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ET LA MACHINE A VAPEUR

Il y a plusieurs places pour les élus dans la maison (le Dieu, et il y a plusieurs rangs dans la science, parmi les hommes dont les noms ont passé à la postérité. Les rangs dt^pendenl à la fois de la grandeur des problèmes n^solus, ou abordés; de la force intellectuelle et inventive des auteurs; enfin de Timportance des résultats pratiques, laquelle n*est pas nécessairemenl proportionnelle à la di fficultédes problèmes. L*opinion. — c'est-à-dire le jugement que chacun se fidi des découvertes, soit parmi les gens compétents, siril parmi le public, —joue aussi un rôle dans la distribution des réputations. Du vivant des hommes, et même plus tard, cette opinion dépend, dans une certaine mesure, de Part avec lequel ils ont su cultiver leur gloire, grossir leurs propres travaux, en passant sous silenee, ou en amoindrissant systématiquement ceux de lenrs

prédécesseurs el de leurs contemporains ; landis que d'autres savants, tels que Papin, ignorent ces artiflces. I^ gloire dépend encore, à toute époque, de ces données légendaires, par lesquelles les Grecs excellaient à grandir leurs compatriotes, ainsi que de celle rivalité moderne des écoles scientiflques et des nationalités, cherchant à s attribuer le principal honneur des progrés de la civilisation.

Ce sont là des éléments multiples, qui interviennent surtout quand il s*agit des génies de second ordre, tels que Papin. Chacun les pèse à sa propre balance, et Testime que Ton en fait varie avec les temps et les lieux.

Cependant on doit reconnaître que la réputation de Papin, un peu elîacée au siècle dernier, a brillé dans le nôtre d*un nouvel éclat, à la suite des recherches qui ont établi complètement son rôle au début des inventions dont est sortie la machine à vapeur de notre temps, — et spécialement Tapplication de cette machine à la direction des vaisseaux. L'enthousiasme excité par ces grandes <lécouvertes, qui ont multiplié dans une proportion presque miraculeuse les eflcts du travail humain et transformé toutes les industries el Tart du commerce par terre et par mer, n'est pas encore éteint ; il a amené les esprits curieux à l'examen des degrés successifs, suivant lesquels la science

irlmi(jue et appliquée esl pan'enuc à les réali-

Aiaj;(>, enln» autres, a retracé d'une façon magistrale riiistoire de la machine à vapeur, il y a soixante ans {(JEmres d'Arago, t. V). Drjâ le rôle de Papîn, comme promoteur primitif de ce que Ton appelait alors la pom|»e à feu, esl signalé dans ÏEncyclopédie de Diderot et d'Alemherl (t. XIV, p. 167 et 1«), édition de Genève, 1878). Mais la pompe à feu n'était pas encore drvenue la machine a vapeur moderne.

Nulle question n'est définitivement vidée, ni dans rhistoire, ni dans la science. Il y a toujours lieu h une revision, et il esl même nécessaire de la faire à de riMtains intenalles : des documents nouveaux intervenant sans cesse, qui modifient les premières opinions.

Nous en rencontrerons quelques-uns au cours de ce récit, soit dans la connaissance exacte des textes anciens, soit tlans la trouvaille imprévue des renseignements nouveaux, relatifs au hateau a vapeur de Papin; renseignements quArago n'avait pas connus et qui vi(M)nent fournir un plus solide appui à ses jugements.

Rt'cunnaissons pourtant qu'à son époque on tranchait ces questions de priorité par des appréciations peut-être trop ahsolues; les grandes inventions, dans Tordre pratique surtout, étant graduelles, et leur

mise en œuvre reposant sur une progression de détails et de perfectionnements, qui ne permettent pas d*en attribuer toute la gloire, ni même parfois la gloire principale, à une personnalité unique. La vérité en cette matière consiste dans le récit impartial et critique des travaux et des idées qui se sont succédé, appuyés les uns sur les autres.

La marche des sciences impose même une réserve plus gL^nérale, et qui s'applique à toute découverte. L*intérêt que nous attachons aujourd'hui à ce qui touche la macliine ù vapeur, a cause de runiversalîté de son emploi, est certes plus grand que celui attribué il y a cent ans û la pompe à feu ; mais peut-être cet intérêt diminuera-t-il dans Tavenir, le jour où la machine à vapeur, — engin de transformation assez imparfait, en somme, de Trnergie des agents naturels, — viendrait à faire place à quelque autre appareil, mieux approprié à leur utilisation, et plus conforme aux théories nouvelles de la thermodynamique. Le transport à distance des forces naturelles par Télectricité a déjà détrôné la vapeur, surplus d'un point; néanmoins il est incontestable que celle-ci dirige encore en souveraine la marche des chemins de fer, des navires, et de la plupart (les industries. Jusqu'ici la reconnaissance que nous devons aux savants et aux ingénieurs qui ont créé la machine à vapeur, par la lente évolution de

leurs réflexions et de leurs expériences, demeure justifiée dans toute son étendue.

Papin a joué un rôle capital dans cette création. Ge sont Salomon de Caus et Papin qui en ont signalé les idées maîtresses, à saToir l'application du ressort de la vapeur pour élever Feau (1615); et surtout la construction d*une machinée feu, pourvue d*un piston, où la force élastique de la vapeur est combinée avec la propriété de cette vapeur de se condenser par le froid, en produisant un vide qui fait intervenir la pression atmosphérique. Or celte machine est décrite dans un mémoire latin, publié par Papin dans les Aeia eruHtorum, Upiiœ, en 1690. Il a prévu en même temps et signalé les applications de sa machine à toutes sortes de travaux, et il a réalisé, avec le concours de cette même machine, le premier bateau à vapeur connu» bateau détruit par la ghiide des bateliers du Weser en septembre 1707. Quels qu'aient été les immenses progrès accomplis après les publications de Salomon de Caus et de Papin, d*abord par Savery et d'antres, et surtout par le puissant génie de Watt, et par celui des ingénieurs du xix* siècle, c*est un devoir pour tout historien de la science de reconnaître les titres des premiers inventeurs; alors surtout que leur existence, telle que celle de Papin, s*est écoulée dans Fagitation d'espérances sans cesse renouvelées et sans cesse

déçues, et terminée au sein de Tabandon, de Tobscurité et de la misère.

y ai été engagé à reprendre cette étude par la suite de mes recherches sur la science antique, sur sa transmission au moyen âge, sur Tinveniion des maliùres explosives, et sur les engins de mécanique et d'artillerie emjilojés aux xiv« et xv** siècles. Mais la cause occasionnelle de la présente étude a été la publicalion intitulée : la Vie et les Ouvrages de Denis Papin^ commencée en 1809 par de la Saussaye, et poursuivie récemment par M. de Belenet, oflicier d*infanterie. Quatre volumes ont déjà paru, quatre autres nous sont promis. Je crois remplir un devoir envers un zèle si méritoire, en présentant les fruits de mes réflexions sur la nouvelle publication.

Je retracerai d'ahord le tableau des inventions multiples de Papin, alln d'en montrer le caractère général, tel qu'il fut et dut être compris de ses contemporains: on se rendra mieux compte ainsi des circonstances et des fautes qui ont troublé sa vie et amené ses malheurs. Puis je rapporterai brièvement sa biographie et je terminerai en m'attachant à la suite des idées et des travaux qui l'ont conduit ù trouver la machine à vapeur.

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