LE MATERIALISME JUGE PAR BACON
Bacon était-il chrétien? était-il théiste? était-il athée? Nous allons tâcher de le décider en scrutant ses œuvres; mais, avant tout, rappelons que le chancelier Bacon, baron de Yerulam, vicomte de Saint- Alban. etc., fut malheureusement un habile homme. Plat courtisan et grand x^hilosophe, avide d'argent et <T'honneurs autant que de renommée scientifique, il a prouvé qu'il n'est malheureusement pas impossible d'allier un grande génie à un petit caractèi'e. Or, de »• son temps, on^brùlait fort lùen les athéeS;, que l'on se contente aujourd'hui d'injurier souvent, d'emprisonner parfois, et Fr. Bacon n'eiit jamais en lui l'étoffe d'un », martyr. Aussi abrite-t-il de son mieux ses opinions hétérodoxes derrière tout un système de fortifications. Lui-même a pris soin, en divers endroits de ses œuvres, de nous exposer sa tactique. Il conseille fortement
' Tous les passages et les mots entre guillemets sont tirés du livre de M. de Laprade : le Sentiment de la nature avant le Christianisme, 2« édition, Didier.
(l'avoir uno l)oime provision de lieux coininuiis bien médités, concentrés, aiguisés, pouvant servir à prouver à volonté le pour et le contre sur un sujet quelconque : « Nous voulons, dit-il, qu'on les ait tout prémédités, et qu'avec toutes les forces de son esprit on s'efforce d'exalter et de rabaisser les choses, et de les exagérer avec une sorte d'adresse quelque i^ei* friponne. » (De dignitate et aug., lib. YI, cap. m.) Ailleurs {Réfutation des systèmes), il conseille gravement d'avoir deux philosophies, une vraie pour commercer avec la nature, une autre, banale et fausse, celle de tout le monde, paur commercer avec le peuple : « Possédez Lais, dit-il, pourvu que Laïs ne vous possède pas. » « Supportez la loi du préjugé; donnez-vous aux autres, mais ne vous rendez pas, etc. » Nous voilà parfaitement édifiés. Nous savons que Bacon est quelque peu fripon, qu'il y a en lui un chanceleer et un philosophe; reste à restituer son dû à chacun de ces personnages, à voir quelles sont les opinions du porte-galons, quelles sont celles du penseur.
Nous n'hésitons pas à laisser au chancelier toute la responsabilité des actes de foi habilement glissés dans les œuvres du philosophe. C'est évidemment cet homme prudent qui a composé la Prière ou Psaume de Fr. Bacon, et aussi la Confession de foi de Fr. Bacon, sorte de glose du Symbole des apôtres. Ce sont là des pièces tout à fait propres à couvrir leur homme, à cloi-e les yeux de notre sainte mère l'Eglise. On n'est pas obligé de les réciter souvent, mais il est bon de les écrire une fois. Un autre procédé bien utile, c'est de semer çà et là dans ses écrits, surtout aux endroits scabreux, des act es de foi bien fervents, des élans vers le Dieu en Trois personnes (Préface de la Chramle restauration), de déclarer que l'on donne à la foi le
tribut qui lui appartient, que l'on est asservi aux oracles divins (ibidem), que l'on a évacué le poison de la science, etc. ; que, dans les^questions d'origines, la foi doit être notre seul guide (Des2jrincij)es et des origines); d"aftirmer enfin, que les opinions matérialistes des anciens philosophes, uniquement basées sur la raison humaine, pâlissent et disparaissent devant la lumière dii Verbe divin révélée aux mortels. Après, on expose complaisamment ces damnables doctrines : l'on y met même un peu du sien, en ayant soin d'ouvrir ca et Là d'habiles parenthèses, où la question divine est expressément réservée. Enhn, comme plusieurs sûretés valent mieux qu'une, on a recours encore ^oiiti-e Jes foudres ecclésiastiques à un dernier genre de paratonnerres : on fait uiievraie catilinaire contre l'athéisme, qui est plus incroyable que la Légende, le Thalmud et l'Alcoran (Essais de morale et de politique, xvi). Leucippe, Démocrite, Epicure, sont simplement absurdes; leur secte est la plus dégradante des sectes, quoic|ue Lucrèc e lui ait donné cj[uelque relief. On remarque, pourtant, que Vathéisme a ses apôtres, ses martyrs même, comme la religion. Mais qu'importe? puisque les athées aiment mieux subir la mort que se rétracter ; cela prouve évidemment, que l'athéisme est bien plus sur leurs lèvres c[ue dans leur cœur (ibidem). Le raisonnement est étrange, mais on sait fort bien qu'il ne sera pas critiqué. Et maintenant Cfue M. le chancelier est en paix avec le Dieu de son temps, c|ui est fort jaloux, horriblement jaloux, bien plus que les dieux des anciens, ce qui prouve d'ailleurs c[u'il est le vrai Dieu (Sagesse des anciens, xvi), le philosophe Bacon pourra tranquillement exposer ses idées sans avoir devant lui la désagréable i)ersp ectiye du bûcher, ce qui ne laisse pas de troubler quelque peu le jugement et la raison.
ilO SCIENCE ET MATÉUIALIS.ME.
« Tenons-nous, dit-il, modestement et perpétuellement dans les choses mêmes, et ne nous éloignons des faits particuliers qu'autant qu'il est nécessaire pour que les images et les rayons des choses puissent se réunir dans l'esprit, comme ils se réunissent au fond de l'œil, etc. » {Bif/nité et accroissement des sciences, préface.) Et ailleurs : « Je veux, mon bien-aimé fils, te faire contracter une union chaste et légitime avec les choses elles-mêmes. De cette union naîtra (vœu supérieur à celui de tous les épithalames) une race fortunée de véritables héros, qui triompheront des imperfections innombrables de la nature humaine... et cette race répandra l'abondance parmi les hommes et leur procurera la sécurité, le repos et le bonheur. » {Production virile du siècle.)
La manie de traiter des causes finales dans la physique est des plus pernicieuses. Par, elle l'homme se repose sur des ombres de cause et néglige les causes réelles et vraiment physiques. Les explications de ce genre sont des rémoras, qui retardent la navigation et la marche des sciences (Dignité et accroissement, etc., liv. IIL chap. iv). Evitez surtout l'alliance déplorable de la théologie et de la philosophie, de la loi et de la raison. Pour l'histoire naturelle, cette alliance est aussi dangereuse qu'une hostilité ouverte; elle exclut avec entêtement tout progrès, toute addition, toute amélioration même (Pensées et vîtes siir l'interprétation de la nature, vu). Cherchez les vraies causes : leur connaissance, comme l'a dit Virgile, permet de fouler aux pieds toutes les craintes (Dignité et accroissement, liv. YI). Car la superstition n'est autre chose qu'une terreur panique (ihid., liv. II. chap. xui). Voilà un faisceau de préceptes déjà peu compatibles avec la notion de Dieu. Bacon va encore
plus loin, et sans oser bannir ouvertement cette idée, il remarque, que « les recherches de fhomme sur la Divinité ont cela de propre, qu'elles ne se terminent jamais par des propositions aftirmatives » {Des principes et des origines); « que, dans l'ordre de la nature, il n'est rien de si petit qui n'ait sa cause, et au contraire, rien de si grand qui ne dépende de quelque autre chose; en sorte que, dans l'assemblage même, l'ensemble de la nature renferme dans son sein toute espèce d'événements, le plus grand comme le plus petit, et qu'elle le produit en son temps, d'après une loi dont l'effet est certain. » {Dignité et accroissement des sciences.^ liv. II, chap. xiii.) Concevoir ainsi l'univers, ce n'est pas nier explicitement la Divinité, mais, à coup sûr, c'est la rendre inutile.
Les jugements, que porte Bacon sur les principaux philosophes de l'antiquité, nous fournissent aussi de précieux renseignements. Si, une fois, il s'est cru obligé de lancer à Técole matérialiste de Démocrite une insulte tellement banale et grossière, qu'elle semble une expectoration théologique, comme il s'en repent, comme il répare ses torts en exaltant partout Démocrite et l'atomisme, en flagellant sans miséricorde Aristote et le divin Platon. Pour Bacon, on trouve dans la métaphysique d'Aristote lùen plus les expressions de la dialectique que celles de la nature. Qu'attendre d'ailleurs d'un homme, qui a formé le monde, pour ainsi dire de catégories ? Ce fut un sophiste {Réfutation des systèmes, etc.). Platon n'a jamais saisi que des formes abstraites et admis que des inductions vagues. Sa théosophie n'a pas moins que le dialectique d'Aristote faussé le véritable aspect de la nature. Comme moraliste. Tacite les éclipse tous deux. Arristote a asservi la nature aux mots: Platon l'a asservie à des
iV^ SC.IKNC.K ET MATÉKIALISME.
pensées; ce n'est pas un philosophe, c'est un poète {Interpi^étation de la nature. Des 2)rincipes, etc.).
Avec quelle dureté Bacon les apostrophe l'un et l'autre! « Je citerai d'abord devant nous Aristote, détestable sophiste, ébloui d'une subtilité vaine, vil jouet des mots. Lorsque l'esprit humain, poussé d'aventure, comme par un vent favoral)le, vers quelque vérité, semblait s'y reposer, il osa jeter aux esprits les plus dures entraves, édifier un système de déraison et prétendre refaire notre éducation avec des mots. De cette souche nous sont venus ces subtils diseurs de rien, qui, s'écartant des chemins frayés, méconnaissant la lumière de l'histoire et des faits, sont parvenus, à l'aide de la matière si ductile de leurs préceptes et de leurs thèses, et grâce à la mobilité de leur esprit, à produire une foule de sectes chétives... »
« A ton tour. Platon, pointilleur harmonieux, poète gonflé, théosophe en délire: certes, pendant que tu débitais ta phraséologie et que tu nous jetais aux oreilles je ne sais quel murmure philosophique, pendant que tu nous présentais un simulacre de science en la voilant, pendant que tu cherchais à séduire les esprits par tes vagues inductions et semblais par là les émanciper, tu as su embellir de tes discours les banquets des lettrés et des citoyens; tu as pu les charmer tous les jours par la grâce et l'onction de ton éloquence. Mais, en faisant mentir la Vérité, cette habitante indigène de l'esprit humain, et qifA na de refuge nulle autre 2)art, en détournant nos esprits de l'histoire et des faits, auxquels ils ne sauraient jamais trop s'attacher, en prétendant leur apprendre à pénétrer, par une sorte de contemplation, en eux-mêmes, et à se dérouler avec complaisance dans leurs fantaisies ténébreuses et confuses, tu as assurément fait preuve d'imposture au premier chef. » {Production virile, chap. ii.)
Démocrite fut un tout autre homme. A cause de sa haute science naturelle, il passait pour divin (Réfuta-
tion des systèmes). Il s'écarta des sentiers battus, attribua à la nature une variété immense et infinie, ouvrit à la vérité une route nouvelle {Production virile, ch. ii). Sa philosophie, qui écarte Dieu du système du monde, et ne reconnaît pour cause des choses particulières que la seule nécessité, sans l'intervention des causes finales, paraît, quant aux causes physiques, avoir beaucoup plus de solidité et avoir pénétré plus avant dans la nature que celle de Platon et d'Aristote, qui, tous deux, ne cessent de rebattre le sujet des causes finales {Dignité et accroissement des sciences, liv, III, ch. iv). Mais la philosophie de Démocrite était trop élevée : pour la comprendre, il était besoin de méditations profondes sur la nature. Le vulgaire n'y entendit rien, et préféra le fracas d'Aristote et l'étalage de Platon. Néanmoins, cette philosophie aurait peutêtre vaincu, si Genséric, Attila et les autres barbares ne fussent venus au secours du platonisme et de l'aristotélisme. Alors, la science humaine ayant fait naufrage, la philosophie d'Aristote et celle de Platon, semblables à des planches d'un bois léger et gonflé, surnagèrent et parvinrent jusqu'à nous, tandis que des productions plus solides coulaient à fond et étaient ensevelies dans un oubli presque total {Des ]jrincipes et des origines).
Ailleurs, Bacon remarque que jamais l'athéisme n'a bouleversé les Etats comme la superstition, qu'il fleurit dans les temps de paix, de prospérité générale, tandis qu'au contraire, les temps de barbarie, les désastres, les calamités publiques sont éminemment favorables au développement des idées superstitieuses.
Ce qui précède est plus que suffisant pour nous édifier sur la vraie pensée de Bacon ; mais il a été bien plus explicite et a pris soin lui-même d'exposer, en la faisant sienne, la théorie atomique, c'est-à-dire le matérialisme.
U'i SCIENCE ET MATÉRIALISME.
Eli habile hoinirie aussi amoureux du repos, d(^s lionucurs et de la fortune que de la vérité, Bacon se blottit d'abord derrière l'antiquité ; ce sont les fables mythologiques des anciens qu'il s'amuse à interpréter; c'est un résumé de leur sagesse qu"il écrit. Mais peu à peu il s'enhardit, et dans son traité i>e la Nature des choses, dans celui Des x/rincipes et des origines, le voile est si transparent et criblé de trous, qu'il n'existe autant dire plus. Que de services lui ont rendus Pan, Cupidon et Protée ! Pan, c'est l'univers ou l'immensité des choses ; il est intini en su]>stance, composé de principes identiques, d'atomes ligures, dont les divers groupements, les situations diverses rendent raison de tout. Le Pan mythologique n'a jamais eu d'amours ; cela veut dire que le monde sesufiij à lui-mênie : il n'engendre point, car hors de îui il n'estj^as de ('or})s. (J)ignité et accroisséînent des sciences, liv. IL ch. xm.)
Protée, c'est la matière fluant sans cesse^n un troupeau îiifini de'conblnaisonsT Faltes^etforts pour la détruire : mettez-lui des menottes ; elle prendra pour s'échapper mille formes diverses, se métamorphosera à l'inlini, mais sans jamais s'anéantir (Bacon se hâte d'ajouter que Dieu pourrait l'anéantir).
Cupidon, c'est l'atome, toujours enfant ; car il est immuable et ne saurait vieillir. L'amour, c'est le mou vement naturel de l'atome, ""mouvement fatal, inconscient; c'est pourquoi on dit Cupidon aveugle. 11 est nu, car dans la nature, quoi de plus nu que les éléments de la matière ? Bacon remarque, à ce sujet, que les gens qui rapportent tout à Dieu ont parfaitement raison; pourtant ils ont le tort de sauter d'un bond unique à la cause première ; il est bien plus philosophique de s'élever doucement, par degrés (Sagesse des an-
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viens). Gupidon, ou la matière première, est sans père, c'est-à-dire sans cause. Gardez-vous de rechercher le père ou la mère de Gupidon. Rien n'a pins contribué que cette recherche à dénaturer la philssophie : vouloir l'entreprendre, c'est prendre des mots pour des choses, se perdre dans des conjectures vagues et inutiles. L'essence prihiordiale de la matière est inexplicable ; elle n'a aucune cause. Mais la matière primitive est réelle ; elle a de l'étendue, de la masse, une forme ; ce n'est point cette matière chimérique, pauvre, abstraite, dépouillée de toutes ses qualités, produit fantastique de l'esprit des philosophes. L'être principe doit nécessairement avoir une existence tout aussi réelle que les êtres particuliers qui en dérivent. La matière ne saurait être indépendante des formes. Force est bien aussi d'admettre qu'elle a en elle-même le principe de son mouvement, si l'on ne veut divorcer pleinement avec l'expérience. Entre la matière première, la forme première, le premier mouvement, il y a une union indissoluble : car les principes réels ne sauraient être des êtres fantastiques. La matière a-t-elle une origine ? Tout homme qui raisonne d'après le témoignage des sens, doit naturellement penser que la matière est éternelle (Principes et origines). Elle est indestructible, inpénétrable. On est disppsé à admettre l'idée d'Héron, qui se la hgure comme constituée par des atomes, que sépare un vide mélangé. Tout change dans la forme, au fond rien ne se détruit, et le volume de la matière reste toujours le même. Que l'on n'aille pas nier l'utilité des recherches relatives au premier état des éléments ou atomes : ce sont peut-être les plus importantes de toutes. Elles règlent l'acte et la puissance; elles modèrent l'imagination et les œuvres {Pensées sur la Nature des choses). Ce n'est pas là sans doute la philosophie d'Aristote, qui semble avoir obtenu l'assentiment universel ; mais, dans les choses intellectuelles, rien n'est d'aussi mauvais augure que l'assen-
timent uiianiiue. 11 ne s'accorde qu'à la supeii^tition, aux notions vulgaires des sophistes, à ce qui frappe l'imagination {Réfutation des systèmes). L'erreur peut revêtir une foule de formes ; la vérité n'en a qu'une.
Que d'idoles à renverser! que de coups de vent à essuyer avant d'avoir traversé cet océan immense, qui bat les rivages de l'île de la Vérité ! (Production virile.)
Dans tout ce qui précède, nous n'avons guère fait que rapprocher et grouper les pensées analogues ou parentes, que Bacon a semées dans ses écrits. Nous nous garderons de rien ajouter. 11 nous semble que de ce rapprochemeiîtjaillit une lumière assez vive pour que nous laissions nos lecteurs répondre eux-mêmes aux questions posées en tète de cet article.
LA iVIÉTAPHYSIQUE DE CLAUDE BERNARD
Rien de plus singulier que la philosophje de Claude
• Bernard : c'est un foiids^iatérjaliste,ti'ès, sciejititiciue,
♦ très solicTT, gauchement' revêtu d'une gaze métaphysique. Et quelle gaze ! Nous alTons tâcher, par ae simples rapprochements, de mettre en relief les curieuses contradictions que commet à chaque instant le chef actuel de la physiologie française. Quanta déterminer à quoi ces contradictions sont imputables, c'est un point que nous ne pouvons ni ne voulons décider.
Une des prétentions de Claude Bernard est de n'être
' Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France (1867).
mspiritiialiste ni matérialiste. Matière, esprit : vains inbts, abstractions crensesj~ll n'y a dans le monde que* des phénomènes. C'est la Mnale objection, dont chaque jour on nous rebat les oreilles. Mais à quoi tiennent vos phénomènes ? Ce sont, dites-vous, les effets de propriétés naturelles. Bien. Nous tonibons d'une abstraction dans une autre. Mais vos propriétés naturelles? Ce sont apparemment des modes, des qualités d'une substance étendue, sans quoi vous en faites des entités abstraites, moins que rien. Mais rassurons-nous; cette belle déclaration de principes ne tire pas à conséquence. Claude Bernard fait comme tout le monde : praticfuement il agit, comnie s'il croyait à la parfaite réalité des corps, et laisse son scepticisme à la porte diUaboratoire.
La"preuve, qu'il croit parfaitement à l'existence de la matière, c'est qu'il raisonne au sujet de ses qualités, assez mal, il est vrai, mais qu'importe ? Pour lui, la matière est chose inerte, dépourvue de s]3o ntanéit é.« C'est la concepfTÔii du spiritualisme, et l'on n'y arrive qu'en fermant les yeux pour ne pas voir le monde. La vieille idée de l'inertie matérielle n^est plus bonne qu'à raiiger à côté de celle du'pur^esprit, dans le Musée de Clmiy de la nieiaphysique^T Astronomes, physiciens et chimistes s'accordent pour nous prouver que Pattraction est inhérente aux éléments matériels, minéraux ou o7gâniques, tout autant que la masse, tout autant que l'impénétrabilité. Il est triste d'entendre un homme de mérite redire, comme un écho, des banalités aussi contraires aux enseignements de la science. Mais passons, et continuons à débrouiller l'écheveau.
Après avoir sauvegardé tellement quellement les bons principes, en niant la matière et l'esprit, Claude Bernard étudie les corps organisés et raisonne à leur sujet souvent pertinemment, parfois très impertinemment.
Au fond, dit-il avec beaucoup de raison, l'étoffe du monde est une. C'est seulement par le mode d'agrégation, que l'élément minéral diffère de l'élément orga-
'il8 SCIENCE ET MATÉRIALISME.
iii({ne. Une seule physique, une seule chimie règlent les phénomènes du monde vivant et de celui qui ne l'est l)lus ou ne l'est pas encore. Les mêmes matériaux chimi(]ues, également irréductibles, se trouvent sous le manteau de la vie et en dehors de^lui. Seuls, jes modes (le groupement varient. l*lusde coinplexité, plus d'Instabilité aussi, tels sont les caractères de ces combinaisons organiques, constituant les êtres vivants et auxquels on a donné le nom de lïrincipes immédiats (albumine, librine, etc.). Mais ces principes immédiats eux-mêmes, l'homme pourra certainement un jour en déterminer scientifiquement la formation ; déjà il le peut pour certains. Pourra-t-il aussi maîtriseT la vi e, jDi^ovoquer la genèse spontanée tî^res vivajits, créer""enhn, non pas en vivitiant l'arofle comme J en q\'ah, mais créer comme crée le savant, c'est-à-dire diriger les forces naturelles? (Uande Bernard le pense, et nous îuissi. Cela se peut déifuïrê de la théorie détermijiistej^ qiijïl professe, mais sans oser ou"sans pouvoir poursuivre jusqu'au bout les conséquences de son credo sciej[itjjique. "T^es fait^, les phénomènes du monde sont ordonnés ; t ils se déduisent les uns des autres,se provoquent J3ar un enchamemeiit sans tin^Certaiiîês conditions données en engendrent nécessairement certaines autres ; elles les déterminent, inflexibles et invariables comme le /yï^ww^ antique. Remonter déplus eu plus loin cette série indéfinie, en procédant toujours du connu à l'inconnu, puis vérifier, si c'est possible, les observations et les inductions par des expériences, c'est-à-dire par l'arrangement des conditions qui, forcément, doivent susciter un fait donné, si la loi entrevue ou soupçonnée est réelle : c'est là le but, c'est là la marche de la science.
Tout cela est parfaitement conforme à la méthode scientifique, et le seul reproche que l'on puisse faire à ce sujet à Claude ]3ernard, c'est d'accorder au contrôle expérimental une importance par trop grande; car la science ne s'arrête pas encore là où l'expérience- est
imijossible. Que Thomme puisse ou non imprimera son gré un mouvement à la série des causes et des efTets. cette série n'en existe pas moins. L'observation peut souvent la découvrir et en formuler la loi : car l'observation précède l'expérience qui est seulement une observation provoquée. Elle existe nécessairement avant elle, passe là où l'expérimentation s'arrête, lui succède, comme elle l'avait précédée, et va plus loin. Des sciences entières, et parmi elles une des plus rigoureusement exactes, l'astronomie, ne sont faites que d'observations et néanmoins ne sont nullement métaphysiques n'en déplaise à M. Caro.
Il n'est pas moins incontestable.^que, de chaînon en chaînom de cause en cause,^n^ffiit toujours par arriver à une limite infranchissable aujourd'hui, franchissalîle demain. Au delà de cette limite essentiellement variable, Claude Bernard place une cause qu'il appelle sourde. Cette cause sourde, qui recule lâchement de plus en plus, est, selon M. Caro, la raison d'être de la métaphysique. Cette dernière science (c'est M. Caro qui l'appelle ainsi) commence, paraît-il avec les ténèbres extérieures. Laissons-lui ce sombre empire, tout en nous etforçant d'en éclairer les frontières, et continuons à examiner le cléterminismie de Claude Berna i\l. • qui a de nombreux points de contact avec le maténalisme. **"
En effet, pour Claude Bernard, comme pour nous, rien ne se crée ni ne se perd. La matière est éternelle, etTëmot création doit 'se "prendre seulement dans le sens de formation. Pour lui, comme pour nous, les mots « force, vie, mort, etc. », ne sont que de pures abstractions sans existence propre, la matièrejivante n'est • que la matière organique, groupée en utricules, en ceîluTês, en iîbres, au sein desquelles circule, par endosmose et exosmose, un double courant matériel ; au sein desquelles s'opère une incessante rénovatiom un mou-» vement d'assimilat'ionetdedésassimilation. dont l'arrêt •
/iQO SCIENCE ET MATÉItlALISME.
durable détermine la dissolution du corpuscule organi(iue : la mort.
Mais ces éléments organisés du moins descendent-ils toujours et nécessairement les uns des autres, ce qui établirait une différence de fait entre ce qui vit et ce qui ne vit point? Nullement. Claude Bernard a vu des globules blancs se former spontanément sous le microscope, dans une goutte de sérum sucré. Or, puisque les éléments histoiogiques se forment spontanément dans une solution de principes immédiats, et que d'autre part le cliimiste peut déjà et pourra de plus en plus constituer ces principes immédiats, dans son laboratoire aux dépens de la matière minérale, la science doit forcément arriver à créer à son gré des êtres viyants à déterminer cîes espèces nouvelles.^Claude Bernard n'en doute pas7et nous nous rangeons volontiers cà son opinion. ♦ Mais voilàla métapliysique eU'immatériel bien nialades. Rien'delilus~curieux que les gauches efforts faits par notre physiologiste pour leur sauver la vie.
Après avoir très solidement et très raisonnablement établi qu'il n'y a point de propriétés indépendantes d'un si'Mfratum matériel, et même que toute variation dans le mode d'action des propriétés élémentaires coïncide nécessairement, dans le monde organisé, avec un changement matériel, visible ou non, au sein des tissus vivants, Claude Bernard, sacrifiant la logique, sans plus de souci qu'il n'en prendrait d'une grenouille dévouée à la déesse Vivisection, se lancegauchement dans le jjir- 4 gon métaphysique^ eï séparantles propriétés dès cxirps de ces corps eux-mêmes, il en fait sa"hs hésiterHes eiîii; î^directrices. Si nous ne citions,'on aurait peine à nou"s croire : «La matière organisée,j)as plus que la matière minérale^ n'engeîidre les j^hénomènes jdont elle est le siège ; elle leur sert seulement de condition morphologique de manifestation. » (P. 225.)
« L'intelligence elle-même, dont les phénomènes caractérisent l'expression la plus élevée de la vie, existe
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en dehors des êtres vivants, dans l'harmonie et dans les lois de l'univers. » (P. 223.)
« La matière, quelle qu'elle soit, est toujours par elle^ mêmejlénuée despontanéité etJTengendre rien; elle ne < fait qu'exprimer par sesj)ropriétés l'^i^/ee de celui j^ui a creela maclîine qui fonctionne. De sorte que la matière organisée du cerveau, qui manifeste des phénomènes de sensibilité et d'intelligence propres à l'être vivant, n'a pas plus conscience de la pensée et des phénomènes qu'elle manifeste que la matière brute d'une machine inerte. » (P. 227.)
« Quand on considère l'évolution d'un être vivant, on voit clairement que l'organisation est la conséquence d'une loi organogénique qui préexiste. Nous savons cfue l'œuf est la première condition organique de manifestation de cette loi. C'est un centre nutritif, qui, dans un milieu convenable, crée l'organisme. Il y a là, en quelque sorte, des Idées évolutives et de^Jdées fonctionnelles qui se réalisent sous nos yeux. Ces idées sont virtuelles, 6t les excitants physico-chimiques ne font que les manîies^t^r, mais ne les engendrent"pas. wiP. 228.)
Pourtant nous trouvons ailleurs (notamment p. 226), que la vie et les fonctions vitales sont de pures abstractions de langage ; qu'il faut toujours, en dernière analyse, en arriver aux propriétés organotrophic^ues des éléments orgaïïisésT Est-ce cjlie l'on n'appelle pas galimatias double toute proposition également inintellitelligible pour celui qui renonce et pour ceux cj[ui l'entendent ?
Si maintenant nous examinons les idées de Claude Bernard sur la constitution des êtres organisés complexes, sur l'origine de ces êtres, sur le libre arbitre au point de vue déterministe ; si nous comparons ces idées aux faits énumérés par l'auteur et qui les détruisent
souvent radicalement, nous trouvons la même ainbift guïté, le même amalganie de contnuïïctions. q^i hujlent de se voir atïacîiées ensemble et dos à dos. '^
*"Chëz certains êtres organisés inférieurs, lesjissus semblent confondus dans une gangue comimine^ ou bien la fiErëmuscuïïiire et la cellules nerveu"se ne se sont point encore modelées, ou bien elles existent déjà, mais le tissu nerveux sensitif ne se sépare point du tissu nerveux moteur. C'est exactement l'image de la confusion qui parait régner dans l'esprit de Claude Bernard, comme dans son style, où notions positives ,fantaisies métaphysiques, métirode^sévèrement scientifique et escamotages ^côlastiqûes s^ nielent , s'en^rèiient, se Heurtent de la pluslamentalUe façon. "
Ecoutons dabord le savant. Tous les organes, dit-il. tous les tissus se peuvent ramener par l'analyse à un groupe d'éléments histologiques, libres ou cellules, absorbant et exhalant, vivant en un mot, au sein d'un milieu liquide.
Chez les êtres complexes, ces éléments sont multiples pour la forme et la fonction, qui ne peut s'en séparer. Pas de mouvement sans cellules ou filjres contractibles: pas de sensibilité sans cellules nerveuses sensibles ; pas de faits dits psychiques sans cellules conscientes, et la sensibilité consciente n'est ni plus ni moins mystérieuse que la sensibilité inconsciente, de même que ces deux modes de la sensibilité ne diffèrent pas essentiellement de la volonté, etc.
Car tous ces faits sont déterminables, c'est à dire se # produisent fatalement dans des condition^ physico-chimiques données, pour cîisparalTi'e non moins fatalement avec ces conditions.
Voici un muscle mort et déjà en état de rigidité cadavérique : par une transfusion de sang vivant dans les vaisseaux qui s'y rendent, nous lui restituons sa contractilité.
Voici un chien décapité. Prenons cette tête séparée
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du tronc et faisons passer dans son système vasculaire quelques ondées de saiig vh^ant et oxygéné, aussitôt reparaissent le niouvemenj. la^ sensibilité, ]3robablement l'inteÏÏigence. L'âme et la vie sont revenues.
Voilà qui est bien. Mais si les fonctions sont purement la somme des propriétés élémentaires organotrophiques appartenant aux cellules et aux fibres des tissus, l'homme n'est donc, comme le prétendent les grossiers et abominables matérialistes, que le premier des animaux terrestres, et chez lui, aussi bien que chez eux, la vie, les fonctions^ les facultés sont rigoureusement asservies aiix organes^dont le jeu est lui-même en corrélation absolue avec les milieux aux dépens desquels ils vivent, et alors il nous faut dire un dernier adieu aux entités psychiques, au doux rêve d'une vie future, immortelle ^car la personnalité s'anéantit fa.talenient, alors que se dissoiit l'agrégat dont elle était l'expression. Il nous faut aussi dire adieu au libre arbitre.
Mais tout cela serait trop horrible pour Claude Beinard, qui, changeant aussitôt de plume et d'encrier, travaille à obscurcir ce qu'il avait éclairci.
Il nous a dit, ailleurs, que l'on pouvait déjà déterminer, c'est à dire former des éléments vivants sans parents ; or, un certain nombre d'êtres occupant la limite inférieure du règne animal ne sont constitués que par une cellule simple, un élément histologique isolé ; on s'attend donc à le voir logiquement en conclure que la génération spontanée, tout impie qu'elle soit, n'est point antiscientifique, d'autant plus, que chez tous les êtres organisés, l'ovule n'est qu'une cellule simple avec noyau et nucléole. Mais point, oubliant les organismes inférieurs, qui seraient trop embarrassants. Claude Bernard considère seulement l'œuf des animaux supérieurs et aussitôt (Que la Providence en soit bénie l) il y découvre une entité qui sauv e Jout : c'est une idée * évolutrice^L'œuf , dit-il , fouriiit seulemeiit des ^ndiJ ions convenablespsur ja réalisation d'une^ idée j;réatrice,j
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laquelle se transniet par hérédité ou tradition organique.
Ne demandons pas à notre trop ingénieux physiologiste où est cette idée, si une idée, c'est-à-dire la notion d'un rapport, peut se trouver ailleurs que dans un groupe de ces cellules nerveuses, qu'il ne craint pas et avec raison, d'appeler conscientes, Claude Bernard ne nous répondrait sans doute pas ; il tâche de se tirer de la difficulté en affirmant que Tœuf est plus qu'une ceUule, que c'est un devenitÇei qu'if serait îiisensé d'admettre qu'une cellule put renfermer des propriétés futures (p. 110). Aussi n'en renferme-t-ellepas. Ces propriétés futures appartiendront à d'autres éléments histologiques, futurs aussi, et descendus de Tovule comme une lignée descend de ses ancêtres. C'est le cas de rappeler à Claude Bernard, qu'à une autre page, il a admis et prouvé que la génération ne diffère pas essentiellement de la nutrition, laquelle est simplement une génération continuée ; que, dans le développement embryonnaire, tout comme dans la rénovation successive des Hbres et cellules par nutrition simple, il y a analogie ou identité de procédés et d'actes. L'invocation d'identités directrices n'est donc i)asj)liTs"nécessaii'e dansTepren^ier cas que dans le second. C'est fatalement et par piu' déternîinisme que la cellule A engendre, par prolifération ou genèse spontanée, la cellule B, laquelle sera mère de la cellule C, etc. C'est bien une tradition organique, mais une tradition fatale et inconsciente. Chez les êtres complexes, l'étendue de la série génératrice et la diversité de ses éléments pourraient étonner ; mais le merveilleux s'évanouit, si l'on considère les phases de cette génération dans l'ensemble du monde organique, car. en descendant l'échelle des êtres, on voit la série des créations deTissùs s^écourter, se slmpli^r, se dégrader de plus en plus,*?léThomme à la monade *et'7îux infusoires inférieurs, chez qui la multiplication par scission ne crée plus que des éléments identiques au parent.
De tous les raisonnements plus ou moins subtils, dont
Claude Bernard s'est rendu coupable, le moins curieux n'est pas celui qui tâche de faire vivre en bonne intelligence le déterminisme^et le libre arbitre. ^
L'auteur néglige d'abord ce déterminisme naturel, qui, dans tout le monde vivant, enchaîne rigoureusesement la fonction à l'organe, et l'énergie de cette fonction à la pe rfection de cet organe. Amsi, sans sortir de rhuiiianité, chaque ra'ce typique a une organisation spéciale, par suite des aptitudes diverses. Le nègre ne sent, ne pense ni ne raisonne comme le blanc, et il ne dépend, pas de lui de loger dans sa boîte crânienne éthiopique un cerveau caucasien.
Notre physiologiste se borne donc à envisager les phénomènes vitaux, sur lesquels l'expérimentation a quelque pouvoir, qu'elle peut déterminer ; puis, scindant le domaine du libre arbitre, il ne lui laisse que la période directrice, et il annexe au déterminisne la période executive. "CTest la, "dit-il, la condition de la liberté,^t les dieux eux-mêmes y seraient admis.
Mais la période directrice dépend évidemment de la pensée qui djrige ^cette pensée dépend de l'organisation dïTcerveau qui l'a créée ; or, cette organisation n'est que le résultat de l'hérédité," de l'éducation, de l'iiitluence des milieux cosmiques et sociaux, et voilà la distinction anéantie à tout jamais.
Oh ! que la logique et la netteté des conceptions sont choses précieuses autant que rares. Voir clairement les faits, chercher des voies nouvelles, trouver des expériences ingénieuses ; tout cela est beaucoup ; mais, pour prendre place au rang des maîtres, il faut plus encore que cela, il faut faire parler hardiment les faits observées et déduire francîiêinent les lois, dont Ils sont l'exprès- 1 sioiT, sans ménagements" et sâiîs crainte. Ce sont là des conditions absolument nécessaires pour déterniinei^ un homme d'un vrai génie. Sans elles, fùt-on même un expérimentateur très ingénieux, on ne sort guère de la masse des écrivains obscurs et des professeurs mé-
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diocres; sans elles, on ne prend jamais place à côté de ces hommes également grands par le caractère et parle savoir, qui ont osé vaillamment, et des pieds à la tète, déshabiller la Vérité.
L'IDEALISME
A M. DALLY *.
Mon cher ami. les lauriers de Pyrrhon, de Berkeley, etc; vous empêchaient de dormir ; vous avez voulu marcher sur les traces de ces philosophes ; je le regrette pour vous, car, tout en vous connaissant trop pour douter un seul instant de votre santé intellectuelle, j'ai toujours regardé, avec la presque totalité des hommes, vos honorables prédécesseurs non pas précisément comme des fous, mais comme quelque chose d'approchant. Vous avez, pour vous consoler^l'opinionjdeMjilebranche, lequel déclare net, que nous tous, qui croyons étourdiment à l'existence de la matière, nous sommes purement et simplement de petits esprits. Néanmoins, examinons, puis({ue vous le voulez, les subtilités dont vous vous êtes bravement constitué le champion. Aussi bieu la médecine hypocratique tolère une petite débauche de temps en temps. Cela fouette le sang et stimule la vie.
Nous avons d'abord à vous opposer des arguments de sens commun, qui ne sont pas sans quelque valeur. Si tout est illusion, hallucination, ai^parence, vous voilà dans une situation bien critique. Vous n'êtes pas bien
• Cet article fut publié, dans La Pensée nouoelle (12 juillet 18t)8) en même ternies qn'un article de M. Daily intitulé : La matière existe-t-elle ?
certain de ne point être seul au monde. Peut-être vivezvous au milieu d'une immense fantasmagorie : vous aimez, vous haïssez des êtres, qui n'ont point d'existence réelle et démontrée. Quand vous nous faites l'honneur de discuter avec nous, vous discutez peutêtre avec des fantômes et vous écrivez avec une ombre de plume. Vous n'êtes réellement certain que de votre existence, et encore, votre coi'ps^ J201LiX'iili. bienn^être qu'une apparence de corps : seule, votre ^eiisée^votre moi existe ; vous voilà élevé du modeste état d'homme d'esprit îla:^iginté de j)u r ^sprit ^
Est-ce à dire pour cela, qu'il soit très facile de vous prouver par A-f B que. vous chevauchez à travers une forêt de sophismes, à califourchon sur un paradoxe? Nullement. 11 est des vérités si vraies qu'elles se dérobent presque au raisonnement. C'est qu'on les perçoit immédiatement, sans qu'il soit nécessaire de les étayer par une série de propositions. Je me plante une aiguille dans la peau, je suis tourmenté par une migraine: dans les deux cas, j'éprouve une douleur aiguë, et il m'est à peu près impossible de vous le démontrer par un enchaînement de syllogismes ; cependant toute votre dialectique sera impuissante à me persuader que je ne souffre point.
Néanmoins, puisque nous sommes en train de faire des bulles de savon, allons jusqu'au bout, et voyons ce qu'il faut entendre par propriété des corps ; s'il est concevable que des.propriétés puissent exister sans substance matérielle ; si, étant admis que toutes les propriétés sont inhérentes à un substratum matériel, il s'ensuit que ces propriétés doivent se manifester éternellement, partout et toujours, sans aucune intermittence.
Soit un corps (accordez-moi pour un moment cfu'il y en ait) : ce corps, qui n'est point inerte, car il n'y a point d'inertie dans le monde, proyoc[ue dans le milieu ambiant certaines . vibrations, cert-ains mouvements.
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lesqiiels, transinis ù mes organes, me donnent une sensation lumineuse ou auditive,* ou bien, -soit par contact direct, soit i)ar contact indirect, suite d'une volatilisation, il provoque en moi la perception d'une saveur ou d'une odeur, d'une sensation tactile. J'en conclus aussitôt que ce corps existe, quoiqu'en réalité toutes ces sensations soient^ ce que vous appelez des l^hénoniènes, des perceptions cérébrales (je crois que j"ai un cerveau). 11 n'en est pas moins vrai, que si je perds un sens, tout un groupe de^ sensations e^t en même temps perdu pour moi ; que si je les perds tous et en même temps toute mémoire, je ne sais plus que le monde extérieur existe, je ne sais plus même si j'existe; car la j)enséej qu^ijie &;e nourrit plus de sensations ou d'^mpressionsjpassées pu jjrésentes, s'anéantit. Me voilà donc réduit à l'état de plante, mais les corps n'en existe ni plus ni moins pour cela, et si, tout en perdant ce qui faisait de moi un être sentant et pensant, j'ai conservé la faculté de marcher, de me mouvoir, sans en avoir conscience, àja manièred" un astre fendant l'espace, je me heurterai à ces corps dont vous niez la réalité. Je n'aurai pas conscience du choc, du heurt, mais je n'en serai pas moins arrêté dans ma course. Cette résistance des corps nous peut seule prouver,' selon Destutt de Tracy^ que le nionjle extérieur n'est point une illusion. J'accorde, quant à moi, une valeur tout aussi grande à toutes nos sensations spéciales, mais je crois cependant que l'argument de Destutt de Trac y n'est pas mauvais. Les corps ont donc le pouvoir de provoquer en moi des sensations purement subjectives; mais ces sensations^ soj^it j iées plus ou moins immédiatement à des mouvements matériels, divers comme les sensations qu'ils éveillent ; je suis donc en droit de reconnaître aux corps des propriétés variées, inhérentes à leur substance, et je sais de plus que ces cori}s ont des qualités, dont il m'est impossible de les dépouiller, dont même il m'est impos-
sible de les concevoir dépouillés : cjest la niasse, c'e st l'impénétrabilité, c'est la qualité d'occuper, à Pexclusion de tout autre corps, une certaine portion de l'étendue.
Sans doute l'homme ne connaît point toutes les propriétés des corps, propriétés d'autant plus nombreuses pour un être organisé quelconque que cet être a un système nerveux plus impressionnable, plus développé. L'histoire naturelle, l'anatomie et la physiologie comparées sont déjà assez avancées pour qu'il soit possible de faire à ce sujet, d'une façon conjecturale sans doute, mais très probable, la psychologie du règne animal, en la parcourant du radiaire à l'homme. Ce seul fait qu'à mesure que notre science progresse, c[ue nos moyens d'investigation se multiplient, nous découvrons aux corps des propriétés nouvelles, me paraît prouver suffisamment à quiconque n'est point miné par un scepticisme chronique, que les propriétés des corps ont une base objective. Aiiisij^les nwoiis ol3scurs^t calorifiques du spectre solaire existaient bien avant que la physique eût constaté leur existence, bien avant que Tyndall eût réussi à les rendre lumineux.
Or, comme nous n'avons jamais constaté, que l'une quelconque des propriétés des corps existât sans jin substratum étendu, sans ce que mon collaborateur Goudereau a appelé un propriétaire, je ne -comprends pas bien votre éloquente apostrophe à M. YyrouboflF, cfui a la témérité de croire à l'existence de la matière. Je vous comprends encore moins, quand vous affirmez que M. Vyroubofî touche la dureté, mais jamais un corps dur. Pour j e coup, voilà de la mythologie : vous personnifiez jme abstraction ; c'est comme cela que les (jrecs ont peuplé tout un coince FOlympe. Il y a dans ïe monde beaucoup de corps durs^mais la durejéi,. n^existe pas,, .__
Les propriétés des corps leur sont donc inhérentes, et cela indépendamment des sensations, des phénomè-
/loO SCIENCE ET MAÏÉltlALISME.
lies subjectifs qu'elles excitent en nous: mais s'ensuit-il que la matière possède toujours reusemble des prol)nétés que nous lui voyons manifester dans l'univers ? Evidemment non. La physique nous enseigne que l;i matière peut revêtir différents états, sous chacun desquels elle est douée pour nous de propriétés distinctes. L'acide car])oniquc gazeux est incolore, élastique, etc. Soumettons-le à une forte pression, aussitôt il acquiert des propriétés nouvelles ; il se transforme en un liquide transparent, liquide, mobile. Comprimons toujours ; notre acide carbonique, qui est pourtant le même corps devient blanc de neige, solide ; il attaque et désorganise nos tissus, tout cela sans que sa comi)osition chimique ait varié. Ses propriétés varient donc avec sa densité, avec sa masse.
De ce que la vie est inhérente à la matière, vous en concluez qu'elle est indestructible, qu'elle existe toujours à l'état apparent ou latent. Ici encore, vous personnitiez une abstraction ; il n'y a pas plus d'entité vie qu'il n'y a d'entité dureté. Il y a simplement des coi-ps vivants, qui eux-mêmes procèdent de corps non vivants et y retournent, puisque la géologie nous enseigne que la terre n'a point toujours porté et nourri des êtres organisés et que, d'autre part, vous renoncez à votre théorie des germes errants. La vie est bien une prol)riété de la matière, mais c'est une propriété qu'elle ne revêt point toujours, de même que l'acide carbonique n'est pas toujours blanc, solide ; c'est une propriété possi])le. Je préfère ce mot possible au mot latent, qui rappelle Tidée d'un être métaphysique, blotti au sein des corps ; au mot virtuel, qui a des inconvénients analogues.
Sans doute le brome n'est Ijrùme qu'à la condition de conserver un certain ensemble de propriétés ; il n'y a donc pas de brome en soi, mais il y a dans le corps brome des qualités de masse, d'étendue, d'impénétrabilité, qu'il nous est impossible d'anéantir, tandis
que, la chimie progressant, il sera peut-être très possible un jour de détruire le brome en tant que brome, c'est-à-dire d'en changer à volonté les propriétés.
Il est même probable que ces métamorphoses, impossibles aujourd'hui dans nos laboratoires, s'accomplissent incessamment dans le laboratoire sans limites de l'univers, dans les espaces célestes où les mondes s'agglomèrent et se dissolvent. Je dis il est j^robable, je dirais il^ est certain, si la magnilique théorie cosmogonique des Tycho-Brahé, Kepler, Laplace et Arago était aussi rigoureusement démontrée qu'elle est vraisemblable. Admettons, avec la pléiade des grands astronomes que je viens de nommer, admettons que les astres se forment par une lente condensation de l'éther céleste, si ténu qu'il n'agit plus sur nos sens, de cet éther auquel nous ne pouvons croire qu'en constatant scientifiquement ses ondulations; nous aurons alors, mon cher ami, cette substance à laquelle vous ne voulez croire que de visu, à laquelle même, pour être conséquent, vous ne pouvez croire de visu. Mais nous, qui sommes plus crédules, nous verrons cette gangue homogène de l'univers perdre peu à peu son homogénité, à mesure que diminuera son degré de sublimation *. Nous la verrons d'abord devenir visible, revêtir l'aspect laiteux des néJjuleuses, puis rouler en tourbillonnant autour d'un noyau lumineux, concrète à son centre, puis passer à l'état stellaire. Dans cet astre nouveau-né, le spectroscope nous décèlera la présence de sodium, de magnésium, etc., à l'état gazeux. Puis, l'astre devenant o])scur, nous cesserons de le voir, ou bien, si nous avons des lunettes assez puissantes, nous le verrons prendre l'aspect de nos planètes. La géologie nous permettra, dans tous les cas, de suivre par analogie l'histoire de notre corps céleste. Nous verrons sa surface se refroidir, se durcir, la vapeur d'eau s'y con-
' Dans ces dernièi'es années, les beaux travaux de l'astronomo anglais Lokyer ont donné iine base scientifique à cette hypothèse.
denser en océan ; tous nos minéraux, et d'autres encore peut-être, s'y produiront, s'y combineront par une différenciation de plus en plus complète. Enfin, les êtres organisés des plus rudimentaires naîtront spontanément sur ce globe de formation nouvelle. Une fois apparu, le monde organisé s'y différenciera de plus en plus, comme l'avait fait avant lui le inonde minéral. Après être devenue vivante, la matière deviendra pensante, et ainsi de suite jusqu'au jour peut-êtrp où l'un des êtres organisés, lentement élaborés dans ce vaste creuset, s'amusera à faire de la scolastique et à se demander si l'univers n'est point une grande lanterne magique.
Je m'arrête, mon ami, et si vous n'êtes point convaincu, je m'en lave les mains. Avec ou sans raisonnement, je continuerai à croire à la parfaite existence de la matière. De tous les actes de foi, c'est là bien certainement le plus légitime; car ceux-là même qui s'amusent à nier la réalité des corps, se conduisent dans la jDratique comme s'ils y croyaient parfaitement. Je finis donc en vous disant, avec un vigoureux penseur du siècle dernier : «Pourquoi m'époumonnerais-je à dissiper un doute que vous n'avez pas ? Mon temps est-il de si peu de valeur à vos yeux ? En mettez-vous si peu au vôtre? N'y a-t-il plus de vérités à chercher ou à éclaircir? Occupons-nous de quelque chose de plus important, ou, si nous n'avons que de ces frivolités à dire, dormons et digérons. »
C'est Denis Diderot, mon ami, qui me fournit cette péroraison, et ce fut un homme d'un grand bon sens.
BRUSLEMENT D'AULCUNS SORCIERS
Je m'estonue de l'incrédulité de ceux, à qui l'on ne peut persuader que ce qu'on raconte de l'apparition oies démons soit véritable. Les raisons qu'ils amènent sont si foibles qu'elles ne méritent presque point de responses, puisqu'elles se réfutent d'elles-mesmes. 'fout ce qu'ils allèguent pour la preuve de leur dire est, qu'ils rapportent les visions ou aux sens qui sont déçus et trompez, ou à la faulse imagination, ou aux atomes. Telles personnes sont athées et des épicuriens.
P. DE RossET, « Hist. tragiques. »