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MISSIONNAIRES ET SAUVAGES

t J'ai pu constater au Gabon, disait au d6but de la discussion Thonorable M. Winwood Reade, que, malgr£

1 Ce petit article fut lu a la Societe d'anthropologie et a ete ioser6 clans ses Bulletins, tome VII (2 e serie), p. 688, 1872.

* Resume d'apres Y Anthropological review, nume>o de juillet 1866, proces-verbaux de la Societe anthropologique de Londres.

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le zele et FhonorabiltG des missionnaires americains, leurs proselytes ne sont ni plus sinc£res ni plus vertueux que leurs frfcres paiens ; que mes domestiques Chretiens, quoique croyant k J6sus et refusant de travailler le diuianche, faisaient des restrictions mentales sur le huitieme commandement ; et que leurs femmes, d'apres ce que j'ai pu entendre et voir, etaient egalement prStes k enfreindre le septieme. Pour parlernettement, j'ai vu que toute negresse chretienne etait une prostitute, et tout chr6tien nfegre un voleur. »

C'est de Fanglo-saxon un peu cru ; inais M. Reade affirme que c'est la verite. Selon lui, les Chretiens negres d'Afrique auraient, depuis bien longtemps, opere le triage exact de la morale et de la religion. II se font baptiser en foule, dit-il, mais surtout parce qu'ils supposent que le Dieu des Chretiens est plus fort que les leurs ; beaucoup aussi, pour porter, comme les blancs, le nom glorieux de Chretiens ; un peu pour goilter du sel, dont ils sont tres friands.

Mais leur nouvelle religion n'a nulle influence sur leur genre de vie. Ils trouvent, et leurs femmes sont de leur avis, que la monogamie est une pratique des plus impertinentes, et souvent pr6ferent pour cela le mahometisme, plus conforme, selon M. Reade, a leur etat moral et intellectuel, et qui les rendrait plus sobres, plus honnetes, plus sinc^res ; ce & quoi le christianisme ne reussif point.

Selon M. Reade encore, les rivalites des missionuaires des diverses communions chretiennes, qui toutes pretendent suivre la vraie voie, ne contribueraient pas peu a jeter le trouble dans Tesprit des Africains, naturellement tres r6fractaires a la plupart des dogmes Chretiens. Ges pauvres gens, suivant M. Reade, ne peuvent comprendre meme le dogme de la Trinite.

La communication incendiaire de M. Reade en provoqua d'aiitres, tout aussi dignes d'attention, et que je vais 6galement analyser.

M. Walker, du Gabon, apres quatorze ans de residence en Afrique, atteste l'exactitude des assertions de M. Reade, du moins en ce qui concerne le Gabon.

S. G. Denys affirme, d'apres plusieurs voyageurs africains, que certaines peuplades ont l'habitude de se debarrasser de leurs parents vieux et infirmes en les mangeant en famille, et il pense, cons6quemment, qu'il serait utile d'inculquer a ces cannibales le gotit du boeuf et du mouton, prealablement a toute espece de dogme.

Apres M. Walker, le celebre voyageur Burton prend aussi la parole pour proclamer Tinutilite, et mSme les deplorables resultats des missions chretiennes chez les negres d' Afrique.

Vouloir, dit-il tres justement, instiller nos idees du dix-neuvteme siecle dans le cerveau des negres, cest leur enseigner Euclide et Aristote avant Falphabet.

S'il ne s'agit que de momeries exterieures, on en obtient facilement des negres. A Sierra-Leone, les eglises, les chapelles, les lieux de reunion sont remplis ; le repos dominical, surtout, est devotementetreligieusement observe. Selon Torateur, les negres aimeraient beaucoup a ne rien faire pendant la semaine et a se reposer le dimanche. lis feteraient volontiers trois cent soixantecinq dimanches par an. Mais la conversion n'est qu'apparente. Les vieilles superstitions montent en croupe derriere les croyances nouvelles; et tandis que les idees chretiennes flottent vaguement dans leur esprit, Mumbo Jumbo continue a y r6gner en maitre.

Au point de vue moral, nulle amelioration. Aussi, a Sierra-Leone, lequartier general des missions de la cote occidentale d' Afrique, il n'y a ni honnStete parmi les femmes, ni honneur parmi les hommes ; le vol est le mobile dominant de la population ; les hopitaux regorgent de syphilitiques.

II en serait plus ou moins de meme partout ailleurs. A Fernando-Po, les missionnaires espagnols etablis depuis 1858, n'ont encore pu obtenir des femmes qu'elles

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allongeassent d'un pouceleurv&tenient,long seulement d'un demi-pied.

Les cathedrales, les eglises elevees au Congo au. seizieme et au dix-septieme siecles, sont en ruine.

Dans l'Achanti, les missionnaires wesleyens ont reussi a £tendre leurs operations jusqu'a Komasi, la capitale ; mais le roi n'en continue pas moins a immoler regulierement un honinie par jour, en exceptant seulement lejour aninversairede sa naissance.

M. Harris (de Sherbro), qui a resid6 dix ans a Sierra- Leone, aftirme que les soi-disant Chretiens qu'il a employes dans ce pays etaient, presque sans exception, des voleurs.

Vouloir abolir la polygamie dans ce pays est selon lui, tout a fait ehimerique. Les missionnaires sont euxmemes poly games et de la facon la plus triste.

Chaque missionnaire perdrait, suivant M. Harris, pendant son sejour en Afrique, de deux a quatre femmes, successivement, bien entendu ; mais il lesremplace avec la plus grande facilite. Est-il veuf? Hen donne avis au comite de Londres, qui lui expedie une demidouzaine de photographies feminines, parmi lesquelles il lui est loisible de choisir, en effigie, une nouvelle epouse. Le choix fait, la dame preferee est embarquee a Pordre du ministre, comme un ballot de marchandise (as a bale of goods). Quelquefois il survient des difficultes,quand la dame, parvenue a destination, ne trouve pas le eonsignataire a son gout.

Cependant ce gaspillage d'existences precieuses, sans • parlerdes sommes d'argent considerables, depens6es pour le m6me objet, ne produirait aucun fruit, aucun resultat utiles; nieme les jeunes negres elev6s-par les missionnaires et qui perdent leurs superstitions, leurs coutumes natives ne peuvent s'assimilerassez de christianisme pour que leurs moeurs s'en ressentent heureusement.

M. Burton affirme que M. Harris a photographie la

situation des missions. Les convertis de Sierra-Leone sont les plus demoralises de leur race, et font horreur mSme aux paiens.

Les publications, les statistiques des missionnaires ne meritent aucune creance. Le plus souvent, tout cela est ecrit a Londres in majarem populi injuriam.

II est absurde de combattre la polygamie en Afrique, car elle y a sa raison d'etre dans le mouvement de la population. En effet, tandisque dans les pays monogames, il y a unl6gerexcedent de naissances masculines, ce sont les naissances feminines qui predominent ^dans les pays a polygamie feminine, de m£me que les naissances masculines Pemportent dans une tres grande proportion (400 contre 120) chez les polyandres de PHimalaya.

M. W. Reade pense qu'une poignee d'hommes ne peut convertir un continent qu'a la condition d'y apporter une religion bien adaptee a Petat moral de la race qui Phabite, et pouvant, par consequent, y susciter facilement de nombreux et ardents apotres.

II pense aussi que les incessantes rivalites des missionnaires des diverses communions nuisent beaucoup aux succes de leur efforts, et qu'il serait bon de cacher soigneusement aux naturels a convertir qu'autrefois les Chretiens fixaient le sens d'un texte sacre en se brulant les uns les autres, et qu'aujourd'hui encore, quoique les buchers soient eteints, les memes haines briilent dans les coeurs.

M. Burnard Owen r6plique aux adversaires des missions par un long plaidoyer en leur faveur. Ge plaidoyer est plein de chiffres victorieux, mais empruntes a ces statistiques officielles, dont M. Burton conteste la valeur. L'orateur n'a d'ailleurs rien vu par luim6me ; il se Mte de reconnaitre que les missions catholiques n'ont aucun succes durable, mais les missions protestantes progresseraient lentement et surement.

M. Arthur defend la m6me cause. II croit que le

salut <Tune seule 4me vaut mieux que toutes les richesses du monde, et que par consequent, a ce seul point de vue, mSme en ne tenant nul compte de la diffusion morale et intellectuelle op£r6epar les missions, les efforts, les sacrifices, les dGpenses, n'ont point ete perdus.

Mais parmi les plaidoyers favorables, aucun ne merite autant de cr&mce que celui du R6v. J. W. Colenso, ev£que de Natal. II nous fautmalheureusement ecourter beaucoup ce long discours, empreint d'unegrande moderation et plein de bon sens.

L'orateur se separe de ceux qui pretendent qu'une large d£pense d'hommes et d'argent est suffisamment payee par le salut d'une &me. Certainement, dit-il, si ceux qui emploient cet argument y croyaient fermement, on les verrait modifier etrangement leur conduite : ils ne depenseraient plus inutilement un penny, n'achfeteraient jamais un journal, ne mettraient plus ni beurre sur leur pain ni sucre dans leur the, et, dedaignant toutes les jouissances quotidiennes que leur procure leur argent, ils verseraienttous leurs gains dans la caisse des missions.

II ne croit pas, d'ailleurs, que le Pere des esprits decide du salut d'une kme d'aprfcs le caprice ou le zele de quelques mortels, et la priere suivante, qu'il a trouvee dans un livre liPusage des missionnaires, lui semble horrible : « Dieu eternel ! cr6ateur de toutes choses, souviens-toi avec mis6ricorde, que les ames des noncroyants, sont Pouvrage de tes mains et creees a ta ressemblance ! Contemple, 6' Seigneur ! combien Penfer en est rempli, au d6shonneur de ton saint nom ; » etc.

L'orateur ne cherche point a contester, dans leur generality, la v6racite des faits all6gues : il se borne a enum6rer les causes, qui, selon lui, s'opposentau rapide succes des missions.

D'abord, Paction du missionnaire, nulle sur les sauvages adultes, est presque neutralist par la famille sur les jeunes gens non s6pares de leurs parents.

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Mais avant toute action, il y a un obstacle enorme a surmonter: c'est Pignorance de la langue. Ensuite viennent les discussions epineuses. Les sauvages ont souvent du bon sens, et Pun d'eux embarrassa fort le reverend eveque en lui demandant quel pouvait 6tre le pere de Satan.

Enfin, le missionnaire s'est rendu maitre de la langue de ses futurs neophytes ; mais il lui reste a creer des expressions propres a rendre les idees nouvelles qu'il apporte, et alors il est expose aux erreurs les plus grossieres. Tel mot, auquel il donne un sens ideal, a parfois pour Poreille des natifs ^expression la plus abjecte. Ainsi, dansPidiomezoulou, lemot ubomi signifie proprement la viande faisandee, qui pour les sauvages de Natal, est un mets tres recherch6 ; aussi emploientils ^expression au figure pour exprimer un grand, un vif plaisir.

Les premiers missionnaires adopterent le mot pour designer la vie eternelle : ce qui produisait des textes comme ceux-ci :

« En lui etait la viande pourrie, et la viande pourrie etait la lumiere des hommes. »

Ou bien : « Elle est 6troite la porte, il est etroit le chemin, qui conduisent a la viande pourrie. »

Enfin, mSme dans les cas les plus favorables, quand on a pu obtenir des enfants confiSs par leurs parents et les elever, il faut bien les rendre a leur famille a Page critique de Padolesnence ; alors ils subissent Pinfluence d'un milieu deplorable, souvent ils prennent une femme paienne, etc.

Enfin, il faut bien le reconnaltre, les missionnaires sont souvent des gens relativement ignorants, illettres, a vues etroites, pleins d'ardeur sans doute, mais depourvus des rares qualites necessaires a qui veut se consacrer utilement a la difficile besogne d'elever moralement toute une race.

Pour comble de malheur, ce ne sont le plus souvent

que des thSplogiens, et I'ev&que de Natal aurait pla> de confiance s'ils etaient aussi m6decins, mecaniciens oil agriculteurs.

Autre faute. Beaucoup de missionnaires veulent faire adopter comme un dogme aux naturels l'absolue infaillibilite des Ecritures, opinion que le progres des sciences rend aujourd'hui insoutenable : ce cl on t le^ neophytes finiront bien par s'apercevoir.

II serait bon aussi de ne point trop pourchasser la polygamic. Forcer un naturel, qui veut 6tre baptise, a chasser ses femmes, et par suite, a les abandonner, c"est mal le preparer a un progres moral.

Quant aux livres saints, aux livres de prieres, il ne faudrait les traduire que partiellement, avec prudence, car les phrases complexes de nos livres de prieres, formul6es par une haute civilisation, sont inintelligibles pour les natifs.

M. Wallace est charme de la discussion qiril a entendue. Elle a 6te tres eloquente et m6me fort am»sante. Quant & lui, il aime les vues de Pev6que de Natal. L'enseignement religieux ne saurait Hre trop simple dans les missions. Les missionnaires doivent surtout precher d'exemple et montrer, qu'ils veulent avant tout etre utiles.

II remarque, en outre, que les Zoulous de Pev&jue de Natal sont relativement fort intelligents, mais il serazf, selon lui, tout a fait inutile de parler religion aux Australiens, par exemple, incapables de comprendre que 2 et 3 font 5, etc.

En resume, le fait capital ressortant de la discussion, que nous venons d'analyser tres brievement, c'est que, a part quelques exceptions individuelles, l'influence des missions chr6tiennes surles races inferieuresest le plus sou vent nulle, parfois desastreuse. Ge resultat deplorable, le progres recent des sciences anthropologiqces en donnent facilement la vraie raison qui est Tin6galite c6r6brale des races humaines. A chaque type physique

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humain correspondent necessairement des aptitudes morales et intellectuelles, rigoureusement correlatives.

Entre les points extremes , d'une part l'atheisme inconscient par absence presque complete d'idees ou le fetichisme grossier, et, d'autre part, les aptitudes philosophiques et scientifiques , qui occupent le plus haut degr6, s'echelonne toute Fhumanite, les races aussi bien que les individus.

C'est lentement, tres lentement, par selection naturelle, et a travers la serie des si^cles que s'est eleve jusqu'a present le niveau cerebral des races.

Y a-t-il des moyens scientifiques, propres a activer cette evolution ? Peut-£tre, mais ils sont encore a determiner; et Pon peut affirmer, que proceder sans aucune m6thode a Pimplantation brutale et instantan6e, au milieu d'une race necessairement fetichiste, des systemes religieux et sociaux des races superieures, est aussi raisonnable que de vouloir enseigner le calcul differentiel a un bambin de cinq ans.

POLfiMIQUE

UNE HOMtLIE A NOTRE-DAME

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