VOLONTÉ ET LOI NATURELLE
Sophie qui vient au secours de pareilles idées ne doit donc pas^ comme on l'entend affirmer si souvent par des hommes vraiment stupides^ conduire au retour à Vétat sauvage {Verwilderung\ mais doit conduire à rhumanisation {Humanisirung) de Thumanité.
SUR mZ NOUVELLE THÉORIE DE U CRÉATION
tt Dans l'ensemble des êtres qui ont vie^ perce dès le commencement une suite non interrompue de mëtamorpboses ; 'mais ces métamorphoses se produisent dans une période de temps telle que, pour un instant donné, le mouvement paraît être arrêté, de même que cela a lieu pour le monde des étoiles fixes, dans lequel en réalité tout avance l'un vers l'autre et s'éloigne l'un de l'autre, et que les classes, les familles, les genres du règne animal sont pour notre œil des constellations nettement circonscrites, tandis que le monde animal microscopique présente de l'analogie avec les nébuleuses, s
{Margenblatt, n«« 1 et 2, 1862.)
Un petit nombre d'années seulement se sont écoulées depuis que Tâuteur de ce mémoire, dans un exposé (1) traitant de l'accroissement du monde organique sur la terre, a exprimé Tespoir que des recherches ultérieures répandraient une lumière plus précise sur cette importante question et sur les causes naturelles de ce phénomène remarquable, — et déjà nous avons devant nos yeux un travail qui parait pouvoir effectivement répandre cette lumière et vouloir résoudre du moins en partie le plus grand problème de l'histoire naturelle, le secret des se-
(1) Kraft und Sto/fi^i Force et matière »), i-8 éditions : chap. II, Urteugung (création primordiale).
crets, comme le nomme un philosophe anglais.Un Anglais, savant, ingénieux et indépendant, Charles Darwin, le célèbre naturaliste attaché à l'expédition de circumnavigation du Beagle, a dévoué vingt années de sa vie à l'étude d'une question que les plus grands efforts des savants ont paru jusqu'ici vainement s'efforcer d'établir sur des bases scientifiques, et a exposé une théorie pour laquelle on se demande si l'on doit plus s'étonner de la perspicacité et de la science de son auteur ou de la simplicité qu'elle nous dévoile dans l'action de la nature. Des tentatives analogues ont bien été faites déjà en grand nombre avant Darwin dans le but d'éclaircir l'histoire de la création en partant du point de vue de l'histoire naturelle; mais, ainsi que Texprime assurément d'une manière trop dure le traducteur allemand de Darwin, M. le professeur Bronn d'Heidelberg, c'étaient « des boutades sans fondement qui n'étaient pas susceptibles de supporter l'examen, a Assurément » , continue ensuite M. Bronn, « tous les naturalistes ont senti qu'une action personnelle continue du Créateur pour appeler à l'existence les innombrables espèces de plantes et d'animaux et leur adapter leurs conditions d'existence, est en contradiction avec tous les phénomènes qui se produisent dans la nature inorganique et qui sont réglés par un petit nombre de lois immuables inhérentes à la matière môme. » C'est un savant français^ Lamarck, qui le premier, dans deux ouvrages de zoologie (1809 et 1815), a exprimé ouvertement l'opinion que les formes d'êtres vivants qui existent actuellement sont dérivées par transformation des formes anciennes, et que cette dérivation a été la conséquence des conditions extérieures de la vie^ du croisement, de l'utilisation et de la non-utilisation des organes, de l'habitude^ et enfin d'une loi persistante de développement progressif dans laquelle'
les formes les plus inférieures des êtres vivants sont considérées comme se formant continuellement à nouveau par une génération primordiale... Son opinion, bien des fois mal comprise, a paru pendant longtemps encourir la ma-lédiction du ridicule, bien qu'un célèbre contemporain de Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, ait eu des présomp* tiens analogues qu'il n'a fait connaître ouvertement qu'en 1828, bien qu'avec une grande circonspection. Après ce dernier, Darwin énumère, dans la préface du livre dont il est question ici : On the Origine of Species^ by means of natural sélections^ or the préservation of faooured races in struggle for life (« Sur l'origine des^espèces dans le règne animal et le règne végétal par voie de sélection naturelle et de conservation des races qui se sont perfectionnées dans leur lutte pour l'existence »> traduit en allemand par Bronn, Stuttgart, 1860^ et en français par Mlle Clémence Aug. Royer, Paris, 1862), — toute une série d'écrivains anglais et français, de 1837 à 1857, parmi lesquels il cite même des théologistes, qui se déclarent tous avec plus ou moins de force en faveur de l'opinion que l'introduc^ tion de nouvelles espèces dans le règne animal ne peut être qu'un phénomène naturel. L'hypothèse d'actes séparés, continus, de création, dit M. le professeur Huxley en 1859, est en contradiction avec les faits énoncés dans la Bible et avec les analogies générales qui existent dans la nature, tandis que l'hypothèse que les formes et les espèces des êtres vivants, tels que nous les connaissons, se sont produites par la modification graduelle des types existant autrefois, est la seule à laquelle la physiologie puisse prêter quelque appui : elle est donc par suite la plus admissible, ou du moins elle est de telle nature, qu'elle obtient actuellement l'assentiment provisoire des meilleurs penseurs de notre époque.
84 SUR l3iNE NOUVELLE THÉORIE DE LA CRÉATION.
Darwin même exprime à cet égard, dans son introduction, sa conviction déterminée que Topinion que chaque espèce a été créée dans une complète indépendance des autres espèces, est bien positivement inexacte, et que les espèces ne sont pas immuables, bien que, par suite de l'imperfection de nos connaissances, beaucoup de choses doivent rester encore pour nous obscures et inexpliquées. On arrive facilement, dit-il, à la conclusion que chaque espèce n'a pas été créée dans Tindépendance des autres, mais dérive des autres. Mais cela n'est pas suffisant aussi longtemps que la nature et le mode de la transformation n'ont pas été indiqués. Il désigne comme étant le moyen et le mobile le plus général de la transformation des espèces, ce qu'il appelle la sélection naturelle dans la lutte pour Vexistence, Toute espèce d'organisme est, suivant lui, modifiable dans certaines limites : c'est un fait qui est généralement reconnu. Si la modification est inutile, elle se perd de nouveau et n'a aucune suite. Si au contraire elle est utile^ elle procure à l'individu qui en est doué un avantage sur les êtres coexistant avec lui, et il acquiert ainsi une plus grande perspective de se maintenir lui-même, ainsi que sa postérité. Il se produit ainsi une variété ou une espèce dérivée de la première, qui, lorsque le même procédé s'est continué pendant cent, mille, dix mille générations, etc., etc., peut donner enfin naissance à de nouvelles espèces, de nouvelles familles, de nouveaux ordres, tandis que les formes intermédiaires ouïes formes moins favorisées périssent par différentes causes. Ce principe n'a aucune limite : il a besoin seulement de temps dont, ainsi qu'on le sait bien, il ne manque en aucune manière dans l'histoire de là terre (Yolger évalue par le calcul à 6/i8 millions d'années le temps dont le système de couches de la terre seulement a eu besoin pour se dé-
poser successivement). Darwin arrive ainsi finalement à rhypothèse que tous les êtres vivants dérivent d'un petit nombre de formes ou d'espèces, formant souche et se modifiant ultérieurement^ qui ont été créées originairement (environ quatre ou cinq pour le règne animal et autant pour le régne végétal), ou, en poursuivant sa pensée jusque dans ses conséquences encore plus intimes, d'une seule forme primordiale créée originairement, peut-être une cellule, une vésicule germinative, ou comme le traducteur allemand, M. le professeur Bronn, l'exprime encore d'une manière plus nette, une algue cellulaire, une algue filiforme, [qui a été le point de départ dont est partie la série des êtres créés, pour s'élever peu à peu, par une grande loi de développement et de progression continue dans la conformation, jusqu'à sa hauteur actuelle. Cette pensée fondamentale qui n'est rendue ici que dans ses traits principaux, M. Darwin la développe en quatorze chapitres d'une manière rigoureusement logique et en s'appuyant sur toute une armée de faits, d'observations personnelles et de réflexions ingénieuses. Bien loin de se dissimuler les grandes difficultés de sa théorie, il les expose plutôt même ouvertement dans quatre chapitres particuliers, et sait les prévenir d'une manière souvent surprenante. Toutefois Darwin veut que son livre soit considéré seulement comme une publication provisoire et comme un essai incomplet auquel il ne pouvait joindre qu'un petit nombre défaits destinés à expliquer sa théorie, tandis que son œuvre proprement dite, armée de tous les faits recueillis, ne pouvait paraître que plus tard (cette publication provisoire a été faite par M. Darwin à cause de sa faible santé, et aussi parce que M. Wallace est arrivé par ses études sur l'archipel des îles Malaises, à des résultats tout à fait analogues et qu'il a fait des publications sur ce
sujet). — « Si les idées exposées par moi et par M.Wallace OU d'autres idéesanalogues sur Torigine des espèces étaient admises » y dit Darwin dans le chapitre qui contient les conclusions de son ouvrage, « on peut prévoir que l'histoire naturelle est menacée d'une grande transformation. Les esprits systématiques éprouvent un soulagement de graves soucis, et la recherche inutile de l'essence des espèces qui est inconnue et impossible à découvrir, devra cesser. Les autres branches de l'histoire naturelle, et notamment celles qui sont plus générales, gagneront en intérêt^ et l'étude de l'histoire naturelle deviendra en général infiniment plus intéressante (l'auteur de ce mémoire pourrait ajouter, plus philosophique). Un vaste champ presque encore inexploré s'ouvrira pour les recherches relatives aux modifications de l'organisme et à leurs causes, et l'étude des produits de l'éducation augmentera immensément de valeur; les classifications qui ont été établies jusqu'ici deviendront des généalogies, et nous représenterons seulement alors en réalité le soi-disant plan de la création. La géologie sera mise en état d'esquisser un tableau complet des migrations antérieures des habitants de la terre, et toute l'histoire du monde organique, en tant qu'elle est connue, se développera comme étant d'une longueur tout à fait incompréhensible pour nous, mais comme étant néanmoins une petite fraction de cette période de temps qui a dû s'écouler depuis la création du premier être qui a dû servir de souche et de père à tous IcK êtres. » Darwin prévoit enfin que ces idées exerceront unt> influence puissante sur \di physiologie^ qui devra peu à peu s'appuyer sur une base fondamentale toute nouvelle, et devra reconnaître que toute la force et toute l'aptitude de l'intelligence ne peut être acquise que graduellement I '^ idée aussi remarquable que féconde sur laquelle
— ainsi que Darwin le rapporte dans la préface de son ouvrage— s'est appuyé dès 1855 Herbert Spencer (l)pour essayer d'établir une nouvelle théorie de l'esprit). En terminant enfin, M. Darwin, avec son génie si clairvoyant, jette lin coup d'œil prophétique dans l'avenir, et laisse entrevoir la loi de perfectionnement, posée nettement par sa théorie^ par suite de laquelle on peut prévoir que les ôtres qui vivent actuellement serviront de base fondamentale au développement d'organisations toujours de plus en plus belles, de plus en plus élevées, de plus en plus parfaites.
Hooker, botaniste anglais, qui, immédiatement après la publication du livre de Darwin^ a fait paraître un ouvrage sur la flore de l'Australie, dans lequel il a appliqué à la botanique les principes posés par Darwin, amplifie ces dernières idées en ce qui est relatif à l'homme, et montre que les races d'hommes les plus récentes, et par suite les mieux douées, la race caucasienne et la race nègre, sont destinées par la nature à triompher des races plus an* ciennes, notamment des Polynésiens et des Peaux rouges, dans la lutte pour l'existence, et à les déloger de la terre— la race caucasienne dans les climats tempérés, la race nègre dans les pays chauds — et à amener ainsi en même temps l'humanité même à un perfectionnement continu. Outre Hooker, qui désigne «la doctrine de la progression» comme étant la plus profonde de celles auxquelles les écoles d'histoire naturelle ont donné la vie, et outre Wallace que nous avons déjà cité, on doit nommer encore les célèbres naturalistes Lyell et Owen comme s'étant pro-
(1) Herbert Spencer, savant anglais, qui a publié une suite d'écrits, parmi lesquels le plus remarquable est assurément celui qui est intitulé : Principles of Psychology (« Principes de psychologie »}. London, Williams andNorgate, 1855.
as SUR UNE NOUVELLE THÉORIE DE LA CRÉATION,
nonces en faveur de Darwin et de sa théorie. Le traducteur allemand de Touvrage de Darwin, M. Bronn, désigne la manière dont Darwin a traité son sujet comme étant un modèle d'étude de philosophie naturelle, et il énonce l'opinion que, depuis les Principles of Geologij (« Principes de géologie »} de Lyell, il n'a paru aucune œuvre dont on doive attendre une aussi grande transformation de l'ensemble de toutes les sciences naturelles. Il désigne l'ouvrage de Darwin comme étant un livre merveilleux qui ne contient aucune découverte télescopique, aucune matière élémentaire nouvelle, aucune découverte anatomique d'un microscope grossissant les objets de 10 000 fois leur volume, mais qui contient des points de vue nouveaux sous lesquels on considère des faits anciens, recueillis depuis vingt ans. C'est avec clarté, esprit et logique que l'auteur cherche à prouver l'existence d'une loi fondamentale dans le présent et l'avenir du monde de l'organisme, et c'est parce que sa théorie nous rend possible une explication aussi simple que plausible pour un monde de phénomènes inexpliqué jusque-là, qu'elle exerce tant d'attraits. Cette théorie ne périra pas non plus, parce qu'elle fraye une nouvelle route et montre au moins la voie dans laquelle la grande loi du développement et de la continuation ultérieure de la production du monde organique peut être trouvée. Toutefois on ne peut pas se dissimuler que la nouvelle théorie rencontre toujours encore dans sa route des difficultés et des objections graves et importantes à l'égard desquelles il n'est pas sûr que l'auteur de la théorie puisse réussir à les écarter. Ces objections sont du reste mises en lumière avec beaucoup d'exactitude et .de bon senspar ce savant, qui porte précisément lui-môme un nom célèbre dans cette sphère de l'étude théorique de la nature, et elles constitueront assurément encore long- j
temps un obstacle qui rendra difficile l'acceptation générale de la théorie de Darwin qui renverse tant d'idées qui sont considérées jusqu'ici comme exactes. Peut-être aussi, telle est l'opinion du reste assez juste de M. Bronn^ ne voyons-nous encore jusqu'ici qu'à travers des verres colorés : peut-être la solution du grand problème a-t-elie déjà été réellement trouvée, mais, par suite de notre longue habitude des autres points de vue, sommes-nous hors d'état de l'apercevoir, et peut-être nos descendants dans quelques générations en jugeront-ils autrement. Dans tous les cas, nous sommes menacés dans un temps trèsprochain d'une controverse très-irritante dans le monde savant, à l'occasion de la nouvelle théorie, dans laquelle les savants auront à décider si la loi naturelle trouvée par Darwin suffit pour expliquer d'une manière naturelle un phénomène aussi merveilleux que celui de la multiplication du monde organique sur la terre, ou, si, ce qui paraît plus probable à l'auteur de ce mémoire, on doit, pour arriver à cette explication, appeler à son aide d'autres mobiles jusqu'ici inconnus ou seulement présumés — mobiles qui peuvent peut-être se rattacher par des motifs inconnus avec les phénomènes remarquables de cette alternance de génération qui n'a été connue d'une manière exacte qu'à une époque récente, et avec les modifications des germes organiques considérés isolément. Si, dans tous les cas, ainsi que Bronn le reconnaît expressément, Darwin a estimé à une trop faible valeur l'influence si puissante des conditions extérieures de la vie sur les êtres naturels qui sont venus et qui viennent au monde, il se prépare lui-môme en revanche une difficulté qui n'existe peut-être pas en réalité. Lorsqu'on effet il pose le premier commencement de la vie organique sur la terre comme étant incompréhensible, ou lorsqu'il le revêt de la
forme du miracle, il serait bon de rappeler, premièrement, que la discussion de la soi-disant création primordiale n'est pas encore absolument vidée^ mais que, au contraire, des voix très-autorisées se sont précisément élevées en faveur de ce mode de production— circonstance qui a pu être la cause pour laquelle, en France, l'Académie a fait exécuter encore une fois des expériences dans cette direction — et secondement , parce qu'une direction tout à fait nouvelle de la géologie prétend en général ne plus rien savoir d'un commencement de la vie organique sur la terre qui est passé pour nous à l'état de notoriété. Du reste, cela ne touche pas immédiatement l'ensemble delà théorie, parce qu'elle se rapporte plutôt au développement qu'au commencement, et Tidée qu'il pourrait bien se faire que l'ensemble de tout le monde oi^anique se soit développé jusqu'à sahauteur et sa perfection actuelles en partant d'une forme organique primordiale très^etite (cellule) qui aurait passé par de nombreux états intermédiaires, et qui n'y serait arrivée qu'avec l'aide de périodes de temps infinies, est considérée par Bronn lui-même comme n'étant pas plus miraculeuse ou extravagante qu'un phénomène bien réel que nous voyons tous les jours s'accomplir sous nos yeux,— le développement insensible d'un être organisé aux dépens de la première cellule germinale.
Du reste, ceux qui veulent se former une opinion personnelle de la théorie de Darwin, doivent lire ce livre remarquable, parce que sa pensée fondamentale n'a pu être rendue ici que dans ses traits les plus généraux, et que toute tentative d'entrer dans le détail des motifs sur lesquels Fauteur s'appuie nous aurait mené beaucoup trop loin. En faisant même abstraction de la théorie, tant de choses belles, instructives et fécondes en général pour la science sont contenues dans ce livre, qu'aucun lecteur
attentif ne regrettera le temps qu'il a employé à sa lecture. Les raisons et les faits que Darwin allègue en opposition avec la manière d'envisager le monde qui est soi* disant téléologique ou basée sur l'adaptation au but proposé, sont notamment si convenables et si frappants^ que celui qui ne se met pas au service d'idées préconçues doit être convaincu : et l'on peut ainsi s'attendre qu'une influence môme indirecte sur la direction de la culture de l'esprit provenant en général d'un tel livre ne peut pas faire défaut. En tout cas, des directions philosophiques en histoire naturelle du genre de celles qui ont été Toccasion de la lutte de l'auteur de ce mémoire contre M. le professeur Agassiz, en recevront un coup impossible à guérir; et la nécessité pour la science de se rendre d'une manière quelconque maîtresse du fond des phénomènes qui sont ici en question, nous sautera aux yeux de plus près et d'une manière évidente. C'est un fait que les espèces organiques s'éteignent continuellement, sans que le monde en devienne plus vide, et il en résulte déjà, par suite d'une nécessité conforme à la logique, qu'il doit, par un phénomène naturel quelconque, s'en présenter de nouvelles à leur place. Or, les lois de ce phénomène doivent être trouvées, en admettant qu'elles n'aient pas déjà été trouvées par Darwin. — Ce qui pourrait assurément être le plus probable, c'est qu'il soit reconnu que toute sa théorie, bien qu'exacte en elle-même, n'embrasse qu'ww côté de la question et n'est pas suffisante pour la tâche dont elle veut s'acquitter. Quant à ce que la lutte pour Texistence, combinée avec la transmission par hérédité des forces et des particularités acquises (dont il existe des exemples et des observations nombreuses), doive avoir constitué dans le sens de Darwin une des causes de raccroissemenl du monde organique sur la terre, on ne
peut plus assurément à peine en douter après ses explications. Mais quant à ce qu'elle soit la seule^ cela n'est pas probable, et il ne se trouve dans les faits aucune nécessité d'admettre une telle hypothèse. L'influence des circonstances extérieures et des conditions de la yie sur la transformation des êtres naturels est notamment, ainsi que cela a déjà été indiqué, beaucoup plus considérable que Darwin ne le croit, et presque toutes les nouvelles découvertes et toutes les nouvelles observations de la science nous fournissent de nouvelles preuves de l'action puissante de cette influence, qui n'a été estimée par Darwin comme étant d'une valeur si faible qu'à cause de sa prédilection pour sa théorie.
(Geist und Kdrper in ihren Wechselbeziehungen, mit Versuchen naturwissenschaftlicher Erklûrung : « Du corps et de l'esprit considérés dans leurs relations réciproques^ avec un essai d'explication scientifique de ses relations»; parH. Reclam^ chargé d'enseignement li l'université de Leipzig. Leipzig et Heidelberg, 1859. — J. G. Fichte, Anthropologie oder Lehre von der vnenscKUchen Seele, neubegrûndet auf naturwissenschaftlichem Wege, u. s. w. : « Anthropologie ou théorie de l'âme humaine^ établie sur de nouvelles bases puisées dans la voie des sciences naturel es, etc. » 2« édit., 1860.)
Dans l'ouvrage que nous avons indiqué le premier^ l'auteur, qui est connu notamment de la plus grande par* tie du public comme directeur du KosmoSy journal des sciences appliquées, s'est donné la tâche d'expliquer, en partant d'un point de vue scientifique, une des questions les plus brûlantes de Tépoque actuelle^ la question des relations de Tesprit et du corpsy une entreprise qui doit être reconnue comme étant d'autant plus méritoire,qu'il est rare que les hommes de science, dans le sens le plus exclusif du mot, se soient fait entendre jusqu'ici sur cette ques* tion d'une haute importance, en se pénétrant bien de leur sujet. L'ambition d'arriver à découvrir la vérité^ — ambition qui distingue partout les esprits nobles et capables, — a été le mobile qui, ainsi que l'auteur le dit dans son introduction, l'a poussé à sa résolution. Se conformant à la manière des véritables chercheurs en histoire naturelle,
il pose tout de suite certaines limites que la science actuelle n'est pas encore en état de dépasser, et se promet d'appliquer tous ses soins à Tétude des soi-disant questions préliminaires, plutôt qu'à la solution décisive de la question proprement dite qui n'est pas encore possible à notre époque. Tous ceux qui veulent se mouvoir sur le terrain de la science, reconnaissent naturellement ces limites : il ne peut y avoir de contestation que sur leur étendue et sur le plus ou le moins de cette étendue.
Dans un premier chapitre, l'auteur examine la domination des nerfs sur la matière et leur dépendance, et nous obtenons ici de prime abord quelques renseignements intéressants sur les tendances à envisager en général le monde ou la nature d'un seul point de vue qui ont suivi jusqu'ici, l'un portant l'autre, presque immédiatement toute grande découverte dans les sciences naturelles. De telles tendances ne sont cependant pas sans avoir une profonde importance historique^ et elles sont nécessaires dans la plupart des cas pour mettre dans tout son jour la nouvelle découverte, tandis que la marche de la science en général n'en est ni entravée^ ni embarrassée. L'auteur montre ensuite avec détail comment les nerfs dominent les transformations de la matière, de même que, réciproquement aussi, ils en dépendent, — toutes choses du reste qui ne présentent qu'un rapport éloigné avec la question proprement dite qui constitue l'objet du livre. A la fin de ce chapitre^ l'auteur, s'en référant à une expression de Huschke (1), qui désigne sous le nom de philosophes de la nature {Naturphilosophen) ceux qui maintiennent l'unité normale de l'esprit et du corps, s'écrie : « Si la philosophie de la
(1) Huschke, auteur' d*ttn livre devenu très -célèbre : ScAtfd0(, Hirn |49(i S99\a des menschcn (« Crâne, cerveau et âme de T homme »}.
COUPS ET ESl»lllT. 9o
nature veut et fait cela, son nom encore discrédité redeviendra bientôt avant peu un honneur^ et même un plus grand honneur que jamais !
Le second chapitre traite de la dépendance dans laquelle l'esprit se trouve par rapportau corps, et de sa puissance que le premier exerce sur le dernier^ sans que, ainsi que le dit Tauteur, les sciences naturelles puissent avoir quelque connaissance exacte de la manière dont la liaison réciproque se réalise. Une difficulté presque insurmontable de l'étude de la question réside ici dans Tinaccessibilité absolue de l'appareil nerveux central pendant la vie, ainsi que dans sa structure excessivement délicate et difficile à poursuivrejusque dans ses détails les plus intimes. Cependant toutes les observations tendenti suivant Reclam, à prouver « que le cerveau et la moelle épinière sont absolument nécessaires à l'exercice des facultés intellectuelles (chez rhomme et chez l'animal) ». Personne ne cherche plus actuellement le siège des forces intellectuelles dans le sang ou dans la glande pinéale, etc. Il a en outre été démontré que les races humaines inférieures, de môme que les animaux de Tintelligence la plus faible, possèdent le cerveau proportionnellement le plus petit et le plus simple, en sorte que « nous reconnaissons chez Thomme le cerveau qui est le plus largement développé et qui est constitué de la manière la plus perfectionnée dans ses différentes parties j) . Les hommes qui sont spécialement doués de capacité possèdent aussi un cerveau spécialement bien doué : les idiots et les crétins ont au contraire un cerveau imparfait. En outre, nous savons que, pour que les fonctions de Tesprit remplissent leur rôle sans trouble> un certain état de santé est nécessaire, et par conséquent aussi une alimentation régulière et abondante du cerveau* C'est pour cela que la fonction de la pensée se
trouve arrêtée par rappauvrissement du sang, ainsi que par rétat de digestion, pendant lequel le sang a plus de tendance à affluer vers d'autres organes que vers le cerveau. Des désordres de la circulation du sang dans les organes abdominaux portent préjudice aux fonctions intellectuelles et peuvent même déterminer l'apparition de maladies mentales. Une mauvaise nourriture^ le manque d'air pur, etc., affaiblissent la faculté dépenser, pendant que les substances narcotiques, introduites dans le corps, modifient de la manière la plus essentielle l'activité de la pensée. Des états momentanés des organes du corps, et, par exemple, celui de l'estomac dans les nausées^ interrompent tout de suite l'enchaînement des pensées, et les privations déterminent une diminution du courage, de l'aptitude au travail et de la confiance en soi-même. En outre, des états du corps déterminent des observations relativement à l'esprit, ce dont notamment l'action bien connue du haschisch ou chanvre de l'Inde, les hallucinations morbides, la fata morgana, le nigle, et beaucoup d'autres, phénomènes analogues, peuvent être indiqués comme étant des exemples. Une indication qui est ici très-intéressante, est celle qui a été faite par le comte d'Ëscayrac, que les illusions d'optique qui se présentent dans le ragle, possèdent bien de l'analogie chez les différents membres d'une société, mais sont différentes suivant le caractère et le degré de culture de l'esprit de ceux | qui en sont atteints. Un Bédouin qui n'a jamais vu d'arbres, ne s'imaginera pas qu'il se trouve une forêt autour de lui; là où nous voyons une voiture, l'Arabe verra un | chameau; au lieu d'une église, il verra un minaret, etc., etc. De même, les apparitions qui, chez l'homme à l'état de santé, se produisent dans les songes, de même que les illusions des sens des individus qui sont atteints de
la fièvre, prennent une forme différente suivant le degré différent de culture de Tesprit et les idées qui leur sont habituelles dans la vie journalière — observations qui, toutes, montrent que, môme dans les cas où Tâme sort de ses relations accoutumées, elle se trouve toujours fortement rattachée aux impressions de son passé de chaque instant et aux lois de leur formation sensuelle. Comme exemples qui constituent des documents servant à établir l'influence rétrogressive de Tesprit sur le corps, Reclam indique les manifestations de la volonté (qui, cependant, ne peut établir que peu à peu tout son empire par rexercice), les palpitations et les excrétions, provenant de la peur, de répouvante, delà convoitise, etc., etc., les influences du chagrin ou de la joie sur Tappétit, les actions, si frap* pantes pour les yeux, de Timagination ou d'une vive surexcitation intellectuelle, etc., etc. Après cela viennent encore quelques exemples de lésions du cerveau dont l'auteur tire la conclusion « que la concordance générale de Taction des parties du cerveau est un intermédiaire nécessaire de la mise en œuvre normale des fonctions intellectuelles de l'homme ».
La troisième subdivision contient la réponse, armée de pied en cap, à une attaque contre la science physiologique que M. Frohschammer, professeur de philosophie à Munich, a entreprise dans les suppléments à la Augsb. allgemeinen Zeitung, du 25 mai au 7 juin 1855. Comme Frohschammer lance des invectives non-seulement contre son antagoniste K. Yogt, mais contre les sciences naturelles, en tant que sciences naturelles, c'est un devoir de lui répondre. Reclam démontre ici que M. Frohschammer, dans ses lettres sur «l'âme de Thomme et la physiologie », en parle comme les aveugles des couleurs, et que ses obj ections n'ont pour les naturalistes que la valeur d'à une