SECONDAIRE
L'objet de renseignement secondaire et sa destination ont été souvent définis, a priori, d'après l'opinion ou le système que chacun se fait sur le but idéal de l'éducation et sur le caractère qu'elle doit imprimer à l'individu. Je demanderai la permission de me placer à un autre point de vue et d'examiner a posteriori ce <jue recherchent d'une part et veulent les familles, en faisant élever leurs enfants, et ce que la société a le droit de réclamer de son côté, au double point de vue des carrières particulières et de l'éducation générale.
Je parlerai seulement de l'organisation française, où l'État fait une grande partie des frais de l'instruction à tous ses degrés; en môme temps qu'il assure à la jeunesse instruite, par ses diplômes et par ses fonctions, les principaux débouchés. Que ce soit là une situation désirable, plus ou moins avantageuse par
tî SCIENCE ET MORALE.
rapport à ccffe des autres pays, il ne s'agit pas de le discuter ici : à moins de nous lancer dans des constructions chimériques, nous ne pouvons que constater les faits présents et les prendre pour point de départ des rî'formcs cl des progrès fnturs.
Quand un père de famille amène son enfantdans un établissement d'enseignement secondaire, sa principale préoccupation est d'assurer l'avenir de l'enfant, c'està-dire de lui faire donner une éducation qui lui permette plus tard l'accès à une carrière utile et dont il puisse vivre : médecine, droit, professorat, industrie, commerce, armée, marine, professions administratives. Mais il désire aussi que son lils soit compris dans les classes réputées supérieures el pour cela, il cherche à lui assurer les connaissances et l'éducation générale d'un galant homme, ou tout au moins le vernis de cette éducation : c'est ce que l'on est censé posséder, quand on a fait ses humanités.
Tel est le double point de vue qui domine les familles, lorsqu'elles livrent leurs enfants à l'enseignement secondaire public : point de vue pratique et utilitaire et point de vue d'opinion, lesquels agissent à leur tour pour fixer l'idéal de cet enseignement et en définir le caractère. Ils le régleraient même entièrement, en vertu de la loi de l'oiïrc et de la demande, si renseignement secondaire, en France, était donné unique-
ment par des institutions privées, sans aucune intervention de rÉtat, comme en Amérique et, jusqu'à un certain point, en Angleterre.
Nous arrivons ici à un autre des caractères fondamentaux de renseignement secondaire en France. Il s'agit de Tintervenlion de l'Étal, représenté par le parlement, les ministres et les conseils chargés par la loi de la direction de renseignement. UÉtat français, en effet, n'a jamais envisagé cet enseignement comme une chose dont il pût se désintéresser, ni au point de vue général du gouvernement, ni au point de vue spécial des professions. Il le peut d'autant moins qu'il se charge lui-même de le donner à la moitié, au moins, des enfants, et qu'il en détermine en outre l'objet par ses programmes, diplômes et concours. Ceci demande à être développé, pour montrer au nom de quelles idées TÉtat réclame la direction de l'enseignement secondaire.
Au point de vue général, nous avons toujours conservé quelque chose des conceptions de la cité antique, d'après lesquelles l'État a pour devoir d'être l'éducateur des citoyens et de les façonner, suivant un certain type conforme au but social que l'État regarde comme le meilleur. Au moyen âge, et jusqu'à la fin du xviii« siècle, l'État se considérait comme destiné à assurer l'autorité exclusive des principes catholiques
et monarchiques, envisagés comme la base même de la société. Aujourd'hui, ces principes ont perdu leur force et ils ont été remplacés par un objectif bien différent, celui de la Hbre pensée et de la démocratie. L*idée de la patrie, que le moyen âge avait presque oubliée, a reparu depuis le xv« siècle en France et elle a pris une force qui s'accroit tous les jours. C'est Tune des conceptions dominantes des peuples modernes, et leur constitution en grands corps de nationalités, dans ces derniers temps, n'a fait que la fortifier davantage; quelle que soit d'ailleurs la destinée contraire que lui réserve peut-être un lointain avenir. Ainsi, la majorité des Français regardent l'État comme tenu d'assurer à l'enseignement secondaire public un caractère national, moderne et répubhcain. L'État en a d'autant plus le droit que les frais des établissements qui y sont consacrés sont assumés, pour une part considérable, par le budget.
Attachons-nous maintenant aux objets spéciaux de l'enseignement secondaire. Les familles, comme l'État, tendent vers un même but professionnel. Il est bien peu d'enfants, je le répète, qui suivent les cours uniquement pour développer leur culture intellectuelle, sans avoir en vue aucun objet pratique ou profession. C'est ce qui rend un peu illusoire toute polémique -a priori sur les buts généraux de l'enseignement
secondaire, telle que celle qui a été soulevée dans ces derniers temps.
En fait, renseignement secondaire a deux degrés, suivant Page auquel les enfants doivent terminer leur culture générale pour entrer dans les carrières productives.
Dans son degré inférieur, c'est-à-dire jusque vers l'âge de quatorze à quinze ans, qui répond à la lin de la quatrième, il prépare les enfants à des professions privées : agricoles, commerciales ou industrielles, ouvertes à tous sans réserve, et d'application immédiate. Il confine sous ce rapport à renseignement primaire supérieur, et même, dans une certaine mesure, à renseignement technique proprement dit, lesquels aboutissent aux mêmes professions.
Dans son degré supérieur, le problème est plus complexe. En effet, on s'est proposé, d'une part, de maintenir la culture au plus haut degré intellectuel et moral, afin de former des hommes éclairés, des citoyens dévoués à la patrie et à ses inslitulions, et, d'autre part, on a prétendu diriger cette culture, de façon à réaliser une préparation encyclopédique de l'ensemble des professions libérales, vers lesquelles les jeunes gens se dirigent, au sortir de nos écoles.
L(î premier but a donné naissance à bien des discussions : j'y consacrerai une partie de la présente
(,'tiidc. Mais je dois m'atlachcr pour le moment au secood objel, qui répond ù une destination plus clairemeot délinie et plus universellement acceptée. En efTct, nous pouvons aisément dresser le tableao des connaissances élémentaires qu'il est indispensable de posséder pour pouvoir entreprendre ensuite avec fruit, soit les études spéciales aux professions d'avocat, de médecin, de pharmacien, d'ingénieur, etc.; soit la préparation aux concoursdes grandes écoles de l'Etat: Normale supérieure, Polytechnique, Sainl-Cyr, centrale, agronomique, etc. Nous avons affaire ù des données clairement délinies par les programmes de concours et d'examen, et par )à même, l'oricntalioa des études secondaires qui y conduisent est déterminée avec précision.
Ici cependant s'est présentée une difliculté qui domine toutes les discussions relatives aux enseignemonts classique ou spécial ; difliculté à laquelle on n'a su donner encore aucune solution satisfaisante, ni même acceptable en principe. Elle résulte de l'obligation que l'on s'est imposée de préparer à la fois, par un même enseignement, à l'ensemble des professions libérales et des grandes écoles. Par suite, on a été forcé d'enseigner simultanément à tous les enfants, au moins jusqu'à la rhétorique, les éléments de toutes les sciences; tandis que l'on se regardait comme
obligé de maintenir simultanément pour tous un enseignement littéraire élevé. De là, la surcharge des programmes et des études, qui écrase à la fois les professeurs et les élèves ; surcharge aggravée encore par les prétentions des spécialistes chargés de rédiger les programmes, et qui s'indignent contre toute tentative pour en restreindre le détail indéfini. Un conflit funeste s'est élevé à cet égard entre la destination générale de renseignement et ses objets spéciaux, et la première a été en grande partie sacrifiée. Je demande la permission d'insister sur le caractère de ce conflit.
L'enfant, et l'homme qu'il est appelé à devenir, ne sont pas des êtres passifs, des récipients dans lesquels on emmagasine de gré ou de force une certaine somme de doctrines cl de sciences, distribuées d'une façon plus ou moins harmonique; doctrines et sciences, qu'ils retrouveront plus lard dans les écoles d'applicalion et dans la vie tout entière. Loin de là : ce qu'il s'agit de développer dans l'enfant, en même temps que la mémoire et l'habileté momentanée à répondre à un examinateur, c'est l'aptitude au travail et l'activité personnelle; il s'agit d'exciter la curiosité et l'initiative du jeune homme, et de provoquer dans son esprit l'élaboration propre, et en quelque sorte la digestion des ces connaissances hâtivement accumu-
lécs. Par là seulement on niellra réellement en valeur les facultés individuelles et les capacités latentes.
Platon disait déjà : « Les lerons qu'on fait entrer de force dans Tiimc n'y restent pas. N*use donc pas de violence envers les enfants dans les leçons que lu leur donnes; fais plutôt en sorte qu'ils s'instruisent en jouant; par là tu seras plus à portée de connaître les dispositions de chacun. Il faut mener les enfants à la guerre sur des chevaux, les approcher de la mêlée. Tu mettras à part ceux qui auront montré plus de patience dans les travaux, plus de courage dans les dangers, et plus d'ardeur pour les sciences. »
En un mot, on doit solliciter par de premiers essais d'instruction les goûts et les aptitudes, afin de pouvoir les discerner et les mettre à profit; mais on ne peut arriver à ce résultat essentiel «pren laissant à l'enfant un certain loisir pour se développer, suivant le sens particulier qu'il préfère : il faut seulement Tohliger au travail.
Or, c'est ce loisir du travail et des goilts personnels qui tend à disparaître dans nos systèmes d'enseignement secondaire. Pendant les années de l'adolescence, les plus fructueuses peut-être pour l'évolution intellectuelle, on se hûte de faire entrer l'enfant dans des moules obligatoires : — la critique que je formule ici s'applique à l'enseignement des établissements libres,
LA SCIENCE EDUCATRICE. 69
aussi bien et plus pcut-ôtre encore qu'à l'enseignement officiel. — Au lieu d'avoir pour premier objet les sciences ou les lettres en elles-mêmes, c'est-à-dire la recherche de la vérité scientifique et de la beauté littéraire, qui sollicitent Tenfant par leur attrait propre, sauf à le déterminer ensuite vers tel ou tel but pratique d'une façon plus particulière; renseignement est tout d'abord et presque exclusivement dirigé en vue des programmes d'examen. Les mobiles les plus élevés de rintelligence sont ainsi, dès Tenfance, supprimés, ou déviés de leur destination. Les baccalauréats et les concours des écoles spéciales gâtent les dernières et les plus précieuses années de Tadolescence, celles où devraient apparaître les initiatives et les vocations individuelles.
S'agit-il d'un examen proprement dit, subi sans limitation du nombre des admissibles, le jeune homme est mis en présence de programmes indéfiniment étendus. Au lieu d'être invité à approfondir une science ifui lui plairait, il doit, en théorie du moins, aborder l'universalité des connaissances humaines : il s'en tire le plus souvent en apprenant par cœur un manuel, et il perd pour jamais le goût de toutes ces sciences, réduites pour lui à de stériles formulaires.
Dans les concours, le mal est autre et d'autant plus grave tiu'il s'agit ici des enfants les plus distingués et
les plus laborieux. Or, ceux qui se préparent à subir les concours pour entrer dans une école supérieure, telle que l'Ëcolc polytechnique, n'ont pas trop de tout leur temps et de (out leur elTort pour bien connaître le détail illimité de» questions d'examen, déllnies à la fois par les programmes et par la routine, ou la fantaisie personnelle des examinateurs; questions soigneusement notées à mesure, dans des cahiers spéciaux, par les professeurs et répétiteurs qui assistent aux examens. Tandis que les candidats futurs s'y consacrcnl tout entiers, souvent avec un effort excessif qui épuise leur santé, ils abdiquent leur individualité et, abiiorbés par le mécanisme de la préparation, ils perdent, eux aussi, la curiosité et l'amour de la rédcxion originale.
C'est là le plus profond défaut peuE-étre du système d'éducation secondaire adopté en France : il atteint à la fois l'enseignement public et l'enseignement libre, parce qu'ils aboutissent au même ensemble d'examens et de concours. Le remède serait facile à concevoir, mais non à appliquer, parce que le mal résulte de notre organisation sociale. 11 est difUcile d'ailleurs de se faire entendre, à cet égard, des personnes formées par ces procédés abusifs cl qui se sont accoutumées à résumer l'idéai de l'instruction dans les concours auxquels elle aboutit. L'objet essentiel devient alors
le concours même; on le confond avec les épreuves destinées à classer les candidats, et à assurer pour tous l'égalité des conditions. « Quelle objection faitesvous? me disait un jour un examinateur de TÉcole polytechnique : notre système, c'est la justice absolue. » — Un directeur des études que je ne désignerai pas, — il est mort aujourd'hui, — ajoutait : « Peu importe de nommer dans notre École un professeur médiocre, de préférence à un homme supérieur : car ce sera le môme pour tous les élèves; le classement n'en sera pas changé. » Les idées de justice et d'égalité, qui sont les fondements légitimes de l'institution des concours, produisent ainsi des effets particulièrement nuisibles au développement général de la nation, aussi bien qu'au recrutement même des fonctions auxquelles ces concours aboutissent : car ce que l'État réclame, ce sont les hommes les plus intelligents et les plus capables de remplir les services publics, et non ceux qui ont été façonnés avec la plus parfaite perfection mécanique à un certain examen. Cette conception étroite des concours et programmes est assurément la cause principale qui altère la marche de notre enseignement secondaire et qui en fausse les résultats.
Nous venons de résumer les destinations que l'esprit public et l'opinion des familles ont attribuées à l'en-
scignement secondaire en France, tel qu'il existe ù riieure présente. Avant d'entrer dans des détails plus circonstanciés sur la double formule littéraire et scientifique que tend à affecter cet enseignement et dont la prédominance relative, l'association, ou la séparation, suscitent aujourd'hui les plus vifs débats, il me parait utile de rappeler comment on est arrivé à l'état actuel, et par quelles phases successives l'instruction des adolescents a passé depuis quelques siècles. La connaissance du passé est indispensable pour bien comprendre l'état présent et préparer les directions de l'avenir.