LA CRISE DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
L'enseignement secondaire traverse en ce moment une crise générale, en France et en Allemagne principalement. Les principes sur lesquels renseignement classique repose, depuis le xvi® siècle, sont aujourd'hui contestés par Tesprit démocratique et utilitaire qui domine de plus en plus nos sociétés modernes : la protestation élevée par les encyclopédistes du siècle dernier n'a cessé de grandir et de trouver un appui de plus en plus puissant dans Topinion publique.
La nécessité impérieuse des connaissances scienti* liques et pratiques, pour toutes les carrières ouvertes à l'activité des citoyens, a fait éclater les vieux cadres ; les hommes chargés de diriger l'enseignement public se débattent, entre cette nécessité inéluctable, proclamée par tous les organes de Topinion, et leur désir de conserver une organisation éprouvée, qui a
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lionne ù la France, depuis deux siècles, sa prééminence littéraire et artistique dans le monde. De là une Huclualion des systèmes, des méthodes et des programmes, continuellement remaniés depuis dix ans, sans que l'on entrevoie un terme fixe à cet état de perturbation. De là aussi le trouble des familles, indécises sur la direction à donner à leurs enfants : trop souvent elles sont portées à se rejeter vers les représentants attitrés de l'ancien régime, assis avec constance dans une sorte d'immobilité intellectuelle et morale, qu'ils ont l'habileté de concilier avec une fructueuse préparation mécanique aux examens et concours de nos mandarinats modernes.
Je veux essayer d'exposer l'état de la question de l'enseignement secondaire, ses données présentes, et de signaler, sinon une solution absolue, du moins les directions vers lesquelles me semble incliner le courant de l'opinion des hommes éclairés. Tant que les idées de la majorité d'entre eux ne seront pas nettement fixées sur ce qu'il y a à faire, on continuera ù osciller entre ces termes extrêmes : le maintien presque intégral du vieil enseignement classique, maintien auquel ont abouti en ciïct les derniers remaniements de programmes, et la suppression des langues mortes, opérée dans un enseignement spécial perfectionné, que l'on désigne en ce moment sous le nom d'enseigne
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ment classique français. II faudrait, à mon avis, pour sortir de ces données étroites, accomplir une révolution radicale, changer les méthodes et rompre tous ces moules surannés, en transformant notre système présent de diplômes et de concours. Mais les temps ne sont pas mûrs pour une révolution aussi profonde. Quand ils viendront, et leur avènement pourrait être plus proche qu'on ne le croit, notre enseignement secondaire, sous ses formules présentes, est sans doute destiné à disparaître, au sein de la nouvelle évolution scientiOque et utilitaire qui se prépare; comme a disparu renseignement scolastique et dialectique du moyen âge, en présence de renseignement classique inauguré par la Renaissance. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas l'intention de construire ici le système de l'avenir, tel que je Tentrevois, et il serait prématuré d'examiner d'une façon précise de semblables prévisions, nécessairement conjecturales, et auxquelles d'ailleurs mes sympathies et mon éducation personnelles m'empêcheraient d'accorder une complète adhésion. Nous n'en sommes pas encore là d'ailleurs : auparavant, on essaiera des régimes transitoires et des conciliations; c'est aussi ce que je me propose de faire aujourd'hui.
Il convient de chercher d'abord quelle est, aux yeux des familles et au point <le vue de l'État, la destination
effective de renseignement secondaire. Pour en faire mieux comprendre Tétat actuel, je rappellerai sommairement les phases dialectiques, puis classiques, qu'il a traversées depuis le moyen ûge jusqu'à notre temps : ce qui m'amènera à examiner le problème du jour, celui des deux formules fondamentales de renseignement secondaire, ainsi (lue les rôles respectifs des langues anciennes et des langues vivantes, et celui de renseignement des sciences, toutes questions agitées dans ces derniers temps. J'insisterai surtout sur Topposition qui existe entre l'éducation fondée sur les données littéraires et l'éducation fondée sur les données scientifiques, discipline dont le véritable caractère me paraît avoir été souvent méconnu, sinon même ignoré, par quelques-uns des défenseurs des anciennes formules d'enseignement. Tel est même l'objet principal de la présente étude et sa conclusion : je me propose d'établir que la science a sa vertu éduca- Irice propre, au sens le plus complet du mot, et que, si l'on veut constituer à côté des humanités anciennes une culture originale, qui ne soit pas la contrefaçon affaiblie de l'enseignement classique, cette culture doit avoir un caractère essentiellement scientifique.
Ce sujet est si vaste qu'il serait téméraire de prétendre l'embrasser tout entier dans le cadre d'un simple article. Tout ce que je désire, c'est exposer
certaines vues personnelles, qu'une étude elun maniement prolongés des affaires de Tinstruction publique m'ont suggérées : je réclame Tindulgence du lecteur pour ce que ces vues pourront avoir d'incomplet, ou de contraire à ses propres idées.