LETTRE AU R. P. HYACINTHE
Monsieur,
Je viens faire sincèrement, sans colère, sans haine, même sans aigrenr, la critiqne de ce qui me semble mauvais dans votre conférence. Faire une pareille critique dans ce journal i, c'est m'engager à rester sur le terrain des grandes questions scientifiques et morales, à rétude desquelles nous autres profanes ne cessons de demander lumière et appui; c'est dire aussi que j'entends ne m'affranchir en rien des égards dus à toute conviction sincère.
Il y a dans votre discours des choses, que je blâme fortement et d'autres aussi que j'approuve, tout en me doutant bien que nous ne les entendons pas de la même façon.
Quelques mots d'abord sur la forme. Mes amis et moi, habitués à la rigueur et à la sobriété des raisonnements scientifiques, nous trouvons votre parole souvent vague , obscure , parfois inintelligible. Nous aurions préféré moins de ces vulgaires ornements de rhétorique, indignes du véritable orateur, et plus de densité, plus de suite dans le raisonnement. Tout en y perdant
' Libre Pensée, 9 décembre 180G.
POLÉMIOUE. 395
les trois quarts de sa longueur, votre oraison y eût gagné en solidité, en cohésion.
Nous n'avons à vous reprocher qu'une seule violence de langage; c'est peu, mais c'est bien assez. Pourquoi rééditant une insulte, vieille de vingt ans, dites-vous, et qui dormait dans un juste oubli, appeler le matérialisme «une canaille de doctrine, que l'on repousse du talon». Ce mot est pitoresque sans doute, mais si M. Yeuillot le flaire, il y sentira, je le crains, une odeur de ruisseau. A quoi bon? Puisque vous vous arcboutez, croyez-vous, sur les puissants piliers de la vérité, vous laisser aller à cette violence, qui, comme toutes les violences, ne prouve rien. Songez donc à toutes les doctrines que l'Eglise a, successivement et avec la plus grande bonne foi. anathématisées, injuriées et même persécutées. Paganisme, judaïsme, mahométisme, toutes les hérésies, depuis le donatisme jusqu'au luthérianisme et au jansénisme, ont été des canailles de doctrines, uniquement parce qu'elles se tenaient en dehors du giron de l'Église. J'omets, par pure générosité . les systèmes scientifiques et philosophiques, non épargnés cependant.
Tant de violences inconsidérées, tant de crimes pieux, commis par excès de zèle, devraient, ce me semble, inspirer plus de modération. Pourquoi mettre hors la loi et accabler du poids d'une sainte colère ceux qui refusent de croire à un surnaturel, que l'œil de la science, si sur et si perçant, ne découvre nulle part. Quant à nous, nous ne redoutons nullement l'appellation de matérialiste, i;r?5e dans un certain sens, étant parfaitement sûr que l'on peut être matérialiste sans être im scélérat. Quoi qu'il en soit, nous tâcherons de vous donner l'exemple du calme et de la modération, qui accompagnent d'ordinaire l'amour du vrai, et c'est dans cet esprit, que nous allons aborder le corps même de votre discours.
Relevons d'abord dans votre homélie tout ce qui à
nos yeux est erreur. YouLiut fuire l'histoire de la famille, vous commencez logiquement par vous occuper de l'individu, et vous divisez les modes de son activité en physique, intellectuel et moral — le sang, dites-vous, la raison et la vertn. Nous dirions, nous : actes nutritifs, actes cérébraux, su])divisant ces derniers en sensitifs, moraux et intellectuels. Tout en étant plus physiologique que la vôtre, notre classitication n'est pas plus matérialiste; car, aussi bien que nous, vous êtes obligé <le donner à la pensée un siil)stratiim matériel, et vous nous parlez sans sourciller « des ligaments et des conduits mystérieux de la pensée ». C'est un fait plein d'enseignement que de voir toujours les spiritualistes, je dis les plus abstraits, obligés de recourir à ces métaphores concrètes, grossièrement matérielles, sans jamais pouvoir donner à leur langage l'impalpabilité de leur pensée.
Puis, vous arrivez à la famille. « Quoi qu'en disent les sophistes du xvuje siècle et leurs héritiers du xixsiècle (encore des injures), l'homme n'a jamais existé à l'état de nature, mais toujours à l'état social. » Ou "appelez-vous l'état de nature? Vous ignorez sans doute qu'aujourd'hui encore on trouve en Australie des hommes parfaitement incivilisables, si pauvrement intelligents qu'ils ne peuvent compter au delà de six , ni se l)âtir une cabane, ni se grouper en tribu, si voisins de l'animalité, que la mère y dévore le cadavre de son enfant. Et le Xéo-Calédonien anthropophage, qui abandonne sans hésiter ses parents malades, et souvent les étouffe et les enterre tout vivants! Notre pauvre ancêtre, l'Européen antéhistorique, ne vivait-il pas aussi à l'état de nature, alors que, blotti dans le creux d'un rocher ou dans une grotte naturelle, il y dévorait froidement la proie animale ou liumaine que sa grossière hache de pierre avait abattue? Cela aux époques de l'ours des cavernes, du renne, du mammouth, quand la Bible ne pouvait être écrite et quand on ne songeait,
guère, liélas, à ce que vous appelez poétiquement « le berceau fleuri d'Eden » .
Après la famille, la grande société. Elle vint, ditesvous, à la suite du déluge et de la dispersion du genre humain. La science ne nie pas le déluge biblique. Elle en fixe même approximativement l'époque, mais elle ne l'admet pas universel. Elle sait que la surface du globe a maintes fois été recouverte par les eaux, mais partiellement et successivement, et elle croit que la pauvre arche de l'humanité primitive a surnagé bien des fois. C'est même cette force de résistance, tant de fois déployée par l'homme des premiers âges, non protégé encore par la puissante armure de la science, qui nous fait envisager sans trop d'efïroi le retour possiJîle de calamités semblables 1. Après tant de dures épreuves victorieusement supportées, il est impossible que le patrimoine scientifique de l'humanité ne dure pas désormais autant qu'elle, en dépit de tous les cataclysmes, en dépit aussi de ces effroyables invasions de barbares providentiels, dont vous nous menacez d'une voix tonnante.
A ce sujet, voici, ou a peu près, vos paroles : « Quand la société démoralisée est devenue un cadavre, Diet', donne un coup de sifflet (sic), et, du centre de ce vaste réservoir d'hommes, l'Asie, s'épanche un flot de barbares grossiers et féroces, peu ou point religieux, Huns ou Mongols, qu'importe '? Ils galopent, galopent toujours, emportés par leurs chevaux à la croupe fumante ; ils broient les sociétés mortes et les renouvellent en y apportant la famille. »
Nous vous déclarons que cette hardie métaphore, qui compare la divinité à un machiniste d'opéra, a provo- ([ué autour de nous un murmure d'étonnement. Quant à nous, ce que nous avons surtout peine à croire, c'est que Dieu aime à changer ainsi les décors du monde en
' Gon.sultcr, sur cette question, l'ouvrage de sir Gh. Lyell: Principes de géologie.
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faisant broyer des nations entières, hommes, femmes, enfants, les l)ons et les méchants, les innocents et les coupal)les, sous les sabots du cheval qui porte Attila, ou Gengis-Khan, ou Timourleng.
Voilà nos princii)ales objections. Sur d'autres points, nous sommes presque de votre avis. Ainsi, nous proclamons avec vous, que l'homme, nous voulons dire Thomme moderne, fhomme des races supérieures, doit répondre de ses actes devant sa conscience avant tout. C'est bien là où nouscerchons la base et la sanction de la morale. Morsures du remords, ivresse du contentement moral ; voilà bien les vraies punitions et les vraies récompenses de nos actes. Oui, l'homme complet, l'homme des races supérieures, qui a hérité des penchants nobles lentement acquis par la série de ses ancêtres, est, par un noble et magnifique égoïsme, celui que le législateur Manou reconnaissait déjà, porté à aimer ses semblables, à les respecter, à leur être utile. Cependant, nous trouvons que vous accordez trop peu de pouvoir à l'idée d'utilité sociale, puissant aiguillon aussi pour l'homme bien doué.
Nous aimons encore, tout en constatant combien les doctrines de l'Eglise ont changé depuis Tertullien et saint Jérôme, à vous entendre déclarer que le célibat est chose peu louable, qu'il n'est pas bon que l'Jiomme soit seul, que la famille est aussi bien la base de la morale que celle de la société, et nous applaudissons des deux mains.
Nous continuons à être avec vous, quand vous prêchez qu'il faut fonder toute émancipation sociale sur la saine et vigoureuse constitution de la famille.
Qu'un peuple ait des foyers, dites-vous excellemment, et il aura des forums.
Sans doute, nous ne croyons pas comme vous, que nos enfants, héritiers d'une nombreuse lignée d'ancêtres lentement civilisés, soient des barbares, de jeunes sauvages, comme vous dites : mais, enfin, nous reconnais-
soiis le pouvoir de l'éducation, quoique l'enfant de race caucasique y obéisse beaucoup mieux que l'enfant australien, et vous avez tout à fait raison de ne prescrire, comme moyen coercitif de l'erreur, d'autre frein que celui de l'éducation paternelle et deproclamerbienhaut l'émancipation de la conscience moderne.
Vos conseils, nous les suivions avant de les avoir reçus, et, croyez-le bien, nous donnons de notre mieux à nos enfants le 'baptême de V éducation. Nous nous efforçons de leur inspirer le respect sacré de la personne humaine, sans même examiner si PEgiise l'a toujours pratiqué. Nous voulons, de plus, qu'avec l'amour du juste, ils aient la passion du vrai, c'est-à-dire de la science; qu'ils aient des convictions fortes et assez d'énergie pour les avouer. Nous ne croyons pas, comme vous, à la malice originelle de l'homme; mais nous disons bien volontiers, avec vous, que la vérité est toujours belle, toujours pure, toujours vierge. Nous ajoutons qu'elle est toujours forte et cfu'il n'est pas aujourd'hui de talon assez puissant pour l'écraser.