.
L'humanite nous offre done, m6me sous Faspect restreint, partiel, ou nous avons did Fenvisager dans cet article, une Evolution progressive, et les aspirations, qui nous montrent dans Favenir un 6tat social meilleur, qui nous y poussent, nous disent assez haut que cette Evolution progressive n'est pas terminee. D'ailleurs si FEuropeen moderne a atteint un etat de civilisation tolerable, il saute a tous les yeux un peu clairvoyants, qu'il a encore bien des idees fausses & rectifier, bien des instincts grossiers a amortir, bien des conqu6tes a faire dans le domaine indefini de la verite et de la justice.
PEUPLES ATHEES
Non, Fexistence de Dieu n'est point un fait evident et eclatant comme la lumiere du soleil. Nous le disons au risque d'encourir vos anathemes, messieurs les theo-
370 SCIENCE ET MATERIALISMS.
race mongole, des centaines de millions d'athSes ; car il est bien evident que l'id6e fait d6faut la oil le mot manque, et, en effet, les temoignages des voyageurs, des missionnaires, Fetude des grandes religions mongoliques, confirment le fait signal^ par la philologie. Ainsi les jesuites, qui tenterent les premiers de catechiser la Chine affirmferent que tous les lettres chinois etaient des athees. En effet, on chercherait en vain Tidee de Dieu dans les pr6ceptes moraux, formules par Confucius, et m6me dans le Chou-King. A peine y trouve-t-on c& et 14 une vague mention d'une puissance ind6termin6e, la raison ou le ciel. Voild pour les adherents aux doctrines de Confucius. Les sectateurs de Bouddha sont plus ath6es encore, s'il est possible, puisque l'ath&sme est le fond m6me du bouddhisme. En effet, le bouddhiste ne reconnait pas de dieu personnel. II declare renoncer a la recherche des causes premieres, vouloir s'attacher seulement aux phenomfenes. II n'admet dans Tunivers qu'un principe materiel, dou6 d'une force motrice et existant par luim6me. Le but auquel il aspire, le r6ve qu'il veut realised tout prix, c'est de sortir a jamais du cercle de Texistence c'est d'echapper a la dure n6cessite de la transmigration, c'est de s'aneantir dans Tabsolu repos, dans le Nirvana 1 . Or, si lebouddhisme est a peu pres 6teint dans FInde, sa patrie d'origine, il fleurit en revanche dans le Nepaul, le Thibet, l'Ava, la Chine, Tlndo-Chine, le Japon, Tile de Ceylan. C'est a 250 ou 300 millions, qu'il faut evaluer le nombre des bouddhistes, rien moins que le tiers ou le quart du genre humain.
Si l'idee de Dieu fait d6faut a la presque totalite de la race mongolique, qui pourtant occupe le second rang dans la hierarchie humaine, a plus forte raison
1 Nous avons cite, page 129, a propos de l'atheisme Bouddhicnie, de longs extraits du livre Le Bouddha et sa religion, par M. Barthelemy de Saint-Hilaire.
ETHNQLOGIE GENERALE. 371
doit-elle 6tre absente chez nombre de peuplades inferieures, dont l'existence tout entiere est absorbee par les exigences de la vie nutritive. Comment les insulaires des Moluques et ceux de la Nouvelle-Guinee, par exemple, s'amuseraient-ils k edifier des speculations theologiques ? Les pauvres gens ne savent pas m§me compter leurs doigts, et, pour trouver le total de deux et deux, il leur faut aligner devant eux des petits cailloux. M. Wallace, qui a longtemps sejourn6 parmi eux, et a qui nous empruntons ces details, doute fort qu'ils puissent mSme comprendre l'idee de Dieu. Leur langue est si pauvre qu'elle se compose seulement de termes concrets. Ainsi, ils ont des mots pour designer chaque arbre, chaque plante en particulier. Ils n'en ont point pour dire, d'une fagon generale, un arbre, une plante. M6me ignorance impie chez les Veddahs de Ceylan. Sir J. Emerson Tennent dit qu'ils n'ont ni idoles, ni autels, ni gris-gris, ni culte, ni prieres ; qu'ils n'ont aucune religion, aucune connaissance de Dieu, d'une vie future. Ces faits sont confirmes par Bailey, qui a longtemps reside parmi ces populations. Aux questions reiterees qu'il leur posait k ce sujet, ils ripostaient par les questions suivantes : « Ou est done Dieu ? sur quel rocher ? sur quel arbre ? Jamais nous n'avons vu de Dieu 1 . »
Apres un sejour de plusieurs annees en Australie, au cap York, le docteur Aram afflrme, de son cote, que les indigenes de cette partie de TAustralie sont absolument depourvus de religion. Pourtant, dit-il, depuis qu'ils connaissent les Europeens, ils esperent revivre apres leur mort a Tetat d'homme blanc et jouir alors de ce qu'ils considerent comme la felicite supreme, e'est-^.dire de la faculte de fumer du tabac a volonte 2 .
Certains Australiens du centre seraient un peu plus gravement atteints de religiosite, au dire du Pere Sal-
1 Antropological review. Aout 1864.
8 Bulletins de laSociete" d* anthropologic. 1868.
v.'ido, qui a tAche de les convertir (Voir le dernier des fiomnics, p. 322) ; mais pour trouver, dans ces grotesques puSrilites, les id6es de Dieu et d'une vie future, il faut avoir invents la doctrine du rfcgne humain fonde sur la religiosite 4 .
Citons encore les principaux fait sanalogues, consignes en si grand nombre dans les relations des voyageurs et des missionnaires.
IjO docteur Mouat* dit, des Mincopies on Andamenes, qu'ils n'ont aucune id6e d'un etre supreme, d'une cause ; qu'ils ne sont pas mftme polytheistes. L'un d'eux, fait prisonnier, declara que ses coinpatriotes n'avaient aucun culte et ne soupconnaient pas l'existence de Dieu.
Meme irreligion chez les Tasmaniens, qui n'avaient pas de mots pour dire createur 3 .
L'Amerique a aussi et surtout a eu son contingent d'ath£es. Ross dit des Esquimaux de la baie de Baffin, qu'ils n'ont aucun culte, aucune idole, aucune id£e de Dieu ou de Time. Quand on leur parle d'un dieu invisible, on les 6pouvante extr&mement 4 . Crantz (Histoire du Groenland) dit aussi que les Esquimaux du Groenland n'ont ni religion ni culte idol&trique, ni aucune ceremonie qui y tende. D'apres le temoignage de Tabbe Domenech, les tribus des Selichs et des Sahaptins, dans TAmGrique du Nord, n'ont d'autre divinite que le loup des prairies. Or, en bonne conscience, un loup ne peut 6tre accepte comme un dieu de bon aloi. Au dire de La Martiniere, les Caraibes 6taient athees 5 . Jean de L6ry, en dit autant des naturels du Bresil. Spix et Martins affirment aussi que les Bresiliens ne croyaient point a l'existence d'un Dieu, mais qu'ils admettaient tres bien l'existence d'un diable 6 , ce
1 Memoires historiques sur VAustralie, par le P, Rudesindo Salvado.
* Aventures chez les Andamenes.
3 Reverend T. Dove, Journal scientifique de la Tasmanie.
* Voyages an pdle Nord.
3 Locke, Entendement hnmain, liv. I, chap. n.
* Spix et Martius, Reise in Brasilien.
tt ! .t.
ETHNOLOGIE GJilNERALE. 373
qui se conQoit sans peine : au debut des civilisations, l'homme est si desarme, si faible en face de la nature ambiante, qui Fetreint et l'ecrase sans pitie ! aussi, d£s que son imagination s'6veille, des qu'elle anime et vivifie le monde exterieur, c'estpour y refteter ses craintes, c'est pour le rendre plus terrible encore en le peuplant d'etres fantastiques et malfaisants.
Mais reprenons notre enumeration. Au dire des missionnaires, lesIndiensduGrand-Chaco, dans TAmerique meridionale, « n'ont aucune croyance religieuse ou idol&trique aucun culte quelconque. Nulle idee d'un dieu ou d'un 6tre supreme. Ne faisant point de distinction entre le bien et le mal, ils sont, par consequent, sans crainte de chatiment et sans espoir de recompense dans le present ou dans Tavenir. II n'y a pas non plus chez eux la crainte mysterieuse d'un pouvoir surnaturel, qu'on puisse chercher a apaiser par des sacrifices ou des ceremonies superstitieuses 4 . » Pour ne point allonger outre mesure cette enumeration, nous nous h&tons de passer aux peuplades athees du continent africain. Les temoignages qui les concernent sont d'ailleurs particulierement interessants par la nettete, la precision, la richesse des details, et ils suffiraient seuls a etablir le bien fonde de la these.
Si, comme nous raffirment nombre de gens, dont la science et le desint6ressement ne sauraient sans peche Stre mis en doute, le degre de bonheur dans tous les mondes est proportionnel a Tintensite de la ferveur religieuse, les noirs riverains du haut Nil sont bien a plaindre. L'intrepide explorateur des sources du Nil, le pieux sir Samuel Baker, nous a donne sur leur etat spirituel des renseignements aussi navrants qu'authentiques. II nous a appris que les indigenes de TOunyoro n'ont aucune idee soit de Dieu, soit de la vie future, qu'ils n'adorent rien et croient seulement a la magie.
1 The voice of pity, t. IX. Cite par Lubbock, Les Sattvages mod ernes).
Leurs voisins, les Obbos, ont le malheur d'etre plus sages encore. Jamais aucune conception supranaturelle n'a germe dans leur cerveau. Pourtant ils usent de certains charmes pour gu6rir leurs malades ; ils croient pouvoir, a coups de sifflets, condenser les nuages en pluie fecondante. Quelques anthropologistes, determines a trouver partout de la religiosity en ont vu des traces dans ces quelques pratiques superstitieuses. Nous voulons bien admettre que l'avenir religieux des Obbos n'est pas absolument sans espoir, puisque ces pauvres gens observent mal et raisonnent faux ; mais nous constatons, et cela nous suftit, qu'actuellement ils sont ath6es. Plus au Midi, 4 quelques degr£s seulement de FEquateur, sir Baker sejourna dans la tribu des Latoukas, absolument ath6eset nullement superstitieux. Notre voyageur, qui ne vit m6me pas de faiseurs de pluie parmi eux, eut avec le roi Gommoro une tres curieuse conversation sur le sujet qui nous occupe. Nous avons cite pr£c£demment cet interessant dialogue (page 314).
Le delit d'atheisme n'est pas moins flagrant dans TAfrique australe que dans TAfrique septentrionale. Bushem, Cafres et Hottentots rivalisent dlmpiete. Les temoins k charge sont nombreux et dignes de foi.
Thompson a appris, de la bouche mSme des Hottentots Korannas, quavant la venue des missionnaires europ6ens, ils n'avaient pas d'id6e distincte d'un Dieu tout-puissant, des peines et des recompenses d'une autre vie *. De son cdte, Van der Kemp remarque, dans ses relations sur les Cafres, que ces populations n'ont aucune id6e de Texistence de la divinite ; que, dans leur langue, il n'y a point de mot pour dire Dieu.
Le missionnaire Moffat, qui a, pendant vingt-trois ans, catechise les indigenes de TAfrique australe, est tout aussi afflrmatif, et sa relation est toute Smaillee
Voyage dans VAfrique meridionale.
ETHNOLOGIE G^NtiRALE. 375
de details curieux, qu'il faut citer pour Pedification de nos theologiens, clercs et laiques : « Leur ignorance, dit-il, en parlant des Hottentots Namaquois, etait d6courageante au dernier point et renversa toutes mes id6es precongues sur les idees innees et sur ce qu'on appelle les lumieres intellectuelles. Je trouvais pourtant de loin en loin quelques lueurs d'intelligence ; maisje m'apergus, a ma grande mortification, que cette lumiere leur venait des « hommes a chapeaux, » c'est ainsi qu'ils appelaient les habitants de la colonie, ou bien,
« .de ceux qui parlent de Dieu » (les missionnaires)
Je demandais un jour k un Namaquois : « Avez-vous jamais entendu parler d'un Dieu ? — Oui, nous avons entendu dire qu'il y a un Dieu ; mais nous ne le connaissons pas bien. — Qui vous a dit qu'il y a un Dieu ? — Nous Tavons appris par d'autres hommes, etc. » (Journal du missionnaire Scfimelen, cite par Moffat, 28 mai 1815).
Un Hottentot convert i, un homme energique et relativement intelligent, a qui M. Campbell demandait quelle id6e il se faisait de Dieu avant de connaltre le christianisme, r6pondit qu'il ne pensait jamais aces choses, qu'il ne songeait absolument qu'a son betail. D disait avoir entendu parler d'un Dieu dans la colonie ; mais le mot Dieu lui reprSsentait un 6tre qui aurait pu se [trouver sous la forme d'un insecte ou sous le couvercle d'une tabatiere.
Les Cafres Bechuanas n'etaient pas moins irreligieux que leurs voisins les Hottentots. N'ayant jamais eu ni idoles, ni culte, ni idee religieuse, ils ne pouvaient concevoir quel pouvait 6tre le but des missionnaires. « Chez les Bechuanas, ditM. Moffat, pas d'idol&trie, aucune tradition desanciens jours. Le demon, qui a sSduitla majorite de la race humaine par une variety innombrable de fausses divinites, est arrive au meme r6sultat a Tegard des Bechuanas, des Hottentots et des Buschmen, en arrachant de leur esprit tout vestige
compression religieuse, en ne leur laissant pas un seul rayon de lumiere pour Sclairer leurs tSnebres, pas un seul chainon pour se rattacher au ciel... » — « Pendant plusieurs ann6es d'un travail en apparence inutile, j'ai souvent desir6 de d&souvrir quelque idee religieuse, qui me donn&t acc&s aupres des indigenes ; mais aucune notion de ce genre n'avait jamais travers6 leur esprit. Leur dire qu'il existe un cr6ateur, maltre du ciel et de la terre, leur parler de la chute de l'homme, de redemption, de resurrection, d'immortalite, c'etait leur parler de choses qui leur semblaient fabuleuses et plus extravagantes que leurs ridicules legendes relativement aux lions aux hyenes et aux chacals. On peut comparer, notre travail aux efforts que ferait un enfant pour saisir la surface polie d'un miroir, etc. »
On ne d6cidait les B6chuanas a ecouter les predications qu'en leur donnant du tabac ou d'autres presents. Puis, apres quelques heures de predication, ils demandaient: « Questee que vous voulez dire? Vos fables sontfort merveilleuses. » Oubien ilssebornaient a s'ecrier : « Pur mensonge ! » Les plus pratiques d'entre eux observaient « que tout cela ne remplit pas Testomac ».
L'un d'entre eux engagea Moffat a ne plus revenir sur de telles billeves6es, s'il ne voulait passer pour un fou . Quand, plus tard, le missionnaire reussit a faire quelques conversions reelles, car souvent il y avait des conversions simulSes dans un but d'interSt purement temporel (chose qui se voit seulement en Afrique), les proselytes aftirmerent, qu'auparavant ils n'avaient idee ni de Dieu ni de la vie future. « L'homme, disaient d'autres, n'est pas plus immortel que le boeuf et 1'ane. On ne voit pas les limes 4 , etc. »
M. Casalis, fondateur d'une mission protestante chez lesBasoutos, tribu des Bechuanas, relate des faits
1 Moffat, Vingt-trois arts dans le sud de V Afrique.
analogues. Les Basoutos croyaient le monde eternel et ne pouvaient admettre que le ciel et la terre fussent Fouvrage d'un dieu invisible. Le pere de Moschech, roi des Basoutos, repondait aux predications en pingant le nez et les oreilles du missionnaire. Le vieuxLibe, oncle du roi, est pr6t a se convertir si Dieu peut le rajeunir, etc.
M. Casalis est d'ailleurs beaucoup moins net que son collogue Moffat sur le sujet qui nous occupe; neanmoins, on est en droit de conclure de sa relation, que les Basoutos sont ath6es. lis croient seulement que Thomme laisse derrtere lui, apres sa mort, une ombre, un residu flottant compose de particules organiques. Ces ombres errent, selon eux, calmes, silencieuses, sans joie ni douleur. Elles s'interessent a leurs descendants, a leurs parents, et parfois les protegent 1 .
La relation du docteur Livingstone est, a notre point de vue, bien autrement interessante 4 . Le docteur affirme bien d'une fa<?on generate, que les idees de Dieu et d'une ame immortelle sont familieres k tous les Africains ; mais les faits particuliers, cites par lui, disent le contraire avec une grande nettete. Ou le docteur a manque de logique, ou bien des censeurs pieux, attaches a TOffice des missions anglicanes, ont revu et augments son texte dans Finteret des bonnes croyances ; mais cela importe assez peu, car si Ton neglige quelques assertions generates, le temoignage de Livingstone ne dement pas celui de M. Moffat, son predecesseur. Les Bechuanas etaient athees du temps de Moffat ; ils n'ont pas cess6 de FStre. Les preuves fournies par Livingstone sont si nombreuses que nous devons nous borner a citer seulement les principales. Le missionnaire arrive bien a convertir Sechele, chef de la tribu des Bakouains, qui est terrifie par les dogmes Chretiens ; mais le reste de
1 E. Casalis, Les Basoutos, ou Vingt-trois ans de sejour et d' explorations au sud de VAfrique.. Paris, 1859. 8 Explorations dans Vinterieur de VAfrique australe. 1859.
378 SCIENCE ET MATfiRIAUSME.
la tribu est tout a fait rebelle. « Vous imaginez-vous, disait le monarque, en parlant de son peuple, qu'il suffit de parler & ces gens-la pour leur faire croire ce que vous dites ? Moi, je ne puis rien en obtenir qu'en les battant. Si vous voulez, j'appellerai mes chefs, et au moyen de nos litupas (fouets en peau de rhinoceros), nous
aurons bientdt fait de les decider a croire, etc., etc
•Taime la parole de Dieu, et pas un de mes frferes ne 1'ecoute avec moi. »
Un chef bechuana intelligent affirme a Livingstone, que beaucoup de ses compatriotes feignent de se convertir uniquement qour se mettre dans les bonnes graces des missionnaires, ou pour se donner de l'importance.
La tribu des Bakalaharis est encore plus rebelle a la gr&ce : « II est difficile, dit le docteur, de faire comprendre a un Europ6en le peu d'effet que produit Tinstruction religieuse sur ces peuplades sauvages. On ne peut se figurer le degrS d'abaissement ou est rest6e leur intelligence, au milieu de la lutte incessante a laquelle ils sont condamnes pour subvenir aux premiers besoins de la vie. Ils ecoutent nos paroles avec attention, avec respect ; mais quand nous nous mettons k genoux pour prier un 6tre invisible, nous leur paraissons tellement ridicules, tellement insensfes, qu'ils sont saisis d'un rireinextinguible... J'Stais present, lorsqu'un missionnaire essaya de chanter au milieu (Tune reunion de Bechuanas, chez qui la musique6tait une chose inconnue. L'hilaritG de Tauditoire fut si grande, que chaque visage 6tait baigne de larmes. Toutes leurs facultes sont absorb6es par les besoins du corps, et il en est ainsi depuis que cette race existe, etc. »
Non loin du Zambeze, dans la tribu des Makololos, voici le langage que tenaient au missionnaire les indigenes les plus intelligents : « Presque tous les enfants parlent des choses 6tranges dont vous 6tonnez leurs oreilles ; mais les vieillards secouent la t6te en disant :
ETHNOLOGIE G&NERALE. 379
<( Pouvons-nous rien savoir des objets dont il nous en- « tretient?... » — « D'ou cela peut-il venir, ajouterent quelques-uns d'entre eux ; nous conservons toujours ce que Ton nous dit a propos des autres choses, et quand vous nous parlez de sujets bien plus merveilleux que tout ce que nous avons jamais entendu, vos paroles s'enfuient de nos cceurs, sans que nous puissions les retenir?» La masse est beaucoup moins intelligente.Elle admet sans commentaires les Veritas qu'on lui annonce etajoute avec indifference: « Est-ce que nous savons? « Est-ce que nous pouvons comprendre? etc. »
En outre, et d'accord en cela avec tous les explorateurs, le docteur affirme que, chez les Cafres proprement dits, aussi bien que chez les Cafres Bechuanas, il n'y a niidoles, ni culte public, ni sacrifice quelconque.
Dans la Bechuanasie, les missionnaires europeens ont adopte pour dire Dieu l'expression indigene Morimo ou Barimo, mots synonymes ; car dans les idiomes cafres, Mo et Ba sont. des articles, et il faudrait ecrire : Mo-rimo, Ba-rimo. Mais au dire de M. Moffat, Texpression Morimo designe simplement, dans Tesprit des Cafres Bechuanas, soit les manes mat6rielles dont nous avons parle, soit un animal inconnu et dangereux. « Les Bechuanas, dit Moffat, considerent leur Morimo comme un reptile malfaisant : « Que ne « puis-je Tatteindre et le percer de ma lance ! » s'ecriait un chef, qui ne manquait pas de jugement sur d'autres matures »
Avant de terminer cette revue, il faut signaler une petite erreur, qui n'a pas peu contribue a faire vivre le dogme metaphy sique et religieux de Tuni versalite de la croyance en Dieu. De mSme que Ton retrouve parfois, au centre du continent africain, des cotonnades de Manchester et de Liverpool, on y rencontre aussi des lambeaux de legendes chretiennes, transmis de proche en proche, a des centaines de lieues de distance, dit M. Moffat, dans des regions ou les mission-
ant jamais paru, et ou le voyageur abuse s facilement pour indigfenes des croyances
oyons la un motif de consolation pour les retiens ou non. Aujourd'hui, il est fort diffi- >lir, preuves en main, que Tid6e de Dieu fleui moins chez tous les peuples ; mais laissons ons chretiennes le temps de se fonder un peu 1 il en sera tout autrement, car des vestiges >n divine se rencontreront probablement dans ays, quand une fois on les y aura semes.
l present, cette notion manque evideinment a peuples, comme elle manque a nos enfants et meme aux adultes du meme continent, alors it vierges de toute instruction chretienne. Ce lit est constate par un rapport qui, il y a aine d'ann£es, fut publie dans un blue book
ocument, il resulte que, dans les districts miucoup de personnes etaient totalement ignola divinite, et que beaucoup d'hommes, de t d'enfants firent k ce sujet des reponses que ssion d'enqufite qualifie de deplorables 1 .
i'il y a d'abord dans Tesprit des peuples et des table rase complete, absence absolue d'idees, > celle de Dieu. Puis quand Tintelligence peut r et la memoire s'enrichir, la pensee germe t. Quand Thomme a gagn6 quelque loisir, reve dans son duel avec la nature, il commence r, au sujet des emotions, des etonnements en lui le monde exterieur. Les explications rge, d'abord pueriles, deviennent de plus en 5 ; car l'exp6rience les controle incessamment. expert au debut dans la recherche des causes, sree d'abord des talismans, des charmes ; il
pological review. Aout 1864.
ETHNOGLOIE GENERALE. 381
adore les animaux qui lui font la guerre, les fleaux naturels qui epouvantent et tuent. (Test ainsi que FAino a defie Tours ; le Japonais, les trombes : l'ancien Mexicain,la syphilis; les anciens Romains. la fievre paludeenne, etc. Peu a peu, la synthese finale se construit ; les dieux diminuent en nombre et se simplifient. On leur ampute un jour tel attribut, un jour tel autre. C'est un seul dieu, croit-on ensuite, qui tient le gouvernail de Funivers. Ce dieu lui-m6me s'amoindrit, s'attenue de plus en plus, pour arriver en fin de compte a n'&tre plus que Timpalpable entite des spiritualistes modernes. C'est la halte derniere. De la k Tatheisme ■complet, raisonnS, scientifique, il n'y a qu'un pas, et ce pas, TEurope le fait en ce moment.
TSEKELO
Les Basoutos ou plutot les Soutos, puisque la syllabe ba joue en BSchuanasie lerole d'un article, sont aujour- <Thui bien connus des anthropologistes, grace aux tres remarquables relations du missionnaire anglais Moffat et du missionnaire fran^ais Gasalis. On sait que la petite monarchie des Basoutos est Toeuvre d'un homme 6nergique, du chef Moscheh, qui a su ressusciter et relever son peuple ecrase par une de ces sauvages invasions, si frequentes dans PAfrique australe.
MM. Moffat d'abord et Casalis ensuite, ont essaye de christianiser les Basoutos. Le dernier meme a fonde chez eux un" etablissement, qui a initie les Basoutos a la civilisation europeenne, et il en a raconte l'histoire dans un livre fort curieux, que nous avons cite plus haut. II y a quelques annees, pendant Thiver 1869-1870, nous avons eu Toccasion de voir, a Paris, le fils de Moscheh, Tsekelo, destine a regner sur le petit
3&2 SCIENCE ET MATERIALISMS.
peuple Basouto, apres la mort de son pere, alors &ge de quatre-vingt-dix ans environ, et aussi la mort d'un sien oncle, d'un &ge non moins avanc6.
Ts6k61o, alors Age de vingt-huit *X trente ans, etait de tres haute taille, un peu obese d6ja et en apparence tr£s vigoureux. Jadis il a et6 blesse d'une balle a la cuisse dans un combat contre les Anglais, ce qui rend son allure un peu lente. Sescheveux sont laineux, mais serres et point du tout plantes en touffes, comme ceux des Hottentots. La barbe est rare ; la face d'un brun cuivr6 rouge&tre. Les traits sont peu negroides, pourtant il est visible que le d6veloppement de la face relativement au crftne est considerable. Le front est d'une hauteur et d'une largeur mMiocres. L'occiput parait saillant. Les levres sont tres peu lippues, et le prognathisme tres leger. Le nez est assez bien fait et point epate. En somme, n'etaient les cheveux et la couleur de la peau, on ne reconnattraitguere l'Africain.
Tsek61o a des manteres simples et nullement timides, une aisance parfaite. II est vStu a 1'europeenne et porte son costume sans le moindre embarras. II parle anglais tres facilement et seulement avec un peu d'accent ; il sait le lire et l'ecrire.
II donne sur sa race et sur sa tribu des renseignements interessants. Les Basoutos 6taient, dit-il, parfaitement athees avant la venue des missionnaires dans leur pays. lis croyaient sdulement, que l'homme, en mourant, laissait derriere lui des m4nes d'une matifere subtile, une sorte de fumee. L'article de VEncycloptdie gtnirale sur les peuples ath6es 4 , qui lui fut traduit, est, dit-il, en ce qui concerne son peuple, tout a fait conforme a la rSalite. G'est mSme, ajoute-t-il, la premiere fois, qu'il entend dire ace sujet la verite en Europe.
Ts6k61o confirme le fait des irreverences commises par
1 Voir page 367.
ETHNOLOGDE GENERALE. 383
son grand-pere a regard du missionnaire Casalis pendant la predication. II ajoute seulement, que tout en pin<?ant le nez et les oreilles du ministre, le vieillard Tappelait menteur.
Suivant M. Casalis, cet athee endurci, le vieux Libe, d'abord absolument rebelle a la grace, aurait fini par se convertir et m6me faire une fin pieuse, avec discours edifiants. Tsek&o contredit tout cela. Son parent, dit-il, au moment de mourir, 6tait trop vieux et trop malade pour parler longtemps. II etait d'ailleurs si peu converti alors, qu'aux exhortations du missionnaire, qui lui parlait sans cesse de Jesus-Christ, il repondit : ((Jesus- Christ! qu'est-ce que Jesus-Christ? Je ne connais pas cet homme la. » Tsekelo raconte tout ce qui precede avec beaucoup d'animation, de gestes. II mime son recit et, a chaque instant, il eclate de rire en se frappant sur les cuisses. II affirme que ses compatriotes sont loin de croire en aveugles les dires des missionnaires et qu'ils savent tres bien choisir. « Nous avons, dit-il, besoin de la civilisation, et nous Tacceptons des mains de ceux qui nous Tapportent, quels qu'ils soient. »
Tsekelo, qui a deja sejourne plusieurs mois en Angleterre et plusieurs ann6es a la colonie du Cap, est un homme intelligent, jugeant tres sainement la situation de sa race, qui est perdue, dit-il, si elle neparvient pas a avoir un port sur la mer. Les previsions de Tsekelo se sont realisees en partie, et le pays des Basoutos est main tenant colonie anglaise.
II affirme que les tribus Cafres ont aussi conscience du danger, et que maintenant, reservant leurs forces pour resister aux Anglais, elles se font beaucoup plus rarement la guerre. Les Basoutos, mal christianises, mais notablement civilises par les missionnaires, ont actuellement une imprimerie et des machines a vapeur.
Tsekelo confirme a peu pres a ce que nous savons des moeurs k en BQchuanasie. Les Basoutos sont polygames,
384 SCIENCE ET MATERULISME.
et Ts6kelo a lui-mdme dans son pays deux femmes, qu'il n'a pas voulu emmener en Europe, pour leur 6viter, dit-il, certains manques d'6gards, dont il a eu person* nellement a souflfrir, surtout de la part des Anglais. II aftirme que les femmes Basoutos sont traitees doucement et ne travaillent plus aux champs. Ce bon resultat ne serait pas, k Ten croire, l'oeuvre des missionnaires. « Nous aimions nos femmes, dit-il, avant l'arrivee des missionnaires. »
Sur l'organisation sociale de sa tribu, il confirme ce que Ton sait deji. Les Basoutos sont soumis a un pouvoir monarchique, tempore seulement par des assemblies g6n6rales, quand il s'agit de prendre une grande resolution, par exemple de decider une guerre. Les Basoutos sont maintenant arm6s de fusils et, en campagne, Tsek&o rev6t un uniforme d'officier Anglais.
A quel chiflfre s'&leve la population du pays des Basoutos ? Ts6kelo n'en sait rien. II affirme qu'on n'a jamais compte, mais que pourtant ses compatriotes savent trfes bien compter, ontune numeration complete, peuvent compter, dit-il, jusqu'i un million.
Chez les Basoutos , le sol labourable est poss6d6 en commun. II appartient k la tribu et, tous les ans, leroi proc&de a une nouvelle repartition des terres.
Les tribus Gafres, en general, s'allieraient entre elles sans difficult^, mais ne se m61eraient jamais aux Hottentots.
Pour en revenir a Tsekelo, notons qu'il est d'une politesse parfois recherch6e. Dans une petite reunion, un jour, Tun des assistants lui ay ant dit qu'il irait le voir dans son pays , il repondit : « Ce monsieur ne pense pas ce qu'il dit. II dit celapour parler; mais s'il venait chez moi, j'aurais certainement plus de plaisir 4 le recevoir qu'il n'en aurait a venir me voir. » II r6pond tres volontiers a toutes les questions qui lui sont faites, mais n'interroge jamais. Pourtant le spectacle de la civilisation europeenne l'impressionne vivement.
Quand quelque chose Ta fortement surpris, il s'enferme pendant plusieurs jours, sans plus voir personne. A un bal de PHdtel-de-Ville, il fut ebloui. « Toutes les femmes, disait-il, lui semblaient des anges. •
II parait avoir peu de sensibilite morale et ne songe pas d'ailleurs k le dissimuler. Pendant son sejour a Paris, le bruit de la mort de son pere Moscheh se repandit en Europe. « Si ce bruit etait fond6, disait-il, je regretterais bien de ne pas 6tre dans mon pays, car la mort de mon pere sera l'occasion de grandes rejouissances publiques. » Chez les Bassoutos, en effet, on ne regrette les morts que s'ils sont jeunes, et la mort d'un vieillard est toujours un sujet de joie.
Tsek61o a ete amene a Paris par les missionnaires et il y vit avec eux. On ne cherche pas a le repandre dans le monde ; aussi se plaint-il de mener une existence de moine. On le rencontre quelquefois dans des assemblies de fideles, et Tun de nos collegues, le D r Bertillon, a pu le voir dans une de ces occasions 4 . Notons pourtant, que Tsekelo a toujours refuse de se laisser baptiser. II parle meme peu revSrencieusement de la religion chretienne. En sbmme, il est aux trois quarts civilise, mais pas du tout Chretien. Les missionnaires, a qui d'ailleurs il doit tant, ont, je crois, neglige de donner a ce fait curieux de civilisation sans christianisation tout le degre de publicity qu'il m6rite.