‹ Science et matérialismeChapitre 27 sur 35 · SERMON MYTHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

SERMON MYTHOLOGIQUE

L'esprit saint me pénètre ; il m'échauffe, il m'inspiv Les grandes vérités, que je vais révéler.

J.-B. Rousseau.

0 VOUS, lecteurs, mes frères en la libre pensée, ayez les oreilles aussi nettes que possible; je n'exige pas que vous gardiez tout votre bon sens ; mais si vous avez quelques-unes de ces misérables notions dites scientifiques, oubliez-les complètement, car je suis en proie au délire poétique, et je vais vous chanter en bonne musique les révélations les plus hautes.

400 s(;ii:nge et matérialisme.

J'ai à vous communiquer, ou plutôt à vous moduler la vraie science, la vraie vérité sur les vieilles légendes, sur roi'igine de Tliomme, sur les grands mérites de l'hymne antique. Puis, descendantde ces hauteurs, nous ]»leurerous ensemble sur le lamentable état de Thomme moderne et sur la mince valeur de ces guenilles morcelées, qu'on appelle aujourd'hui les sciences. Puissent nos larmes toucher les cœurs!

Et maintenant, j'enfourche Pégase, et suivez-moi, si vous pouvez.

Nous sommes sous un chêne; ce chêne n'est x)as <l'hier, car il a été créé en même temps que la terre. Sous ce chêne, il y a un homme, et cet homme est un homme comme il n'y en a plus, comme il n'y en aura plus. Sans avoir jamais rien appris, il sait tout. C'est qu'il a conservé un lopin de la sagesse primitive. Chacun de ses mots est une science, toute la science peutêtre. Il ne parle pas comme vous et moi, il chante des litanies, et quelles litanies! des litanies magiques.

Tout autour de lui sont couchés des hommes à demi réveillés, qui se frottent les yeux. (Juant au chanteur de litanies, il n'a pas dormi, ou bien il est parfaitement réveillé.

Ecoutons-le et admirons-le. 11 tourmente l'écaillé de tortue surmontéedecornes de bouc, qui lui sert delyre. Entendez-vous ? il chante, et « les rhythmes sonores, échappés de sa bouche prophétique, tournoient dans l'air, étroitement mariés aux accords de sa lyre ». En même temps, il saute en cadence, et ses sauvages compagnons, maintenant complètement réveillés, sautent aussi en cadence au son de la litanie du voyant. Car cet homme est un voyant, et tout son mérite lui vient de ce que la parole immatérielle et divine a frappé ses oreilles, ou celles de ses aïeux, et « pénétrant par les pores dans les organes, elle a fait circuler la révélation dans le cœur et dans les veines. »

Ne me demandez pas comment une parole inimaté-

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rielle peut frapper une membrane tympanique, etc. Je n'ai pas le temps de vous répondre et je continue ma description.

La parole bondissante, si puissante sur les hommes, agit aussi sur les animaux, domestiques ou non, mais d'une manière toute différente : car ils demeurent stupides et immobiles, « enlacés dans les rets delà sainte harmonie. » Les vents, plus impressionnables, accompagnent le chanteur, en dièse et bémol, mais avec le plus profond respect. Quant aux arbres, beaucoup plus sensibles au rhythme que les animaux, qui n'y comprennent rien, ils balancent gaiement leur rameaux « comme si les doigts du poète les avaient touchés ». Bien plus, les sources et les fleuves eux-mêmes (chose que les microscopiques savants modernes ne voudront pas croire) coulent aussi en cadence.

Mais aussi c[uel hymne, quelle prière ! Oh ! oui, « la prière est la plus essentielle des industries de l'homme. » Cet hymne, c'est la science synthétique, un reflet de la science infaillible du premier homme. Dans cet hymne, on trouve toutes les sciences, tous les arts, toutes les philosophies. Car lepossesseurdela synthèse originelle « pouvait lire à première vue dans le livre de la création ». Et « la vertu de cette science originelle, toute spontanée et inspirée, éclairée encore des enseignements d'Eden, n'est pas une pure hypothèse comme celle de l'homme singe de quelques sophistes (Huxley, Darwin, etc.) », l'autorité des anciens livres, ceux de Moïse d'abord, les plus vieux detous, quoiqu'on prouve, les Védas de l'Lide et les lois de Manon, le Zend-Avesta de Zoroastre et le Ghou-king des Chinois, nous permettent de conclure, sans faire la moindre hypothèse, »iue « la notion de Dieu renfermait alors et que le même homme possédait à la fois tout ce qui est nécessaire à la vie de l'âme, à la vie sociale, et jusqu'aux moindres notions d'hygiène et d'industrie ».

C'est qu'aussi le principe de cette science mirifique

'l0'2 SCIENCE ET MATÉRIALISME.

iiétait pas la misérable observation, mais l'inspiration. rinsj)iration frémissante. « La sagesse moderne, composée de mille petites sciences disséminées, qu'il faut apprendre Tune après l'autre », n"a aucun rapport avec cette science des sciences. Hélas! Comment ce jet lumineux a-t-il pu se dégrader « jusqu'à ces sciences, ces arts, ces doctrines morcelés à l'inlini, qui sont en voie de se décomposer encore dans le monde moderne ! » Vous êtes douloureusement émus, mes frères; calmezvous; votre peine me contriste, et je veuxbien dévoiler pour vous un coin de l'avenir. Entre nous, au commencement, les choses n'avaient pas été si bien faites. Cette synthèse primitive, nous la referons en mosaïque, je vous le prédis en coniidence; nous la referons même plus belle, « et nous transformerons la jouissance confuse de l'Eden en un bonheur clairement et pleinement possédé. » Mais en voilà assez pour l'hymne antique.

J'ai maintenant à vousraconterTorigine de l'homme, ce qui m'est très aisé. Seriez-vous assez imbus de préjugés scientifiques pour considérer ce point comme difficile à débrouiller? Erreur profonde, et vraiment, c'est une étrange niaiserie que cette obstination des savants, non, des sophistes modernes, à chercher ce qu'il leur est si facile de savoir. Eh ! mes petits messieurs, lisez les légendes. Etudiez les mythes. Toutela vérité estdans les mythes.

Tous les hommes sérieux savent que l'homme, le monde, la terre et aussi le vieux chêne dont nous avons parlé, ont été créés tout d'une pièce, et ici « le raisonnement confirme les histoires sacrées. Que serait devenu l'embryon humain éclos sur le sable et sur l'herbe?... Quelle nourrice l'aurait allaité? » Il y a ])ienun Anglais, un nomméDarwin, qui expliquerait autrement les choses, et aussi une foule de prétendus savants qui, après avoir consacré à l'étude leur vie tout entière, déclarent de bonne foi qu'ils ne saventencore rien d'assez précis sur cette question. Mais nous avons vu que

ce sont des sophistes nullement dignes de créance. Voici, de source certaine, comment se sont passées les choses : un souffle et un seul souffle ; puis fhomme est apparu, adulte et complet. « Dieu ne s'y est pas pris à deux fois pour animer cette argile qui est devenue' l'homme ; un souffle y a sufli. » Gomme il était né complet de corps en un instant indivisible, l'homme primitif était tout aussi complet desprit, et chercher l'évolution de l'esprit humain du moins au plus, de l'Européen des cavernes, par exemple, à l'homme moderne, c'est faire « de l'étroite philosophie, de la science funèbre». Il y a eu cristallisation physique et morale instantanée.

Pour bien voir l'homme naissant, pour l'évoquer devant nous, il faut onljlier simplement les lugubres abstractions de la science moderne et s'aln'euver de poésie et de traditions. Le procédé est très simple. Arrière Bufîon, arrière Locke, Condillac et tutti quanti. Arrière tout ce qui raisonne et regarde avant de conclure. Il s'agit bien de raisonnement. Un coup d'éperon à Pégase. Bien ! voilà que nous volons, que nous planons dans l'éther bleu. Maintenant regardez.

« Voici le faîte d'un large plateau, où serpentent de grands fleuves : les cimes neigeuses qui versent les eaux et l'Océan qui les engloutit apparaissent à l'horizon. Parmi les cèdres immenses et flamJjoyants des clartés de l'aurore, l'homme s'est levé dans l'impatiente vigueur de la jeunesse », et immédiatement il a eu une idée, une seule. Je vous le donnerais en cent que vous ne devineriez pas. Ce fut une idée gigantesque, dont aujourd'hui la plupart des hommes sont dépourvus. Que voulez-vous ? la déchéance. Ce fut l'idée de l'influi. Aussi l'éducation de cet ancêtre prodigieux, dont nous descendons cependant, indignes avortons que nous sommes, n'a pas été longue. Car pour lui, « la terre était douée d'un langage pénétrant. Il entendait un écho de la parole immatérielle dans les tonnerres, les avalanches, les soupirs des vents nouveau-nés. »

]1 entendait aussi très distinctement « le roulis des astres ». Aussi fut-il un nioment infaillible, et il put créer cette science des sciences, qu'on appelle l'hymne. Peut-être croiriez-vous m'embarrasser en me disant, que j'ai décrit seulement la naissanee de l'homme blanc, de rindo-Européen, de l'Aryen, et que, même en admettant, ce qui ne sera pas prouvé scientifiquement demain, que tous les hommes blancs descendent d'un couple unique, né instantanément au centre de l'Asie, il répugne à la raison de douer ce seul point asiatique, ce nombril du monde, de la prodigieuse propriété d'engendrer de toutes pièces des Adamsétincelants de force et de jeunesse. Vous ajouterez, sans doute, qu'il a dû en naître ailleurs; car sans cela, que faire des races multiples et diverses, qui peuplent la terre et ne se peuvent fondre ensemble, des jaunes, des rouges, des noirs, des Australiens, des Tasmaniens, assez voisins du singe? Je vous répondrais tout simplement que ce sont des hommes Idancs dégénérés après la faute. Et si vous me demandez pourquoi, puisqu'il ne me répugne pas d'admettre que l'homme blanc ait pu rétrograder, pas bien loin du singe, je me moque si fort de l'homme-singe primitif et déclare impossible, du moins au plus, ce que je crois possible du plus au moins. Si vous ajoutez que l'étude de l'homme fossile et celle des races inférieures militent en faveur de la polygenèse des hommes et que les conjectures, assez vraisemblables du sophiste Darwin vous portent à considérer l'homme contemporain comme le terme actuel d'une longue et lente série de transformations, qui ramènent aux êtres organisés les plus simples, je vous réponds en quelques mots, que je me moque de vos prétendues sciences, et que la science des sciences, c'est la mythologie; que si l'Austialien est moins intelligent et moins éducable que l'homme blanc, ce n'est pas parce que son cerveau est moins bien conformé et pèse quelques cents grammes de moins, ainsi que le prétend la raison myope des

petits savants modernes, c'est uniquement parce qu'il a été privé de la révélation *.

Hélas ! trois fois hélas ! cette science originelle et si commode du voyant, nous favons perdue, nous l'avons morcelée, nous avons mis à la place « une multitude de petites industries sans utilité, de besoins factices, de petites notions sans philosophie, d'arts sans idéal qui assurent peu à peu sur le cœur humain la domination de tout ce qui n'est pas l'homme et de tout ce qui n'est pas Dieu, l'empire en un mot de la matière... » « Comment les sciences physiques s'arrogent-elles aujourd'hui la suprématie réservée autrefois à la théologie, à la poésie, aux arts, en un mot, à l'ordre moral? » J'avoue bien que la théologie a profondément dédaigné la science, parfois même brûlé les savants. Oui, « osons le dire, la faute première est à la théologie. » Mais, néanmoins, la science aurait dû ne pas se décourager pour si peu et « forcer les portes du sanctuaire par ses supplications » .

Elle ne l'a pas fait. Aussi, si l'homme ne m'écoute, la famélique nature va saisir et dévorer son àme; car il est de toute évidence, que, plus il domine les forces physiques, plus il maîtrise le monde, et plus il s'asservit.

Mais vous n'êtes pas convaincus; j'entends vos irrévérencieuses clameurs. Eh! me dites-vous, vous déraisonnez. Aquiferez-vous croire aujourd'hui, que l'homme a été tout ce que vous dites, qu'il est en voie de dégénérescence, qu'il descend d'un demi-dieu : tout cela d'après l'enfantine autorité de légendes écrites ou chantées au berceau des civilisations? Ne savez-vous pas que l'âge historique de ces premières productions littéraires est

' L'honorable écrivain dont nous critiquons ici les idées, parle à peine des races inférieures. Il note seulement en passant, que la race éthiopienne, la race maudite de Gham. est naturellement fétichiste, portée à l'adoration des animaux, parce qu'elle a été privée de la révélation, p. 110.

4')n scien(::e et matéuialisme.

très approximativement tixé, qu'à l'époque de leur création fhomme avait déjà des milliers et des milliers d'années d'existence, ainsi <|ne le démontrent la géologie, l'archéologie, l'anthropologie, sans parler du bon sens?

Ignorez-vous que toutes ces sciences, sans prouver encore que l'homme est un singe dégrossi, affirment du moins, que partout il 'a été un sauvage lentement civilisé, que rp]uropéen cannibale des rives de la Meuse, que l'homme vivant dans notre pays au temps de l'ours des cavernes et du mastodonte, est bien antérieur aux chantres védiques et aux migrations asiatiques?

Je vous entends même dire, qu'il est profondément triste de s'attarder ainsi autour de hochets puérils, (|uand le bagage des sciences positives grossit chaque jour, qu'il est plus que temps de se dégager de ces l)andelettes momitiantes. Ne rougissez-vous pas, ditesvous, de préférer vos Adains mythiques à tous ces héros des temps historiipies, qui, malgré la routine et les légendes, malgré le l)0urreau et les tortures, malgré l'ignominie et la mort, ont marché en avant, le front haut et le cœur palpitant dallégresse. En avant, vers l'affranchissement et la vérité, c'est-àdire la science, sans autre stimulant que l'amour de savoir, sans autres récompenses que l'enivrement de la découverte, sans autre consolation que la conscience du legs scientitique. qu'ils faisaient à leurs persécuteurs.

Eh bien! Mes frères en la libre pensée, à tous vos raisonnements, je vous répondrai que la plupart des belles choses que je vous ai dites ne sont pas de moi, maisd'un poète très justement estimé, qui est en même temps de l'Académie, de M. de Laprade, s'il faut l'appeler par son nom. Que cet écrivain remarquable ait peu mordu aux fruits véreux de l'arbre des petites sciences, je le crois: mais à coup sûr, c'est un auteur bien mélodieux, quoiqu'il dise dans son livre beaucoup de mal de la musique.

rOLÉMIQUE, ■ 407

Ah ! répliquez-vous, il s'agit d'un poème ! Que ne le «iisiez-vous plus tôt ? Eu dépit de l'aigre Boileau-Despréaux, nous laissons aux poètes la licence de marteler quelque peu le bon sens.

Non, lecteurs, mes frères, tout cela est tiré d'un livre écrit en pi-ose bonne et prude. Mais je suis bien bon de m'amuser à vouloir convaincre des incorrigibles. Adieu, je retourne à la mythologie. Les mythes, les mythes, tout est dans les mvthes * !

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