‹ Science et materialismChapitre 26 sur 36 · SERMON MYTHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

SERMON MYTHOLOGIQUE

L'esprit saint me penetre ; il m'^chauffe, il m'inspire Les grandes verites, que je vais reveler.

J.-B. Rousseau.

vous, lecteurs, mes freres en la libre pens6e, ayez les oreilles aussi nettes que possible; je n'exige pas que vous gardiez tout votre bon sens; mais si vous avez quelques-unes de ces mis6rables notions dites scientifiques, oubliez-les completement, carje suis en proie au delire po6tique, etje vais vous chanter en bonne musique les revelations les plus hautes.

J'ai a vous comniuniquer, ou plutot a vous modnlei la vraie science, la vraie v6rite sur les vieilleslegendes, sur 1'origine de l'homme, sur les grands mSrites de Thymne antique. Puis, descendant de ces hauteurs, nous pleurerons ensemble sur le lamentable etatde Thomnie moderne et sur la mince valeur de ces guenilles morcelees, qu'on appelle aujourd'hui les sciences. Puissem nos larmes toucher les coeurs !

Et maintenant, j'enfourche Pegase, et suivez-moi, si

vous pouvez.

Nous sommes sous un ch6ne; ce ch6ne n'est psu? d'hier, car il a ete cree en meme temps que la terre. Sous ce ch£ne, il y a un homme, et cet homme est ujz homme comme il n'y en a plus, comme il n'y en aura plus. Sans avoir jamais rien appris, il sait tout. Ces* qu'il a conserve un lopin de la sagesse primitive. Chacun de ses mots est une science, toute la science peutetre. II ne parle pas comme vous et moi, il chante des litanies, et quelles litanies ! des litanies magiques.

Tout autour de lui sont couches des hommes a demi reveilles, qui se frottent les yeux. Quant au chanteur de litanies, il n'a pas dormi, ou bien il estparfaiteme/rf

reveille.

Ecoutons-le et admirons-le. II tourmente l'ecaille de tortue surmonteede comes debouc, qui lui sert delyre. Entendez-vous ? il chante, et « les rhy thmes sonores, echappes de sa bouche prophetique, tournoient dans Pair, etroitement maries aux accords de sa lyre » . En meme temps, il saute en cadence, et ses sauvages compagnons, maintenant completement reveilles, sautent aussi en cadence au son de la litanie du voyant. Car cet homme est un voyant, et tout son merite lui vient de ce que la parole immaterielle et divine a frappe ses oreilles, ou celles de ses aieux, et « penetrant par les pores dans les organes, elle a fait circuler la revelation dans le coeur et dans les veines. »

Ne me demandez pas comment une parole immate-

rielle peut frapper une membrane tympanique, etc. Je n'ai pas le temps de vous repondre et je continue ma description.

La parole bondissante, si puissante sur les hommes, agit aussi sur les animaux, domestiques ou non, mais d'une maniere toute diflterente ; car ils demeurent stupides et immobiles, « enlaces dans les rets de la sainte harmonie. » Les vents, plus impressionnables,accompagnent le chanteur, en diese et bemol, mais avec le plus profond respect. Quant aux arbres, beaucoup plus sensibles au rhythme que les animaux, qui n'y comprennent rien, ils balancent gaiement leur rameaux « comme si les doigts du poete les avaient touches ». Bien plus, les sources et les fleuves eux-m6mes (chose que les microscopiques savants modernes ne voudront pas croire) coulent aussi en cadence.

Mais aussi quel hymne, quelle priere ! Oh ! oui, « la priere est la plusessentielle des industries dePhomme. » Get hymne, c'est la science synthetique, un reflet de la science infaillible du premier homme. Dans cet hymne, on trouve toutes les sciences, tous les arts, toutes les philosophies. Car lepossesseurdela synthese originelle « pouvait lire a premiere vue dans le livre de la creation ». Et « la vertu de cette science originelle, toute spontanSe et inspiree, eclairee encore des enseignements d'Eden, n'est pas une pure hypothese comme celle de Thomme singe de quelques sophistes (Huxley, Darwin, etc.) », Pautorit6 des anciens livres, ceux de Moise d'abord, les plus vieuxde tous, quoiqu'on prouve, les V6das de Tlnde et les lois de Manou, le Zend-Avesta de Zoroastre et le Ghou-king des Ghinois, nous permettent de conclure, sans faire la moindre hypothese, que « la notion de Dieu renfermaitalorset quele meme homme possSdait a la fois tout ce qui est necessaire a la vie de Fame, a la vie sociale, et jusqu'aux moindres notions d'hygiene et d'industrie ».

C'est qu'aussi le principe de cette science mirifique

n'etait pas la miserable observation, mais Pinspiration, ^inspiration frSmissante. « La sagesse moderne, composee de mille petites sciences dissfoninees, qu'il faut apprendre Tune apres Pautre », n'a aucun rapport avec cette science des sciences. Helasl Comment ce jetlumineux a-t-il pu se degrader « jusqu'a ces sciences, ces arts, ces doctrines morcelSs a Pinfini, qui sont en voie de se decomposer encore dans le monde moderne ! » Vous 6tes douloureusement 6mus, mes freres; calmezvous; votre peine me contriste, et je veuxbien devoiler pour vous un coin dePavenir. Entre nous, au commencement, les choses n'avaient pas ete si bien faites. Cette synthese primitive, nous la referons en mosaique, je vous le pr6dis en confidence ; nous la referons m6me plus belle, « et nous transform erons la jouissance confuse de PEden en un bonheur clairement et pleinement possede. » Mais en voila assez pour Phymne antique. J'ai maintenant a vousraconterPorigine de Phomme, ce qui m'est tres ais6. Seriez-vous assez imbus de pr6juges scientifiques pour consid6rer ce point comme difficile a debrouiller? Erreur profonde, et vraiment, c'est une strange niaiserie que cette obstination des savants, non, des sophistes modernes, k chercher ce qu'il leur est si facile de savoir. Eh ! mes petits messieurs, lisez les legendes. Etudiez les mythes. Toutela veriteestdans les mythes.

Tous les hommes s6rieux savent que Phomme, le monde, la terre et aussi le vieux chSnedontnous avons parl6, ont 6te cre6s tout d'une piece, et ici « le raisonnement confirme les histoires sacrees. Que serait devenu Pembryon humain eclos sur le sable et sur Pherbe?... Quelle nourrice Paurait allaite? » II y a bienun Anglais, unnomm6Darwin, qui expliqueraitautrement les choses, et aussi une foule de pr6tendus savants qui, apres avoir consacrS a Petude leur vie tout entiere, declarent de bonne foi qu'ils ne savent encore rien d'assez precis sur cette question. Mais nous avons vu que

ce sont des sophistes nullement dignes de creance. Voici, de source certaine, comment se sont passees les choses: un souffle et un seul souffle ; puis Phomme est apparu, adulte et complet. « Dieu ne s'y estpaspris a deuxfois pour animer cette argile qui est devenue Phomme ; un souffle y a suffi. » Gomme il etait ne complet de corps en un instant indivisible, Phomme primitif etait tout aussi complet d'esprit, et chercher Involution de Pesprit humain du moins au plus, de PEuropeen des cavernes, par exemple, a Phomme moderne, c'est faire « de Petroite philosophic, de la science funebre». II y a eu cristallisation physique et morale instantanee.

Pour bien voir Phomme naissant, pour Pevoquer devant nous, il faut oublier simplement les lugubres abstractions de la science moderne et s'abreuver de po£sie et de traditions. Le procede est tres simple. Arriere Buffon, arriere Locke, Condillac et tutti quanti. Arriere tout ce qui raisonne et regarde avant de conclure. II s'agit bien de raisonnement. Un coup d'eperon a P6gase. Bien ! voila que nous volons, que nous planons dans Pether bleu. Maintenant regardez.

« Voici le falte d'un large plateau, ou serpentent de grands fleuves ; les cimes neigeuses qui versent les eaux et POcean qui les engloutit apparaissent a Phorizon. Parmi les cedres immenses et flamboyants des clartes de Paurore, Phomme s'est leve dans Pimpatiente vigueur dela jeunesse », et immediatement il a eu une idee, une seule. Je vous le donnerais en cent que vous nedevineriez pas. Ce fut une idee gigantesque, dont aujourd'hui la plupart des hommes sont depourvus. Que voulez-vous ? la decheance. Ce fut Pidee de Pinfini. Aussi Peducation de cet anc^tre prodigieux, dont nous descendons cependant, indignes avortons que nous sommes, n'a pas ete longue. Car pour lui, « la terre etait douee d'un langage penetrant. II entendait un echo de la parole immaterielle dans les tonnerres, les avalanches, les soupirs des vents nouveau-n€s. »

401 SCIENCE ET MATEKIAUSME.

II entendait aussi tres distinctement « le roulis des astres ». Aussi fut-il un moment infaillible, et il put cr£er cette science des sciences, qu'on appellePhymne. Peut-£tre croiriez-vous m'embarrasser en me disant, que j'ai d6crit seulement la naissanee de Phomme Wane, de PIndo-Europeen , de PAryen, et que, mSme en admettant, ce qui ne sera pas prouv6 scientifiquement demain, que tous les hommes blancs descendent d'un couple unique, ne instantanement au centre de PAsie, il r6pugne a la raison de douer ce seul point asiatique, ce nombril du monde, de la prodigieuse propri6te d'engendrer de toutes pieces des Adams Stincelants deforce et de jeunesse. Vous ajouterez, sans doute, qu'il a du en naltre ailleurs ; car sans cela, que faire des races multiples et diverses, qui peuplent la terre et ne se peuvent fondre ensemble, des jaunes, des rouges, des noirs, des Australiens, des Tasmaniens, assez voisins du singe ? Je vous repondrais tout simplement que ce sont des hommes blancs deg6n6r6s aprfes la faute. Et si vous me demandez pourquoi, puisqu'il ne me repugne pas d'admettre que Phomme blanc ait pu retrograder, pas bien loin du singe, je me moque si fort de Phomme-singe primitif et declare impossible, du moins auplus, ce que je crois possible du plus au moins. Si vous ajoutez que Petude dePhomme fossile et celle des races inferieures militent en faveur de la polygenese des hommes et que les conjectures, assez vraisemblables du sophiste Darwin vous portent a consid&rerPhomme contemporain comme le terme actuel d'une longue et lente serie de transformations, qui ramenent aux 6tres organises les plus simples, je vous r^ponds en quelques mots, que je me moque de vos pretendues sciences, et que la science des sciences, e'est la mythologie ; que si PAusti alien est moins intelligent et moins Sducable que Phomme blanc, ce n'est pas parce que son cerveau est moins bien conform^ et pese quelques cents grammes de moins, ainsi que le pretend la raison myope des

petits savants modernes, c'est uniguement parce qu'il a ete prive de la revelation 4 .

Helas ! trois fois helas ! cette science originelle et si commode du voyant, nous Pavons perdue, nous Pavons morcelee, nous avons mis a la place « une multitude de petites industries sans utilite, de besoins factices, de petites notions sans philosophic, d'arts sans ideal qui assurent peu a peu sur le coeur humain la domination de tout ce qui n'est pas Phomme et de tout ce qui n'est pas Dieu, Pempire en un mot de la matiere... » « Comment les sciences physiques s'arrogent-elles aujourd'hui la suprematie reserv6e autrefois a la theologie, a la poesie, aux arts, en un mot, a Pordre moral? » J'avoue bienquelath6ologieaprofondement dedaigne la science, parfois m£me brtile les savants. Oui, « osons le dire, la faute premiere est a la theologie. » Mais, neanmoins, la science aurait du ne pas se d6courager pour si peu ' et « forcer les portes du sanctuaire par ses supplications » .

Elle ne Pa pas fait. Aussi, si Phomme ne m'ecoute, la famelique nature va saisir et devorer son 4me; car il est de toute evidence, que, plus il domine les forces physiques, plus il maltrise le monde, et plus il s'asservit.

Mais vous n'etes pas convaincus; j'entends vos irreverencieuses clameurs. Ehl me dites-vous, vous deraisonnez. Aqui ferez-vouscroire aujourd'hui, que Phomme a ete tout ce que vous dites, qu'il est en voie de degenerescence, qu'il descend d'un demi-dieu : tout cela d'apres Penfantine autorite de legendes ecrites ou chantees au berceau des civilisations? Ne savez-vous pas que P&ge historique de ces premieres productions litteraires est

1 LTionorable 6crivain dont nous critiquons ici les idees, parle a peine des races inferieures. II note seulement en passant, que la race ethiopienne, la race maudite de Cham, est naturellement fetichiste, port6e a Tadoration des animaux, parce qu'elle a 6te.privee de la revelation, p. 110.

tres approximativement fixe, qu'a l'epoque de leur creation Phomme avait d6jA des milliers et des milliers d'ann£es d'existence, ainsi que le demontrent la geologie, Tarch^ologie, Panthropologie, sans parler du bon sens?

Ignorez-vous que toutes ces sciences, sans prouver encore que Thomme est un singe degrossi, affirment du moins, que partout il a et6 un sauvage lentement civilis6, que TEuropeen cannibale des rives de la Meuse, que l'homme vivant dans notre pays au temps de Tours des cavernes et du mastodonte, est bien anterieur aux chantres vediques et aux migrations asiatiques?

Je vous entends meme dire, qu'il est profondement triste de s'attarder ainsi autour de hochets puerils, quand le bagage des sciences positives grossit chaque jour, qu'il est plus que temps de se degager de ces bandelettes momifiantes. Ne rougissez-vous pas, ditesvous, de preferer vos Adams mythiques a tous ces heros des temps historiques, qui, malgre la routine et les 16gendes, malgre le bourreau et les tortures, malgrS 1'ignominie et la mort, ont marche en avant, le front haut et le coeur palpitant d'allegresse. En avant, vers Taffranchissement et la verite, c'est-adire la science, sans autre stimulant que Tamour de savoir, sans autres recompenses que Tenivrement de la decouverte, sans autre consolation que la conscience du legs scientifique, qu'ils faisaient a leurs persecuteurs.

Eh bien! Mes freres en la libre pensee, a tous vos raisonnements, je vous repondrai que la plupart des belles choses que je vous ai dites ne sont pas de moi, maisd'un poete tresjustementestime, qui est en meme temps de TAcademie, de M. de Laprade, s'il faut Tappeler par son nom. Que cet ecrivain remarquable ait peu mordu aux fruits vereux de Tarbre des petites sciences, je le crois; mais a coup stir, c'est un auteur bien mSlodieux, quoiqu'il dise dans son livre beaucoup de mal de la musique.

Ah ! repliquez-vous, il s'agit d'un poeme ! Que ne le disiez-vous plus t6t ? En depit de l'aigre Boileau-Despr6aux, nous laissons aux poetes la licence de marteler quelque peu le bon sens.

Non, lecteurs, mes frferes, toutcela est tire d'un livre ecrit en prose bonne et prude. Mais je suis bien bon de m'amuser a vouloir convaincre des incorrigibles. Adieu, je retourne a la mythologie. Les mythes, les mythes, tout est dans les mythes * !

LE MATtRIALISME JUG* PAR BACON

Bacon etait-il Chretien? etait-il theiste? etait-il ath6e? Nous allons tacher de le decider en scrutant ses oeuvres; mais, avant tout, rappelons que le chancelier Bacon, baron de Verulam, vicomte de Saint- Alban, etc., fut malheureusement un habile homme. Plat courtisan et grand philosophe, avide d'argent et d'honneurs. autant que de renommSe scientifique, il a prouv6 qu'il n'est malheureusement pas impossible d'allier un grand genie k un petit caractere. Or, de son temps, on briilait fort bien les athees, que Pon se contente aujourd'hui d'injurier sou vent, d'emprisonner parfois, et Fr. Bacon n'eut jamais en lui Petoffe d'un martyr. Aussi abrite-t-il de son mieux ses opinions hSterodoxes derriere tout un systeme de fortifications. Lui-m6me a pris soin, en divers endroits de ses oeuvres, de nous exposer satactique. II conseille fortement

1 Tous les passages et les mots entre guillemets sont tires dn livre de M. de Laprade : le Sentiment de la nature avant le Christianisme, 2* Edition, Didier.

d'avoir une bonne provision de lieux communs bien m£dit£s, concentres, aiguis£s, pouvant servir a prouver a volont<§ le pour et le contre sur un sujet quelconque : « Nous voulons, dit-il, qu'on les ait tout premedites, et qu'avec toutes les forces de son esprit on s'efforce d'exalter et de rabaisser les choses, et de les exagerer avec une sorte d'adresse quelque peu friponne. » (De dignitate et aug., lib. VI, cap. in.) Ailleurs (Refutation des systhnes), il conseille gravement d'avoir deux philosophies, une vraie pour commercer avec la nature, une autre, banale et fausse, celle de tout le monde, paur commercer avec le peuple : « Possedez Lais, dit-il, pourvu que Lais ne vous possede pas. » « Support ez la loi du pr6juge; donnez-vous aux autres, mais ne vous rendez pas, etc. » Nous voila parfaitement edifiSs. Nous savons que Bacon est quelque peu fripon. qu'il y a en lui un chanceleer et un philosophe; reste a restituer son dd a chacun de ces personnages, a voir quelles sont les opinions du porte-galons, quelles sont celles du penseur.

Nous n'hSsitons pas a laisser au chancelier toute la responsabilitS des actes de foi habilement gliss6s dans les oeuvres du philosophe. G'est Svidemment cet homme prudent qui a compost la Prifrre ou Psaume de Fr. Bacon, et aussi la Confession de foi de Fr. Bacon, sorte de glose du Symbole des apdtres. Ce sont la des pieces tout a fait propres k couvrir leur homme, a clore les yeux de notre sainte mere PEglise. On n'est pas oblig6 de les reciter souvent, mais il est bon de les 6crire une fois. Un autre procede bien utile, c'est de semer $k et la dans ses Merits, surtout aux endroits scabreux, des actes de foi bien fervents, des elans vers le Dieu en trois personnes (Preface de la Grande restauration), de declarer que Ton donne a la foi le

tribut qui lui appartient, que l'on est asservi aux oracles divins (ibidem), que Pon-a evacue le poison de la science, etc. ; que, dans les questions d'origines, la foi doit 6tre notre seul guide (Des principes etdes origines); d'affirmer enfin, que les opinions materialistes des anciens philosophes, uniquement basees sur la raison humaine, f>alissent et disparaissent devant la lumtere du Verbe divin revelee aux mortels. Apres, on expose complaisamment ces damnables doctrines ; Pon y met mSme un peu du sien, en ayant soin d'ouvrir <?a et la d'habiles parentheses, ou la question divine est expressement r6servee. Enfin, commeplusieurssftretesvalent mieux qu'une, on a recours encore contre les foudres eccl6siastiques a un dernier genre de paratonnerres : on fait une vraie catilinaire contre Patheisme, qui est plus incroyable que la Legende, le Tnalmud et PA1coran (Essais de morale et de politique, xvi). Leucippe, Democrite, Epicure, sont simplement absurdes; leur secte est la plus degradante des sectes, quoique Lucrece lui ait donne quelque relief. On remarque, pourtant, que Fath&sme a ses apdtres, ses martyrs mSme, comme la religion. Mais qu'importe? puisque les athees aiment mieux subir la mort que se retracter ; cela prouve evidemment, que Patheisme est bien plus sur leurs levres que dans leur coeur (ibidem). Le raisonnement est Strange, mais on sait fort bien qu'il ne sera pas critique. Et maintenant que M. le chancelier est en paix avec le Dieu de son temps, qui est fort jaloux, horriblement jaloux, bien plus que les dieux des anciens, ce qui prouve d'ailleurs qu'il est le vrai Dieu (Sagesse des anciens, xvi), le philosophe Bacon pourra tranquillement exposer ses idSes sans avoir devant lui la desagrSable perspective du bftcher, ce qui ne laisse pas de troubler quelque peu le jugement et la raison.

410 SCIENCE ET MATfiRIALISME.

« Tenons-nous, dit-il, modestement et perpetuellement dans les choses mSmes, et ne nous eloignons des faits particuliers qu'autant qu'il est n6cessaire pour que les images et les rayons des choses puissent se reunir dans Pesprit, comme ils se reunissent au fond de Poeil, etc. » (Dignitt et accroissement des sciences, preface.) Et ailleurs : « Je veux, mon bien-aime fils, te faire contracter une union chaste et legitime avec les choses elles-mSmes. De cette union naitra (voeu superieur a celui de tous les Spithalames) une race fortunee de v6ritables h6ros, qui triompheront des imperfections innombrables de la nature humaine... et cette race repandra Pabondance parmi les hommes et leur procurera la sfecurite, le repos et le bonheur. » (Production virile du Steele.)

La manie de traiter des causes finales dans la physique est des plus pernicieuses. Par, elle Phomme se repose sur des ombres de cause et neglige les causes reelles et vraiment physiques. Les explications de ce genre sont des remoras, qui retardent la navigation et la marche des sciences (Dignity et accroissement, etc., liv. Ill, chap. iv). Evitez surtout Palliance deplorable de la theologie et de la philosophie, de la loi et de la raison. Pour Phistoire naturelle, cette alliance est aussi dangereuse qu'une hostilite ouverte; elle exclut avec entetement tout progres, toute addition, toute amelioration mSme (Penstes et vues sur I'interprttation de la nature, vn). Gherchez les vraies causes : leur connaissance, comme Pa dit Virgile, permet de fouler aux pieds toutes les craintes {DigniU et accroissement, liv. VI). Car la superstition n'est autre chose qu'une terreur panique (ibid., liv. II. chap. xm). Voila un faisceau de preceptes deja peu compatibles avec la notion de Dieu. Bacon va encore

plus loin, et sans oser bannir ouvertement cette idee, il remarque, que « les recherches de Phomme sur la Divinity ont cela de propre, qu'elles ne se terminent jamais par des propositions affirmatives » (Des . principes et des origines); « que, dans Pordre de la nature, il n'est rien de si petit qui n'ait sa cause, et au contraire, rien de si grand qui ne depende de quelque autre chose; en sorte que, dans Passemblage mSme, l'ensemble de la nature renferme dans son sein toute espece d'6v6nements, le plus grand comme le plus petit, et qu'elle le produit en son temps, d'apres une loi dont Peffet est certain. » (Dignitt et accroissement des sciences, liv. II, chap, xni.) Concevoir ainsi Punivers, ce n'est pas nier explicitement la Divinite, mais, a coup sur, c'est la rendre inutile.

Les jugements, que porte Bacon sur les principaux philosophes de Pantiquite, nous fournissent aussi de precieux renseignements. Si, une fois, il s'est cru oblige de lancer &Fecole materialiste de D6mocrite une insulte tellement banale et grossiere, qu'elle semble une expectoration thSologique, comme il s'en repent, comme il repare ses torts en exaltant partout Democrite et Patomisme, en flagellant sans misericorde Aristote et le divin Platon. Pour Bacon, on trouve dans la metaphysique d'Aristote bien plus les expressions de la dialectique que celles de la nature. Qu'attendre d'ailleurs d'un homme, qui a form6 le monde, pour ainsi dire de categories ? Ge fut un sophiste (Refutation des systemes, etc.). Platon n'a jamais saisi que des formes abstraites et admis que des inductions vagues. Sa theosophie n'a pas moins que le dialectique d'Aristote fausse le veritable aspect de la nature. Comme moraliste, Tacite les eclipse tous deux. Arristote a asservi la nature aux mots; Platon Pa asservie a des

pensees; ce n'est pas un philosophe, c'est un poete (Interpretation tie la nature, Des principes, etc.).

Avec quelle durete Bacon les apostrophe Tun et Tautre ! « Je citerai d abord devant nous Aristote, detestable sophiste, §bloui d'une subtilit6 vaine, vil jouet des mots. Lorsque Tesprit humain, pousse d'aventure, comrae par un vent favorable, vers quelque verite, semblait s'y reposer, il osa jeter aux esprits les plus dures entraves, 6dilier un syst&me de deraison et pr6tendre refaire notre Education avec des mots. De cette souche nous sont venus ces subtils diseurs de rien, qui, s'ecartant des chemins fray6s, m6connaissant la lumiere de Thistoire et des faits, sont parvenus, a Taide de la matiere si ductile de leurs preceptes et de leurs theses, et gr&ce i la mobilite de leur esprit, a produire une foule de sectes ch&ives... »

« A ton tour, Platon, pointilleur harmonieux, poete gonfl£, theosophe en d61ire ; certes, pendant que tu debitais ta phras6ologie et que tu nous jetais aux oreilles je ne sais quel murmure philosophique, pendant que tu nous pr£sentais un simulacre de science en la voilant, pendant que tu cherchais k s6duire les esprits par tes. vagues inductions et semblais par Id les 6manciper, tu as su embellir de tes discours les banquets des lettres et des ci toy ens; tu as pu les charmer tous les jours par la gr&ce et Tonction de ton eloquence. Mais, en faisant mentir la V6rit6, cette habitante indigene de Pesprit humain, et qui n'a de refuge nulle autre part, en dStournant nos esprits de Phistoire et des faits, auxquels ils ne sauraient jamais trop s'attacher, en pretendant leur apprendre a penGtrer, par une sorte de contemplation, en eux-mSmes, et k se derouler avec complaisance dans leurs fantaisies t6n6breuses et confuses, tu as assurSment fait preuve d'imposture au premier chef. » (Production virile, chap. 11.)

D6mocrite fut un tout autre homme. A cause de sa haute science naturelle,' il passait pour divin (Rtfuta-

Hon des syst ernes). II s'ecarta des sentiers battus, attribua a la nature une variety immense et infinie, ouvrit a la verite une route nouvelle (Production virile^ ch. 11). Sa philosophic, qui Scarte Dieu du systeme du monde, et ne reconnait pour cause des choses particulieres que la seule n6cessit6, sans Tintervention des causes finales, parait, quant aux causes physiques, avoir beaucoup plus de solidite et avoir penetre plus avant dans la nature que celle de Platon et d'Aristote, qui,tous deux, necessent de rebattre lesujet des causes finales (Dignity et accroissenient des scienees, liv. Ill, ch. iv). Mais la philosophic de Democrite etait trop elevee ; pour la comprendre, il etait besoin de meditations profondes sur, la nature. Le vulgaire n'y entendit rien, et prefera le fracas d'Aristote et Fetalage de Platon. Neanmoins, cette philosophic aurait peutetre vaincu, si Genseric, Attila et les autres barbares ne fussentvenus au secours du platonisme et de Taristotelisme. Alors, la science humaine ay ant fait naufrage, la philosophic d'Aristote et celle de Platon, semblables a des planches d'un bois leger et gonfle, surnagerent et parvinrent jusqu'A. nous, tandis que des productions plus solides coulaient a fond et etaient ensevelies dans un oubli presque total (Des principes et desorigines).

Ailleurs, Bacon remarque que jamais l'atheisme n'a bouleverse les Etats comme la superstition, qu'il fleurit dans les temps de paix, de prosperite generale, tandis qu'au contraire, les temps de barbarie, les dSsastres, les calamites publiques sont eminemment favorables au developpement des idees superstitieuses.

Ce qui precede est plus que sufiisant pour nous edifier sur la vraie pensee de Bacon ; mais il a 6te bien plus expllcite et a pris soin lui-m6me d'exposer, en la faisant sienne, la theorie atomique, c'est-a-dire le materialisme.

En habile homine aussi amoureux du repos, des honneurs et de la fortune que de la verite, Bacon se blottit d'abord derriere Tantiquite ; ce sont les fables mytbologiques des anciens qu'il s'ainuse a interpreter; c'est un resume de leur sagesse qu'il ecrit. Mais peu a l>eu il s'enhardit, et dans son traits De la Nature des clioses, dans celui Des principes et des origines, le voile est si transparent et crible de trous, qu'il n'existe autant dire plus. Que de services lui ont rendus Pan, Cupidon et Protee ! Pan, c'est Tunivers ou l'immensite des choses ; il est infini en substance, compose de principes identiques, d atomes figures, dont les divers groupements, les situations diverses rendent raison de tout. Le Pan mythologique n'a jamais eu d'amours ; cela veut dire que le monde se suffit a lui-meme : il n'engendre point, car hors de lui il n'est pas de corps. (Dignite et accroissement des sciences, liv. II, ch. xin.)

Protee, c'est la mature fluant sans cesse en un troupeau infini de conbinaisons. Faites efforts pour la detruire ; mettez-lui des menottes ; elle prendra pour s'echapper mille formes diverses, se metamorphosera a l'infini, mais sans jamais s'aneantir (Bacon se h&te d'aj outer que Dieu pourrait l'aneantir).

Cupidon, c'est l'atome, toujours enfant; car il est immuable et ne saurait vieillir. L'amour, c'est le mouvement naturel de l'atome, mouvement fatal, inconscient; c'est pourquoi on dit Cupidon aveugle. II estnu, car dans la nature, quoi de plus nu que les elements de la matiere ? Bacon remarque, a ce sujet, que les gens qui rapportent tout a Dieu ont parfaitement raison ; pourtant ils ont le tort de sauter d'un bond unique a la cause premiere ; il est bien plus philosophique de s'elever doucement, par degr6s (Sagesse des an-

ciens). Cupidon, ou la matiere premiere, est sans pere, c'est-a-dire sans cause. Gardez-vous de rechercher le pere ou la mere de Gupidon. Rien n'a pins contribue que cette recherche a denaturer la.philssophie ; vouloir Pentreprendre, c'est prendre des mots pour des ehoses, se perdre dans des conjectures vagues et inutiles. L'essence primordiale de la matiere est inexplicable; elle n'a aucune cause. Mais la matiere primitive est reelle ; elle a de Petendue, de la masse, une forme ; ce n'est point cette matiere chimerique, pauvre, abstraite, d^pouillee de toutes ses qualit6s, produit fantastique del'esprit des philosophes. L'Stre principedoit necessairement avoir une existence tout aussi reelle que les Stres particuliers qui en derivent. La matifere ne saurait Stre indSpendante des formes. Force est bien aussi d'admettre qu'elle a en elle-m6me le principe de son mouvement, si Pon ne veut divorcer pleinement avec ^experience. Entre la matiere premiere, la forme premiere, le premier mouvement, il y a une union indissoluble ; car les principes reels ne sauraient 6tre des 6tres fantastiques. La matiere a-t-elle une origine? Tout homme qui raisonne d'apres le temoignage des sens, doit naturellement penser que la matiere est eternelle {Principes et origines). Elle est indestructible, inpen6trable. On est disppse k admettre Pidee d'H6ron, qui se la figure comme constitute par des atomes, que separe un vide melange. Tout change dans la forme, au fond rien ne se detruit, et le volume de la matiere reste toujours le m6me. Que Ton n'aille pas nier Putilite des recherches relatives au premier etat des elements ou atomes : ce sont peut-etre les plus importantes de toutes. Elles reglent Pacte et la puissance ; elles moderent Pimagination et les oeuvres (Penstes sur la Nature des ehoses). Ce n'est pas la sans doute la philosophie d'Aristote, qui semble avoir obtenu Passentiment universel ; mais, dans les ehoses intellectuelles, rien n'est d'aussi mauvais augure que Passen-

tiinent unanime. II ne s'accorde qu'a la superstition, aux notions vulgaires des sophistes, a ce qui frappe Timagination (Refutation des syst&mes). L'erreur peut rev^tir une fouie de formes ; la verite n'en a qu'une.

Que d'idoles a renverser! que de coups de vent a essuyer avant d'avoir traverse cet ocSan immense, qui bat les rivages de Tile de la Verity ! (Production virile.)

Dans tout ce qui pr6c£de, nous n'avons guere fait que rapprocher et grouper les pensSes analogues ou parentes, que Bacon a seniles dans ses ecrits. Nous nous garderons de rien ajouter. II nous semble que de ce rapprochement jaillit une lumiere assez vive pour que nous laissions nos lecteurs r6pondre eux-m6mes aux questions poshes en tSte de cet article.

LA MtTAPHYSIQUE DE CLAUDE BERNARD

Rien de plus singulier que la philosophic de Claude Bernard : c'est un fonds materialiste, tres scientifique, tres solide, gauchement revetu d'une gaze metaphysique. Et quelle gaze ! Nous allons tocher, par de simples rapprochements, de mettre en relief les curieuses contradictions que commet a chaque instant le chef actuel de la physiologie fran$aise. Quant a determiner a quoi ces contradictions sont imputables, c'est un point que nous ne pouvons ni ne voulons decider.

Une des pretentions de Claude Bernard est de n'fitre

1 Rapport sur les progres et la marche de la physiologie generale en France (1867).

POLfiMIQUE. 417

ni spiritualiste ni materialiste. Matiere, esprit : vains mots, abstractions creuses ! II n'y a dans le monde que des phenomenes. C'est la banale objection, dontchaque jour on nous rebat les oreilles. Mais a quoi tiennentvos phenomenes ? Ce sont, dites-vous, les effets de proprietes naturelles. Bien. Nous tombons d'une abstraction dans une autre. Mais vos proprietes naturelles? Ce sont apparemment des modes, des qualites d'une substance etendue, sans quoi vousen faites des entites abstraites, moins que rien. Mais rassurons-nous; cette belle declaration de principes ne tire pas a consequence. Claude Bernard faitcomme tout le monde ; pratiquement il agit, comme s'il croyait a la parfaite rSalite des corps, et laisse son scepticisme a laporte du laboratoire.

La preuve, qu'il croit parfaitement a Pexistence de la matiere, c'est qu'il raisonne au sujet de ses qualit6s, assez mal, il est vrai, mais qu'importe ? Pour lui, la mati&re est chose inerte, depourvue de spontan&te. C'est la conception du spiritualisme, et Ton n'y arrive qu'en fermant les yeux pour ne pas voir le monde. La vieille id6e de Pinertie materielle n'est plus bonne qu'a ranger a cdt6 de celle du pur esprit, dans le Mus£e de Cluny de la metaphysique. Astronomes, physiciens et chimistes s'accordent pour nous prouver que Pattraction est inh£rente aux elements materiels, mineraux oii organiques, tout autant que la masse, tout autant que Pimpen6trabilite. II est triste d'entendre un homme de merite redire, comme un echo, des banalites aussi contraires aux enseignements de la science. Mais passons, et continuons a d£brouiller P6cheveau.

Apres avoir sauvegard6 tellement quellement les bons principes, en niant la mati&re etl'esprit, Claude Bernard etudie les corps organises et raisonne a leur sujet souvent pertinemment, parfois tres impertinemment.

Au fond, dit-il avec beaucoup de raison, Petoffe du monde est une. C'est seulement par le mode d'agr6gation, que Pelement mineral differe de P£lement orga-

nique. Une seule physique, line seule ohimie reglent les phenomenes du monde vivant et de celui qui nePest plus ou ne Pest pas encore. Les m6mes materiauxchimiques, egalement irreductibles, se trouvent sous le manteau de la vie et en dehors de lui. Seuls, les modes de groupement varient. Plusde complexity, plus d'instabilite aussi, tels sont les caract&res de ces combinaisons organ iques, constituant les 6tres vi vants et auxquels on a donne le nom de principes immddiats (albumine, fibrine, etc.). Mais ces principes immediats eux-m6mes, Phomme pourra certainement un jour en determiner scientifiquement la formation ; deja il le peut pour certains. Pourra-t-il aussi maltriser la vie, provoquer la genese spontan6e d^tres vivants, cr6er enfin, non pas en vivifiant Pargile comme Jehovah, mais cr6er comme cree le savant, c'est-4-dire diriger les forces naturelles? Claude Bernard le pense, et nous aussi. Cela se peut dSduire de la theorie deterministe, qu'il professe, mais sans oser ou sans pouvoir poursuivre jusqu'au bout les consequences de son credo scientiflque.

Les faits, les phenomenes du monde sont ordonnes ; ils se deduisent les uns des autres, se provoquent par un enchainement sans fin. Certaines conditions donnees en engendrent necessairement certaines autres ; ellesles ddterminent, inflexibles et invariables comme le fatum antique. Remonter deplus en plus loin cette serie indefinie, en procedant toujours duconnu aPinconnu, puis verifier, si c'est possible, les observations et les inductions par des experiences, c'est-a-dire par Parrangement des conditions qui, forcement, doivent susciter un fait donne, si la loi entrevue ou soupconnee est r£elle : c'est la lebut, c'est \k la marche de la science.

Tout cela est parfaitement conforme a la methode scientiflque, et le seul reproche que Pon puisse faire a ce sujet a Claude Bernard, c'est d'accorder au contrfile experimental une importance par trop grande ; car la science ne s'arrete pas encore la ou Pexperience est

impossible. Que Phommepuisse ounonimprimera son gre un mouvement a la serie cles causes et des effets, cette s6rie n'en existe pas moins. L'observation peut souvent la decouvrir et en formuler la loi ; car Pobservation precede Pexperience qui est seulement une observation provoqu6e, Elle existe n6cessairement avant elle, passe la ou Pexperimentation s'arr^te, lui succede, comme elle Pavait precedee, et va plus loin. Des sciences entieres, et parmi elles une des plus rigoureusement exactes, Pastronomie, ne sont faites que d'observations et neanmoins ne sont nullement metaphysiques n'en deplaise a M. Caro.

II n'est pas moins incontestable, que, de chatnon en chainon, de cause en cause, on finittoujours par arriver a une limite infranchissable aujourd'hui, franchissable demain. Au del A. de cette limite essentiellement variable, Claude Bernard place une cause qu'il appelle sourde. Cette cause sourde, qui recule lachement de plus en plus, est, selon M. Caro, la raison d'etre de la metaphysique. Cette derniere science (c'est M. Caro qui Pappelle ainsi) commence, parait-il avec les tenebres exterieures. Laissons-lui ce sombre empire, tout en nous efforgant d'en eclairer les frontieres, et continuons a examiner le determinisme de Claude Bernard, qui a de nombreux points de contact avec le materialisme.

En effete pour Claude Bernard, comme pour nous, rien ne se cree ni ne se perd. La matiere est eternelle, et le mot creation doit se prendre seulement dans le sens de formation. Pour lui, comme pour nous, les mots « force, vie, mort, etc. », ne sont que de pures abstractions sans existence propre, la matiere vivante n'est que la matiere organique, groupee en utricules, en cellules, en fibres, au sein desquelles circule, par endosmose et exosmose, un double courant materiel ; au sein desquelles s'opere une incessante renovation, un mouvement d'assimilationetdedesassimilation, dontParret

4*jO SCIENCE ET MATERIALISMS.

durable determine la dissolution du corpuscule organique : la mort.

Mais ces Elements organises du moins descendent-ils toujours et n6cessairement les uns des autres, ce qui etablirait une difference de fait entre ce qui vit et ce qui ne vit point ? Nullement. Claude Bernard a vu des globules Wanes se former spontan6ment sous le microscope, dans une goutte de serum sucr6. Or, puisque les elements histologiques se forment spontanement dans une solution de principes immediats, et qued'autre part le chimiste peut dej& et pourra de plus en plus constituer ces principes immediate, dans son laboratoire aux depens de la mature minSrale, la science doit forcement arriver k creer k son gre des £tres vivants k determiner des esp&ces nouvelles. Claude Bernard n'en doute pas, et nous nous rangeons volontiers k son opinion. Maisvoilalametaphysiqueetl'immaterielbienmalades. Rien de plus curieux que les gauehes efforts faits par notre physiologiste pour leur sauver la vie.

Aprfcs avoir tres solidement et tr&s raisonnablement 6tabli qu'il n'y a point de proprietes ind^pendantes d'un substratum materiel, et mftme que toute variation dans le mode d'action des proprietes 616mentaires coincide necessairement, dans le monde organise, avec un changement materiel, visible ou non, au sein des tissus vivants, Claude Bernard, sacrifiant la logique, sans plus de souci qu'il n'en prendrait d'une grenouille^devouee a la deesse Vivisection, se lance gauchement dans le jargon metaphysique, et separant les proprietes des corps de ces corps eux-memes, il en fait sans h6siter des entites directrices. Si nous ne citions, on aurait peine a nous croire : « La matifcre organisee, pas plus que la matiere min6rale, n'engendre les ph£nom6nes dont elle est le siege ; elle leur sert seulement de condition morphologique de manifestation. » (P. 225.)

« L'intelligence elle-mSme, dont les ph^nomenes caracterisent l'expression la plus 61ev6e de la vie, existe

en dehors des etres vivants, dans Tharmonie et dans les lois de Funivers. » (P. 223.)

« La matiere, quelle qu'ellesoit, esttoujours par ellememe d6nu6e de spontaneity et n'engendre rien ; elle ne fait qu'exprimer par ses proprietes Yid6e de celui qui a cree la machine qui fonctionne. De sorte que la matiere organisee du cerveau,qui manifeste des phenomtoes de sensibilite et d'intelligence propres a l'Stre vivant, n'a pas plus conscience de la pensee et des phenomenes qu'elle manifeste que la matiere brute d'une machine inerte. » (P. 227.)

« Quand on considere revolution d'un etre vivant, on voit clairement que Torganisation est la consequence d'une loi organogenique qui preexiste. Nous savons que Poeuf est la premiere condition organique de manifestation de cette loi. (Test un centre nutritif, qui, dans un milieu convenable, cree Torganisme. II y a la, en quelque sorte, des id4es tvolutives et des idies fonctionnelles qui se realisent sous nos yeux. Ces idees sont virtuelles, et les excitants physico-chimiques ne font que les manifester, mais ne les engendrent pas. » (P. 228.)

Pourtant nous trouvons ailleurs (notamment p. 226), que la vie et les fonctions vitales sont de pures abstractions de langage ; qu'il faut toujours, en derniere analyse, en arriver aux proprietes organotrophiques des elements organises. Est-ce que Pon n'appelle pas galimatias double toute proposition egalement inintellitelligible pour celui qui l'enonce et pour ceux qui Tentendent ?

Si maintenant nous examinons les idees de Claude Bernard sur la constitution des etres organises complexes, sur l'origine de ces etres, sur le libre arbitre au point de vue deterministe ; si nous comparons ces idees aux faits 6num6res par Pauteur et qui les detruisent

sou vent radicalement, nous trouvons la meme ambiguite, le m&me amalgame de contradictions, qui Jmrlent de se voir attachees ensemble et dos k dos.

Chez certains etres organises inferieurs, les tissus semblent confondus dans une gangue commune : ou bien la fibre musculaireet la cellules nerveuse ne se sont point encore model6es, ou bien elles existent deja, mais le tissu nerveux sensitif ne se sSpare point du tissu nerveux moteur. C'est exactement Pimage de la confusion qui parait r£gner dans l'esprit de Claude Bernard, comme dans son style, oil notions positives, fantaisies metaphysiques, methode sSverement scientifique et escamotages scolastiques se mSlent, s'engrenent, se heurtent de la plus lamentable fagon.

Ecoutons d'abord le savant. Tous les organes, dit-il, tous les tissus se peuvent ramener par l'analyse a un groupe d'elements histologiques, fibres ou cellules, absorbant et exhalant, vivant en un mot, au sein d'un milieu liquide.

Chez lesfetres complexes, ces Elements sont multiples pour la forme et la fonction, qui ne peut s'en separer. Pas de mouvement sans cellules ou fibres contractibles; pas de sensibilite sans cellules nerveuses sensibles ; pas de faits dits psychiques sans cellules consciences, et la sensibilite consciente n'est ni plus ni moins mysterieuse que la sensibilite inconsciente, de mSme que ces deux modes de la sensibilite ne different pas essentiellement de la volonte, etc.

Car tous ces faits sont determinables, c'est a dire se produisent fatalement dans des conditions physico-chimiques donnees, pour disparaltre non moins fatalement avec ces conditions.

Voici un muscle mort et deja en etat de rigidite cadavSrique ; par une transfusion de sang vivant dans les vaisseaux qui s'y rendent, nous lui restituons sa contractility.

Voici un chien decapitS. Prenons cette t6te separee

l du tronc et faisons passer dans son systeme vasculaire

s quelques ondees de sang vivant et oxygene, aussitdt reparaissent le mouvement, la sensibilite, probablement

\ Tintelligence. L'&me et la vie sont revenues.

Voila qui estbien. Mais si lesfonctions sont purement la somme des propriet6s elementaires organotrophiques appartenant aux cellules et aux fibres des tissus, Thomme n'est done, commele pretendent les grossiers et abominables materialistes, que le premier des animaux terrestres, et chez lui, aussi bien que chez eux, la vie, les fonctions, les facultes sont rigoureusement asservies aux organes, dont le jeu est lui-m6me en correlation absolue avec les milieux aux d6pens desquels ils vivent, et alors il nous faut dire un dernier adieu aux entites psychiques, au doux r6ve d'une vie future, immortelle ; car la personnalite s'aneantit fatalement, alors que se dissout l'agregat dont elle etait ^expression. II nous faut aussi dire adieu au libre arbitre.

' Mais tout cela serait trop horrible pour Claude Ber-

nard, qui, changeant aussitot de plume et d'encrier, travaille a obscurcir ce qu'il avait eclairci.

II nous a dit, ailleurs, que Pon pouvait deja determiner, e'est a dire former des elements vivants sans parents ; or, un certain nombre d'Stres occupant la limite inferieure du r6gne animal ne sont constitues que par une cellule simple, un 616ment histologique isole ; on s'attend done a le voir logiquement en conclure que la generation spontanee, tout impie qu'elle soit, n'est

I point antiscientifique, d'autant plus, que chez tous les

!• £tres organises, Povule n'est qu'une cellule simple avec

noyau et nucleole. Mais point, oubliant les organismes inferieurs, qui seraient trop embarrassants, Claude

► Bernard considere seulement Poeuf des animaux superieurs et aussitot (Que la Providence en soit benie !) il y decouvre une entite qui sauve tout : e'est une id6e ^volutrice. L/oeuf, dit-il, fournit seulement des conditions conyenables psur la realisation d'une id6e cr6atrice>

laquelle se transmet par hSredite ou tradition organique.

Ne demandons pas k notre trop ing6nieux physiologiste oil est cette idee, si une id6e, c'est-a-dire la notion d'un rapport, peut se trouver ailleurs que dans un groupe de ces cellules nerveuses, qu'il ne craint pas et avec raison, d'appeler conscientes, Claude Bernard ne nous repondrait sans doute pas ; il t&che de se tirer de la difficult^ en affirmant que Foeuf est plus qu'une cellule, que c'est un devenir, et qu'il serait insense d'admettre qa'une cellule put renfermer des proprietes futures (p. 110). Aussi n'en renferme-t-ellepas. Ces propri6tes futures appartiendront a d'autres elements histologiques, futurs aussi, et descendus de l'ovule comme une lignee descend de ses anc^tres. C'est le cas de rappeler a Claude Bernard, qu'a une autre page, il a admis et prouve que la generation nediflfere pas essentiellement de la nutrition, laquelle est simplement une generation continu6e ; que, dans le dGveloppement embryonnaire, tout comme dans la renovation successive des fibres et cellules par nutrition simple, il y a analogie ou identity de proc6des et d'actes. L'in vocation d'identites directrices n'est done pas plus necessaire dans le premier cas que dans le second. C'est fatalementet par pur d^terminisme que la cellule A engendre, par proliferation ou gen&se spontanee, la cellule B, laquelle sera mere de la cellule C, etc. C'est bien une tradition organique, mais une tradition fatale et,inconsciente. Chez les etres complexes, T6tendue de la s6rie generatrice et la diversite de ses Elements pourraientetonner; mais lemerveilleux s'6vanouit, si Ton considere les phases de cette generation dans Pensemble du monde organique, car, en descendant Techelle des 6tres, on voit la serie des creations de tissus s'ecourter, se simplifier, se d6grader de plus en plus, de Thomme k la monade et aux infusoires inferieurs, chez qui la multiplication par scission ne cree plus que des elements identiques au parent.

De tous les raisonnements plus ou moins subtils, dont

Claude Bernard s'est rendu coupable, le moins curieux n'est pas celui qui t&che de faire vivre en bonne intelligence le determinisme et le libre arbitre.

L'auteur neglige d'abord ce determinisme naturel, qui, daas tout le monde vivant, enchalne rigoureusesement la fonction a l'organe, et T6nergie de cette fonction a la perfection de cet organe. Ainsi, sans sortir de l'humanite, chaque racetypique aune organisation speciale, par suite des aptitudes diverses. Le negre ne sent, ne pense ni ne raisonne comme le blanc, et il ne depend, pas de lui de loger dans sa boite cranienne ethiopique un cerveau caucasien.

Notre physiologiste se borne done a envisager les phenomfenes vitaux, sur lesquels Texperimentation a quelque pouvoir, qu'ellepeut determiner ; puis, scindant le domaine du libre arbitre, il ne lui laisse que la periode directrice, et il annexe au determinisne la periode executive. C'est la, dit-il, la condition de la liberte, et les dieux eux-mSmes y seraient admis.

Mais la periode directrice depend evidemment de la pensee qui dirige ; cette pens6e depend de Torganisation du cerveau qui Ta creee ; or, cette organisation n'est que le resultat de Theredite, de l^ducation, de Tinfluence des milieux cosmiques et sociaux, et voila la distinction aneantie a tout jamais.

Oh ! que la logique et la nettete des conceptions sont choses precieuses autant que rares. Voir clairement les faits, chercher des voies nouvelles, trouver des experiences ingenieuses ; tout cela est beaucoup ; mais, pour prendre place au rang des maltres, il faut plus encore que cela, il faut faire parler hardiment les faits observes et deduire franchement les lois, dont ils sont Fexpression, sans managements et sans crainte. Ce sont la des conditions absolument necessaires pour determiner un homme d'un vrai genie. Sans elles, ftit-on m6me un exp6rimentateur tr6s ingenieux, on ne sort guere de la masse des Scrivains obscurs et des professeurs me-

diocres; sans elles, on ne prend jamais place k c6te de ces hommes egalement grands par le caractere et parle savoir, qui ont os6 vaillamment, et des pieds k la t£te, d£shabiller la VSritt.

L'IDtALISME

A M. DALLY ! .

Mon cher ami, les lauriers de Pyrrhon, de Berkeley, etc; vous empSchaient de dormir ; vous avez voulu marcher sur les traces de ces philosophes ; je le regrette pour vous, car, tout en vous connaissant trop pour douter un seul instant de votre sante intellectuelle, j'ai toujours regard^, avec la presque totalite des hommes, vos honorables predecesseurs non pas pr6cisement comme des fous, mais comme quelque chose d'approchant. Vous avez, pour vous consoler, Topinion de Malebranche, lequel declare net, que nous tous, qui croyons £tourdiment a Texistence de la matiere, nous sommes purement et simplement de petits esprits. Neanmoins, examinons, puisque vous le voulez, les subtilitSs dont vous vous 6tes bravement constitue le champion. Aussi bien la m6decine hypocratique tolere une petite debauche de temps en temps. Gela fouette le sang et stimule la vie.

Nous avons d'abord a vous opposer des arguments de sens commun, qui ne sont pas sans quelque valeur. Si tout est illusion, hallucination, apparence, vous voila dans une situation bien critique. Vous n'Stes pas bien

1 Get article fut public, dans LaPensde nouvelle [12 juUletl8G8) en meme temps qu'un article de M. Dally intitule : La matiere etciste-t-ellef

certain de ne point 6tre seul au monde. Peut-etre vivezvous au milieu d'une immense fantasmagorie ; vous aimez, vous haissez des etres, qui n'ont point d'existence reelle et demontree. Quand vous nous faiteS l'honneur de discuter avec nous, vous discutez peutetre avec des fantomes et vous ecrivez avec une ombre de plume. Vous n'etes reellement certain que de votre existence, et encore, votre corps pourrait bien n'etre qu'une apparence de corps : seule, votre pensee, votre moi existe ; vous voila eleve du modeste etat d'homme d'esprit a la dignite de pur esprit.

Est-ce a dire pour cela, qu'il soit tres facile de vous prouver par A + B que vous chevauchez a travers une foret de sophismes, a califourchon sur un paradoxe ? Nullement. II est des verites si vraies qu'elles se derobent presque auraisonnement. (Test qu'on les percoit imm^diatement, sans qu'il soit necessaire de les etayer par une serie de propositions. Je meplante une aiguille dans la peau, je suis tourmente par une migraine: dans les deux cas, j'eprouve une douleur aigue, et il m'est a peu pres impossible de vous le demontrer par un enchainement de syllogismes ; cependant toute votre dialectique sera impuissante a me persuader que je ne souffre point.

Neanmoins, puisque nous sommes en train de faire des bulles de savon, allons jusqu'au bout, et voyons ce qu'il faut entendre par propriete des corps ; s'il est concevable que des proprietespuissent exister sans substance materielle ; si, etant admis que toutes les proprietes sont inh6rentes a un substratum materiel, il s'ensuit que ces proprietes doivent se manifester 6ternellement, partout et toujours, sans aucune intermittence.

Soit un corps (accordez-moi pour un moment qu'il y en ait) : ce corps, qui n'est point inerte, car il n'y a point d'inertie dans le monde, provoque dans le milieu ambiant certaines vibrations, certains mouvements,

lesquels, transmis a mes organes, me donnent une sensation lumineuse ou auditive, ou bien, soit par contact direct, soit par contact indirect, suite d'une volatilisation, il provoque en moi la perception d'une saveur ou d'une odeur, d'une sensation tactile. J'en conclus aussitot que ce corps existe, quoiqu'en realite toutes ces sensations soient ce que vous appelez des phenomenes, des perceptions cerebrales (je crois que j'ai un cerveau). II n'en est pas moins vrai, que si je perds un sens, tout un groupe de sensations est en m6me temps perdu pour moi ; que si je les perds tous et en ni6me temps toute memoire, je ne sais plus que le monde exterieur existe, je ne sais plus mSme si j'existe ; car la pensee, qui ne se nourrit plus de sensations ou d'iinpressions passees ou presentes, s'aneantit. Me voila done reduit & l'etat de plante, mais les corps n'en existe ni plus ni moins pour cela, et si, tout en perdant ce qui faisait de moi un etre sentant et pensant, j'ai conserve la faculte de marcher, de ine mouvoir, sans en avoir conscience, a la maniere d'un astre fendant l'espace, je me heurterai a ces corps dont vous niez la realite. Je n'aurai pas conscience du choc, du heurt, mais je n'en serai pas moins arrfete dans ma course. Cette resistance des corps nous peut seule prouver, selon Destutt de Tracy, que le monde exterieur n'est point une illusion. J'accorde, quant a moi, une valeur tout aussi grande a toutes nos sensations speciales, mais je crois cependant que I'argument de Destutt de Tracy n'est pas mauvais. Les corps ont done le pouvoir de provoqueren moi des sensations purement subjectives ; mais ces sensations sont liees plus ou moins immediatement a des mouvements materiels, divers comme les sensations qu'ils eveillent ; je suis done en droit de reconnaltre aux corps des proprietes variees, inherentes a leur substance, et je sais de plus que ces corps ont des qualites, dont il m'est impossible de les depouiller, dont meme il m'est impos-

sible de les concevoir depouilles : c'est la masse, c'est l'impen6trabilite, c'est la qualite d'occuper, a l'exclusion de tout autre corps, une certaine portion de l'etendue.

Sans doute l'homme ne connait point toutes les proprietes des corps, propriety d'autant plus nombreuses pour un 6tre organise quelconque que cet Stre a un systfeme nerveux plus impressionnable, plus d^veloppe. L'histoire naturelle, l'anatomie et la physiologie comparees sont dej& assez avancees pour qu'il soit possible de faire a ce sujet, d'une fagon conjecturale sans doute, mais trfes probable, la psychologie du regne animal, en la parcourant du radiaire a l'homme. Ge seul fait qu'a mesure que notre science progresse, que nos moyens d'investigation se multiplient, nous d&couvrons aux corps des propriStes nouvelles, me parait prouver sufflsamment a quiconque n'est point mine par un scepticisme chronique, que les propri6t6s des corps ont une base objective. Ainsi, les rayons obscurs et calorifiques du spectre solaire existaient bien avant que la physique eut constate leur existence, bien avant que Tyndall etlt reussi k les rendre lumineux.

Or, comme nous n'avons jamais constate, que Tune quelconque des proprietes des corps exist&t sans un substratum 6tendu, sans ce que mon collaborates Coudereau a appele un proprietaire, je ne comprends pas bien votre 61oquente apostrophe a M. Vyrouboff, qui a la temerit6 de croire & l'existence de la mattere. Je vous comprends encore moins, quand vous affirmez que M. Vyrouboff touche la durete, mais jamais un corps dur. Pour le coup, voil& de la mythologie ; vous personnifiez une abstraction; c'est comme cela que les Grecs ont peupl6 tout un coin de TOlympe. II y a dans le monde beaucoup de corps durs, mais la durete n'existe pas.

Les propri6t6s des corps leur sont done inh6rentes, et cela ind^pendamment des sensations, des phenome-

430 SCIENCE ET MATERIALISMS.

nes subjectifs qu ellesexcitenten nous; mais s'ensuit-il que la matiere possede toujours l'ensemble des proprietes que nous lui voyons manifester dans l'univers f Evidemment non. La physique nous enseigne que la matiere peut revetir differents etats, sous chacun desquels elle est douee pour nous de proprietes distinctes. L'acide carboniqne gazeux est incolore, elastique, etc. Soumettons-le a une forte pression, aussitot il acquiert des proprietes nouvelles ; il se transformeen un liquide transparent, liquide, mobile. Comprimons toujours ; notre acide carbonique, qui est pourtant le meme corps devient blanc de neige, solide ; il attaque et desorganise nos tissus. tout cela sans que sa composition chimique ait varie. Ses proprietes varient done avec sa densite, avec sa masse.

De ce que la vie est inherente a la matiere, vous en eonduez qu'elle est indestructible, qu'elle existe toujours a 1 etat apparent ou latent. Ici encore, vous personniliez une abstraction ; il n'y a pas plus d'entitS vie qu'il n'y a d entite durete. U y a simplement des corps vivants. qui eux-memes procedent de corps non vivants et y retournent, puisque la geologie nous enseigne que la terre n a point toujours porte et nourri des etres organises et que, d autre part, vous renoncez a votre theorie des germes errants. La vie est bien une propriete de la matiere, mais e'est une propriete qu'elle ne revet point toujours, de meme que Tacide carbonique nest pas toujours blanc, solide; e'est une propriete possible. Je prefere ce mot possible au mot latent, qui rappelle lidee d'un etre metaphysique, blotti au sein iles corps ; au mot virtuel, qui a des inconvenients analogues.

Sans doute le brome n'est brome qu'a la condition de conserver un certain ensemble de proprietes ; il n'y a done pas de brome en soi, mais il y a dans le corps brome des qualites de masse, d'etendue, d'impenStrabilite, qu'il nous est impossible d'aneantir, tandis

que, la chimie progressant, il sera peut-etre tres possible un jour de detruire le brome en tant que brome, c'est-a-dire d'en changer a volonte les proprietes.

II est meme probable que ces metamorphoses, impossibles aujourd'hui dans nos laboratoires, s'accomplissent incessamment dans le laboratoire sans limites de Tunivers, dans les espaces celestes ou les mondes s'agglomerent et se dissolvent. Je dis il est probable, je dirais il est certain, si la magnifique theorie cosinogonique des Tycho-Brahe, Kepler, Laplace et Arago etait aussi rigoureusement demontree qu'elle est vraisemblable. Admettons, avec la pleiade des grands astronomes que je viens de nommer, admettons que les astres. se forment par une lente condensation de Tether celeste, si tenu qu'il n'agit plus sur nos sens, de cet ether auquel nous ne pouvons croire qu'en constatant scientifiquement ses ondulations; nous aurons alors, mon cher ami, cette substance a laquelle vous ne voulez croire que de visu, a laquelle m6me, pour etre consequent, vous ne pouvez croire de visu. Mais nous, qui sommes'plus credules, nous verrons cette gangue homogene de Tunivers perdre peu a peu son homogenite, a mesure que diminuera son degre de sublimation 1 . Nous la verrons d'abord devenir visible, revetir Taspect laiteux des nebuleuses, puis rouler en tourbillonnant autour d'un noyau lumineux, concrete a son centre, puis passer a Tetat stellaire. Dans cet astre nouveau-ne, le spectroscope nous decelera la presence de sodium, de magnesium, etc., a Tetat gazeux. Puis, Tastre devenant obscur, nous cesserons de le voir, ou bien, si nous avons des lunettes assez puissantes, nous le verrons prendre Taspect de nos planetes. La geologie nous permettra, dans tous les cas, de suivre par analogie Thistoire de notre corps celeste. Nous verrons sa surface se refroidir, se durcir, la vapeur d'eau s'y con-

1 Dans ces dernieres annees, les beaux travaux de TastroDome anglais Lokyer ont donnS une base scientifique a cette hypothese.

denser en oc£an ; tous nos minSraux, et d'autres encore peut-£tre, s'y produiront, s'y combineront par une diff£renciation de plus en plus complete. Enfin, les Stres organises des plus rudimentaires nattront spontanement sur ce globe de formation nouvelle. Une fois apparu, le monde organist s'y diflterenciera de plus en plus, comme Tavait fait avant lui le monde mineral. Aprfes 6tre devenue vivante, la matiere deviendra pensante, et ainsi de suite jusqu'au jour peut-etre ou Tun des Stres organises, lentement 61abor6s dans ce vaste creuset, s'amusera k faire de la scolastique et a se demander si Tunivers n'est point une grande lanterne magique.

Je m'arr£te, mon ami, et si vous n'Stes point convaincu, je m'en lave les mains. Avec ou sans raisonnement, je continuerai a croire a la parfaite existence de la matiere. De tous les actes de foi, c'est la bien certainement le plus legitime ; car ceux-la mSme qui s'amusent k nier la reality des corps, se conduisent dans la pratique comme s'ils y croyaient parfaitement. Je finis done en vous disant, avec un vigoureux penseur du si fecle dernier : « Pourquoi m'epoumonnerais-je a dissiper un doute que vous n'avez pas ? Mon temps est-il de si peu de valeur a vos yeux ? En mettez-vous si peu au vdtre? N'y a-t-il plus de vSrites a chercher ou a ^claircir? Occupons-nous de quelque chose de plus important, ou, si nous n'avons que de ces frivolites a dire, dormons et dig6rons. »

C'est Denis Diderot, mon ami, qui me fournit cette peroraison, et ce fut un homme (Tun grand bon sens.

pol£mique. 433

BRUSLEMENT D'AULCUNS SORCIERS

'apparition

eons qu'ils amenent sont si foibles qn'elles ne meritent presque point de responses, puisqu'elles se refntent d'elles-mesmes. Tout ce qu'ils alleguent pour la preuve de leur dire est, qu'ils rapportent les visions on aux sens <rni sont de$us et trompez, on a la fanlse imagination, ou aux atomes. Telles personnes sont athdes et des epicuriens.

P. de Rosset, « Hist, tragiques. »

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