‹ Science et materialismChapitre 25 sur 36 · LETTRE AU R. P. HYACINTHE · texte numérisé non relu

LETTRE AU R. P. HYACINTHE

Monsieur,

Je viens faire sincerement, sans colere, sans haine, m6me sans aigreur, la critique de ce qui me semble mauvais dans votre conference. Faire une pareille critique dans ce journal 4 , c'est m'engager k rester sur le terrain des grandes questions scientifiques et morales, a l'6tude desquelles nous autres profanes ne cessons de demander lumtere et appui; c'est dire aussi que j'entends ne m'aflfranchir en rien des 6gards dus k toute conviction sincere.

II y a dans votre discours des choses, que je bl&me fortement et d'autres aussi que j'approuve, tout en me doutant bien que nous ne les entendons pas de la mSme facon.

Quelques mots d'abord sur la forme. Mes amis et moi, habitues a la rigueur et a la sobri6t6 des raisonnements scientifiques. nous trouvons votre parole souvent vague , obscure , parfois inintelligible. Nous aurions pref6r6 moins de ces vulgaires ornements de rh6torique, indignes du veritable orateur, et plus de density, plus de suite dans le raisonnement. Tout en y perdant

1 Libre Pensee, 9 decembre 1866.

les trois quarts de sa longueur, votre oraison y eut gagne en solidite, en cohesion.

Nous n'avons a vous reprocher qu'une seule violence de langage; c'est peu, mais c'est bien assez. Pourquoi rSeditant une insulte, vieille de vingt ans, dites-vous, et qui dormait dans un juste oubli, appeler le matSrialisme a une canaille de doctrine, que Von repousse du talon ». Ce mot est pitoresque sans doute, mais si M. Veuillot le flaire, il y sentira, je le crains, une odeur de ruisseau. A quoi bon? Puisque vous vous arcboutez, croyez-vous, sur les puissants piliers de la vSrite, vous laisser aller a cette violence, qui, comme toutes les violences, ne prouve rien. Songez done a toutes les doctrines que PEglise a, successivement et avec la plus grande bonne foi, anathematisees, injuriees et m6me persecutes. Paganisme, judaisme, mahom6tisme, toutes les heresies, depuis le donatisme jusqu'au lutherianisme et au jansenisme, ont et6 des canailles de doctrines^ uniquement parce qu'elles se tenaient en dehors du girbn de PEglise. J'omets, par pure generosite, les systemes scientifiques et philosophiques, non epargnes cependant.

Tant de violences inconsid6rees, tant de crimes pieux, commis par exces de zele, devraient, ce me semble, inspirer plus de moderation. Pourquoi mettre hors la loi et accabler du poids d'une sainte colere ceux qui refusent de croire a un surnaturel, que Poeil de la science, si sur et si percant, ne decouvre nulle part. Quant a nous, nous ne redoutons nullement l'appellation de ma- Urialiste , prise dans un certain sens, etant parfaitement stir que Pon peut 6tre materialiste sans 6tre un sc616rat. Quoi qu'il en soit, nous t&cherons de vous donner Pexemple du calme et de la moderation, qui accompagnent d'ordinaire Pamour du vrai, et c'est dans cet esprit, que nous allons aborder le corps meme de votre discours.

Relevons d'abord dans votre homelie tout ce qui a

nos yeux est erreur. Voulant faire Phistoire de la femille, vous commencez logiquement par vous oecuper de Pindividu, et vous divisez les modes de son activity en physique, intellectuel et moral — le sang, dites-vous. la raison et la vertu. Nous dirions , nous : actes nutritifs, actes cSrebraux, subdivisant ces derniers en sensitifs. moraux et intellectuels. Tout en etant plus physiologique que la votre, notre classification n'est pas plib materialiste ; car, aussi bien que nous, vous etes oblige de donner a la pensee un substratum materiel, et vons nous parlez sans sourciller « des ligaments et des conduits mysterieux de la pensee ». C'est un fait plein d'enseignement que de voir toujours les spiritualistes, je dis les plus abstraits, obliges de recourir a ces metaphores concretes , grossierement materielles, sans jamais pouvoir donner a leur langage Pimpalpabilite de leur pensee.

Puis, vous arrivez a la famille. « Quoi qu'en disent les sophistes du xvm e siecle et leurs heritiers du xix* siecle (encore des injures), Phomme n'a jamais exists a Petat de nature, mais toujours a Petat social. » Qu'appelez-vous Petat de nature? Vous ignorez sans doute qu'aujourd'hui encore on trouve en Australie des hommes parfaitement incivilisables, si pauvrement intelligents qu'ils ne peuvent compter au dela de six, ni se Mtir une cabane, ni se grouper en tribu, si voisins de Panimalite, que la mere y devore le cadavre de son enfant. Et le Neo-Caledonien anthropophage, qui abandonne sans h6siter ses parents malades, et souvent les etouffe et les enterre tout vivants ! Notre pauvre anc^tre, PEuropeen antehistorique, ne vivait-il pas aussi a Petat de nature, alors que, blotti dans le creux d'un rocher ou dans une grotte naturelle, il y devorait froidement la proie animale ou humaine que sa grossiere hache de pierre avait abattue? Cela aux epoques de Pours des cavernes, du renne, du mammouth, quandk Bible ne pouvait £tre ecrite et quand on ne songeait,

guere, helas, k ce que vous appelez poetiquement « le berceau fleuri d'Eden » .

Apres la famille, la grande societe. Elle vint, ditesvous, a la suite du deluge et de la dispersion du genre humain. La science ne nie pas le deluge biblique. Elle en fixe mSme approximativement l'epoque, mais elle ne Tadmet pas universel. Elle sait que la surface du globe a maintes fois ete recouverte par les eaux, mais partiellement et successivement, et elle croit que la pauvre arche de l'humanite primitive a surnage bien des fois. C'est mSme cette force de resistance, tant de fois deployee par 1'homme des premiers &ges, non protege encore par la puissante armure de la science, qui nous fait envisager sans trop d'effroi le retour possible de calamites semblables 1 . Apres tant de dures epreuves victorieusement supportees, il est impossible que le patrimoine scientifique de Fhumanite ne dure pas desormais autant qu'elle, en depit de tous les cataclysmes, en depit aussi de ces effroyables invasions de barbares providentiels, dont vous nous menacez d'une voix tonnante.

A ce sujet, voici, ou a peu pres, vos paroles : « Quand la societe demoralisee est devenue un cadavre, Dieu donne un coup de sifflet (sic), et, du centre de ce vaste reservoir d'hommes, TAsie, s'6panche un flot de barbares grossiers et fGroces, peu ou point religieux, Huns ou Mongols, qu'importe ? lis galopent, galopent toujours, emportes par leurs chevaux a la croupe fumante ; ils broient les societes mortes et les renouvellent en y apportant la famille. »

Nous vous declarons que cette hardie metaphore, qui compare la divinite a un machiniste d'opera, a provoque autour de nous un murmure d^tonnement. Quant a nous, ce que nous avons surtout peine a croire, c'est que Dieu aime a changer ainsi les decors du monde en

J Gonsulter, sur cette question, l'ouvrage de sir Gh. LyeU : JPrmcipes de gdologie.

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faisant broyer des nations entieres, hommes, femme*, enfants, les bons et les mediants, les innocents et 1^ eoupables, sous les sabots du cheval qui porte Attila. ou Gengis-Khan, ou Timourleng.

Voila nos principales objections. Sur d'autres points. nous sommes presque de votre avis. Ainsi, nous proclamons avec vous, que Phomme, nous voulons dire Phomme moderne, Phomme des races superieures, doit repondre de ses actes devant sa conscience avant tout C'est bien la ou nous cerchons la base et la sanction de la morale. Morsures du remords, ivresse du conten lenient moral ; voila bien les vraies punitions et les vraies recompenses de nos actes. Oui, Phomme complet, rtromme des races superieures, qui a herite des penchants nobles lentement acquis par la serie de ses ancetres, est, paran noble et magnifique ego'isme, celui que le legislateur Manou reconnaissait deja, porte a aimer ses semblabla?, a les respecter, a leur etre utile. Cependant, nous trouvons que vous accordez trop peu de pouvoir a l'idee d'utilite sociale, puissant aiguillon aussi pour Thomme bien doue.

Nous aimons encore, tout en constatant combien les doctrines de FEglise ont change depuis Tertullien et saint Jerome, a vous entendre declarer que le celiia* est chose peu louable, qu'il n'est pas bon que Thomme soit seul, que la famille est aussi bien la base de h morale que celle de la societe, et nous applaudissons des deux mains.

Nons continuonsa Mreavec vous, quand vous prechez qu'il faut fonder toute emancipation sociale sur la saine et vigoureuse constitution de la famille.

Qu'un peuple ait des foyers, dites-vous excellemment, et il aura des forums.

Sans doute, nous ne croyons pas comme vous, que nos enfants, heritiers d'une nombreuse lignee d'ancStres lentement civilises, soient des barbares, de jeunes sauvages, comme vous dites ; mais, enfin, nous reconnais-

sous le pouvoir de Peducation, quoique Penfant de race caucasique y obeisse beaucoup mieux que Penfant australien, et vous avez tout a fait raison de ne prescrire, comme moyen coercitif de Perreur, d'autre frein que celui de Peducation paternelle et deproclamerbienhaut Pemancipation de la conscience moderne.

Vos conseils, nous les suivions avant de les avoir requs, et, croyez-le bien, nous donnons de notre mieux a nos enfants le baptdme de Peducation. Nous nous efforgons de leur inspirer le respect sacre de la personne humaine, sans mSme examiner si PEglise Pa toujours pratiqu6. Nous voulons, de plus, qu'avec Pamour du juste, ils aient la passion du vrai, c'est-a-dire de la science; qu'ils aient des convictions fortes et assez d'energie pour les avouer. Nous ne croyons pas, comme vous, a la malice originelle de Phomme; mais nous disons bien volontiers, avec vous, que la verite est toujours belle, toujours pure, toujours vierge. Nous ajoutons qu'elle est toujours forte et qu'il n'est pas aujourd'hui de talon assez puissant pour P6craser.

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