ET DE LA DESTINATION DE L'HOMME
pas pénétré de l'idée que la vie est son but à elle-même et que chaque moment de l'existence remplit au moment môme sa destination, trouvera tout à fait désespérant de penser que l'homme n'existe que pour arriver à se transformer en acide carbonique, en eau et en ammoniaque l Mais celui qui sait que, dans l'univers, rien ne se perd et que le secret de l'existence réside dans un cours circulaire éternel dans lequel chaque entité, prise isolément, n'est qu'un anneau d'une chaîne sansfin^ se réjouira peutêtre de savoir que, par sa vie, il a rempli sa tâche naturelle et que, par sa mort, il a rendu à l'ensemble ce qu'il lui avait pris à titre de prêt pour une certaine durée de temps. Et le capital ainsi restitué n'est pas constitué seulement dans cette théorie^ comme M. Baumg£lrtner le pense, par de l'acide carbonique, de l'ammoniaque et de l'eau, mais par toute la part contributive matérielle et intellectuelle que l'homme isolé a fournie par son existence elle-même à la continuité de l'existence de l'humanité. Cette part contributive peut être grande ou petite ; elle n'en a pas moins servi à rendre possible cette continuité de l'existence, et a rempli ainsi sa destinée par le. fait même de la continuité. Quels peuvent être, dans le cours circulaire même des mondes, les buts ultimes que rbumanité doit atteindre, et quelle est celle des deux alternatives à laquelle elle doit arriver, ou bien de courir à une perte finale avec toutes ses richesses et toutes ses acquisitions physiques et intelle^uelles, ou bien de trouver le moyen de sauver ses trésors pour jamais ? — ce sont des questions qui sont trop en dehors de la portée de nos connaissances pour pouvoir être discutées sérieusement. Il est seulement certain que l'humanité, enlacée dans le courant de la civilisation, applique pour son avenir temporaire toutes ses forces pour arriver à un
perfectionDement matériel et intellectuel incessant^ et que les natures nobles et grandes sont poussées d'une manière irrésistible à consacrer toutes leurs forces à atteindre ce but et à arriver peu à peu à la vérité. Rien ne fait, plus que cette tendance» sentir à Thomme isolé que, dans la sphère de l'humanité méme^ rien ne se perd non plus, et que la plus petite pensée qui soit venue à un homme avant nous ou que nous ayons nous-méme^ reste toujours fertile à l'avenir. L'humanité est. précisément de la môme manière que Tbomme isolée un organisme dans lequel l'être isolé survient comme un atome pour peu de temps, fournit sa part contributive à la continuité de Texistence de Tensemble, et Tabandonne de nouveau pour faire place à un atome nouveau et tout différent. Mais il a donné ainsi à sa présence une valeur déterminée pour l'ensemble qui ne peut pas se perdre tant que l'ensemble subsiste. « Où sont les morts? > demande Schopenhauer, et il répond : «En nous-méme; malgré la mort et la putréfaction, nous sommes encore tous ensemble. » Rien ne peut être plus vrai! Non-seulement les molécules matérielles, mais aussi les pensées de nos devanciers sont en nous, près de nous, et réagissent avec nous pour l'avenir. Et précisément cette école que l'on accuse d'opinions si f&cheuses relativement à la destination de l'homme, devait être la plus apte à nous rendre claires ces vérités. En effet ^ pour eux, avec le cours circulaire éternel de la matière vient concorder aussi le cours circulaire éternel de l'esprit, tous deux dirigeant toujours pendant un temps donné leurs efforts vers des formes plus élevées et plus complètes ; et de môme que les produits de ce dernier se propagent dans le monde ultérieur par tradition en un nombre et une grandeur qui progressent graduellement, les molécules matérielles, guidées par la loi
ET DE LA DESTINÀTIOir DE L'HOMME. 57
remarquable de Thérédilé des capacités et des dispositions inlellectuelles , fournissent par transmission de genre à genre des êtres toujours susceptibles de plus en plus, et à un degré plus élevé, de faire prospérer et d'engendrer ultérieurement ces produits. Même pour ceux qui sont fortement attachés à la croyance que nous continuons à vivre après la mort, une telle opinion de leur destination ici-bas pour la durée de leur vie terrestre paraît même déjà être complètement suffisante ; et elle part, dans tous les cas^ de motifs moins égoïstes que ropinion de ceux qui ne veulent considérer la vie ici-bas que comme une école dans laquelle on doit se préparer au perfectionnement de sa propre personnalité dans une existence de Tautre monde.
En ce qui concerne les opinions que Tauteur émet ensuite sur la polarisation des corps célestes et sur la possibilité qu'il existe des habitants dans le soleil, ou sur Texislence d*habitants dans cet astre et dans les autres planètes de notre système solaire, Agassiz dépasse encore ici beaucoup les bornes de ce qui est accessible à nos connaissances. On sait que les astronomes sont précisément, pour la plupart, en ce qui concerne la possibilité qu'il existe des habitants dans les planètes, d'une opinion toute différente, et en général la solution d'une telle question doit, sous tous les rapports, être laissée aux gens du métier : en effet, le simple point de vue de l'admissibilité ne peut assurément pas suffire pour arriver à une réponse précise. L'astronomie nous a fourni déjà tant de résultats incroyables, qu'on ne doit pas douter que, sur ce sujet aussi, elle ne puisse nous procurer, avec le temps, pour compléter nos connaissances, des points de départ plus positifs que ceux que nous possédons. Mais en ce qui concerne la preuve que M. BaumgUrtner veut puiser dans
5S DE L'ItlSTOmË bE LA CRÊAf ION, ETC.
les Relations de runivers, en faveur de son hypothèse de la polarisation des corps célestes, elle doit être considérée comme tout à fait malheureuse ; et, dans le fait, il serait intéressant d'examiner ce que M. Baumgartner veut comprendre de plus près par l'expression « à la limite de l'univers. » Personne ne peut réellement croire, d'une manière sérieuse, que l'univers ait sur quelque point une fin ou une « limite », et, précisément la circonstance que fait ressortir M. Baumgartner, que le monde, bien qu'existant depuis une éternité, ne s'est pas encore aggloméré en une seule masse, montre que l'univers est infini, et qu'il est peuplé dans tous les sens de corps célestes, dont l'influence se contre-balance dans toutes les directions, suivant les lois de la gravitation.
Si l'on fait abstraction de ces idées et de celles qui ont été exposées auparavant, le livre de M. Baumgftrtner peut toujours être recommandé au lecteur instruit comme une lecture attachante et pleine d'esprit : il est du moins encore une nouvelle preuve de la grande influence que les sciences empiriques ont acquise peu à peu pour rectifier nos opinions générales, et notamment nos opinions spé«culatives sur les intérêts les plus élevés de l'humanité*
« En somme^ je suis porte b croire que, pour la portion de beaucoup la plus grande, sinon la totalité des difficultés qui mettent jusqu'ici, pour nous autres philo» sophes, obstacle à nos efforts et barrent la route h 1^ science, nous ne dcTons en imputer entièrement la faute qu'à nous-mêmes, que nous avons (f abord soulevé de la poussière en la remuant, et que nous nous plai" gnons ensuite de ne plus pouvoir rien voir, »
(Berkeley.)
L'excès de tendance des dix dernières années à s'occuper de philosophie a été suivi, en Allemagne^ d'une défaveur d'autant plus grande, peut-être trop grande, des études philosophiques, et, a de tout l'éclat de cette philosophie^ il n'est resté que l'impression de la so* phistique. » (0. F. Gruppe, Gegenwart und Zukunfi der Philosophie in Deutschland ; présent et avenir de la philosophie en Allemagne^ 1855). Ce ne sont assurément pas les philosophes, ni les esprits critiques, auxquels on doit, comme cela aurait dû avoir lieu en suivant le cours natu-
(1) G. H. Kirchner, Die spekulaliven System seil Kant und die phi" losophische Aufgabe der Gegenwart (Les systèmes spéculatif depuis Kant, et la mission philosophique de l'époque actuelle), 1860.
Allihn und Ziller, Zeitschrift fUr exacte Philosophie im Sinne des neusren phUoiophischen jReaiisfiUM (Journal de philosophie exacte dans le sens du nouveau réalisme philosophique), 1860*
rel de la science, attribuer d'.avoirà se reprocher la fauti pour laquelle la durée du temps pendant lequel le systèmi spéculatif s*est survécu à lui-même, s^est écoulée si rapi deiïient; mais le caractère de Tépoque même, et sa len dance vers ce qui est posilif et conforme à rexpression peuvent être considérés comme en étant la cause. G'esi dans cette tendance que réside encore la raison fondai mentale de ce progrès rapide, dépassant toutes les prévis sions, des sciences qui suivent une méthode de rechercher entièrement opposée à celle de la philosophie spéculative, c'est-à-dire des sciences naturelles ou inductives, simul* tanément avec les progrès extraordinaires de la vie matérielle elle-même. Toutefois les voix isolées qui , partant de ce côté, s'étaient fait entendre contre la philosophie spéculative et sa méthode, avaient été repoussées avec un dédain si fier par leurs défenseurs, que, pour ceux qui n'étaient pas initiés, il pouvait souvent y avoir apparence que la philosophie avait, dans ce cas, à supporter une grande injustice. Ce doute doit disparaître depuis que, du côté des philosophes même, il s'élève un plus grand nombre de voix qui, après avoir frayé la route, prononcent l'arrêt du passé de la philosophie avec une netteté presque encore plus grande que les adversaires qu'il a rencontrés en dehors de la philosophie.
Après que, il y a déjà cinq ans, 0. F. Gruppe, dans l'écrit que nous avons déjà indiqué, a arraché sans aucune pitié à la philosophie spéculative son masque d'hypocrisie, et a établi, en termes aussi clairs que puissants, la mission de la philosophie dans l'avenir, d'autres voix se sont fait fréquemment entendre dans le même ordre d'idées. L'auteur de l'œuvre que nous avons indiquée cidessus, et son collaborateur, trouvent que la période de «l'idéalisme étrange, qui a dominé depuis Kant jusqu'à
Ucgel^ a porté à un haut degré le trouble dans nos con* naissances sur l'essence et la mission de la philosophie, x> que a l'attrait de ce système a perdu peu à peu son efficacité, » et que la croyance à la philosophie a été ébranlée comme étant un « commerce de mots vides de sens. » « On est sincèrement dégoûté, » telles sont les expressions qui se trouvent mot pour mot dans le journal d'Allibn et de Ziller, « des assertions hardies, de la nature de celles que Ton a entendu émettre pendant longtemps durant la direction idéaliste et spinosisle de la philosophie, après la retraite de Rant jusqu'à Hegel, et même au delà. On rit des promesses fanfaronnes, on éprouve de la répugnance pour le verbiage confus et pour les mauvais jeux de mots suggérés par l'esprit et par la fantaisie, et l'on ne considère plus comme un progrès philosophique quelconque les contorsions tumultueuses des anciennes règles de la pensée exacte dans le tourbillon dialectique de l'absolu devenir. » On peut à peine désirer des aveux plus francs, aveux qui sont répétés pour chacun séparément, lorsqu'on passe aux quatre héros de l'idéalisme subjectif. Suivant Thilo, il est exact, ainsi que le soutient Kant, que le savoir humain est borné dans sa sphère d'action à l'étendue de l'observation de l'homme : ce n'est pas toutefois, comme Kant le pense, parce que la disposition de l'esprit humain ne permet pas qu'il en soit autrement, mais parce que les données nécessaires pour arriver à une science plus avancée ne nous ont pas encore été fournies. La croyance religieuse n'a donc rien à démêler avec la philosophie, — une vérité sur laquelle Gruppe attire l'attention d'une manière tout à fait péremptoire, et dont l'entière acceptation est tellement nécessaire, qu'on peut à peine, sans cela, penser à une philosophie réelle. Les vérités de Kant ont été, suivant Thilo, mal-
BUCUXER. II — %
Ù7 MU miMOnm de LtPOQtE àCnCLUL
beareasement paralysées par d'autres împerfeclions de sa manière de penser et par d'éclatantes erreurs. Son opinion, qae rezpérience n'enseigne jamais le néeeaaire, mais enseigne seulement Vaeeidentel^ a produit la philosophie qui reste en dehors de l'expérience, le nihilisme et l'idéalisme absolu. Dans sa philosophie résident les germes de toutes les dégénérations ultérieures de la philosophie, quelque peu qu'il ait voulu arriver à un tel résultat. Sa psychologie est également fausse. Sous l'influence de son successeur et élève Reinhold, on s'accoutumait principalement à l'hypothèse fausse que toute la philosophie doit être déduite d'un principe, et les successeurs deKant en général s'égarent en allant jusqu'à l'hypothèse que la philosophie n'est rien moins qu'une notion absolue qui embrasse tout en partant d'un principe comme point de départ. Le moi pur de Fichte n'est pas une idée^ mais est un non-sens. Son antithèse entre le moi absolu et le non moi| et la réunion finale des deux, ne constitue rien autre chose qu'un florissant non-sens. Dans la manière de penser de Fichte réside le germe de la fameuse dialectique d'Hegel. La nature, dont l'étude plus exacte est la cause à laquelle nous devons aigourd'hui des résultats si extraordinaires pour le développement de l'esprit bumain, n'était pour Fichte qu'une masse morte> sans valeur; une barrière qu'il fallait franchir pour arriver à la liberté. Le vertige et la présomption de Fichte sont allés si loin, qu'il énonçait fièrement, dans sa théorie de la science (179/i), que la science arriverait, en se tenant dans une complète indépendance de toute observation, à Réduire l'organisation du brin d'herbe comme le mouvement des corps célestes de la base fondamentale simple du savoir, — une prédiction qui, ainsi que tout le monde le sait, n'en est nullement arrivée à son accomplissement!
Avec tout cela, Fichte a fini par enlever sa pierre fonda* mentale môme à son système, et il est tombé dans le mysticisme. — Chez Schelling, a le nouvel ordre de pensées était, d suivant AUihn, a la logique renversée ». « La clarté et la netteté des idées, la précision de l'exprès* sion, étaient désignées comme étant de la pédanterie ennuyeuse d'esprits bornés> et au contraire renonciation de paradoxes ou de phrases redondantes était recherchée et considérée comme le signe caractéristique des esprits soi-disant élevés » . (N'en est-il pas encore actuellement bien des fois ainsi?) Rirchner désigne les systèmes de Fichte et de Schelling comme étant des tentations de tirer l'univers de rien, c'est-à-dire de la profondeur de rintérieur proprement dit. Sous leur influence et sous celle de Rant, la philosophie devenait la science de la pensée pure qui trouve en elle-même sa substance dans une complète indépendance de toute expérience. Les deux systèmes trouvent finalement leur issue dans le mysticisme le plus profond. Fichte faisait, suivant Thilo, tous ses efiForts pour arriver à l'impossible; Schelling faisait étalage de manières de parler élevées, mais creuses, et Hegel cherchait, pour la seconde fois, à tirer le monde de rien. L'opinion générale a porté son jugement sur eux. De sa célèbre Phénoménologie de l'esprit, il n'y a plus, suivant Rirchner, que la préface qui présente actuellement de l'intérêt à cause de la polémique contre Schelling; le reste est entièrement insipide. Relativement à sa Logique, il y a, en propres termes : « Celui qui s'occupe une première fois de la logique d'Hegel, ne dépasse presque jamais l'être pour soi, et j'ai môme entendu des philosophes de profession avouer que, pour eux, quantité et mesure sont toujours restées de profonds mystères. » C'est du reste dans sa Philosophie de la nature qu'Hegel
a fourni ses plus grandes faiblesses, lorsque, en effet, par une conséquence nécessaire de sa direction d'idées spé« culatives, il assigne à la nature une place entièrement subordonnée et la considère comme étant la plus profonde antithèse de Tidée, comme étant en dehors de toute pensée et en dehors de tout esprit, et comme étant le simple intermédiaire entre Tidée et Tesprit. Il se trouve ainsi partout dans Tantithëse la plus fondamentale avec les sciences naturelles nouvelles qui, dans leurs résultats les plus importants, notamment au point de vue astronomique, constituent pour lui une épine bien acérée dans rœil. Il aime bien mieux considérer, comme on le faisait autrefois, la terre comme étant le point milieu de tout ce qui est, et il ne sait rien de mieux à dire des étoiles que d'énoncer qu'elles sont une éclaboussure (Kràtze) du ciel ! ! II veut rétablir les quatre éléments des anciens, par antithèse avec les éléments des chimistes dont il nie la réalité, et resserrer en général la science jusqu'au point de départ qu'elle avait dans l'antiquité. Dans la philosophie du droit et dans la philosophie de l'histoire également, il fait partout violence à la nature.
Ces jugements sur la philosophie du passé le plus récent sont à peine plus doux que ceux qui, ainsi qu'on le sait, avaient été énoncés déjà bien antérieurement par un homme qui vivait à une époque contemporaine d'une partie de ces philosophes, et à qui l'attention qu'il méritait n'est échue en partage que dans ces dernières années, par Arthur Schopenhauer. Celui qui connaît ses écrits sait avec quelle absence de toute considération et avec quel mépris écrasant il est entré en campagne contre les a charlatans de la philosophie ». Cependant un jugement qui, encore plus que le sien, doit nous intéresser dans l'instant actuel, est celui d'un philosophe qui, n'étant pas
Allemand, se trouve éloigné de nos luttes philosophiques, et à qui aucun de ceux qui connaissent ses écrits ne déniera l'aptitude à émettre un tel jugement.
H. Th. Buckle, dans son Histoire de la civilisation en Angletetre (traduite en allemand par A. Ruge, 1860), qui vient de paraître, discute Tapplication de la métaphysique et de sa méthode à la découverte des lois de Tesprit, et trouve que, bien que les métaphysiciens soient toujours également prêts à donner une réponse, leurs explications n'ont en réalité aucune valeur, parce qu'il n'a jamais été fait aucune découverte à l'aide de leur méthode. Le métaphysicien, suivant Buckle, n'étudie que son propre esprit, parce que ce dernier est l'instrument aussi bien que la matière à laquelle l'instrument est appliqué. Les métaphysiciens sont, suivant lui, des gens qui pensent que les lois de l'esprit humain ne peuvent être abstraites que des faits de la conscience individuelle prise isolément. Ils n'ont à leur disposition que peu de moyens et font usage de ces moyens suivant une méthode, suivant laquelle jamais une autre science ne s'est développée. Nulle part on ne fait concorder autant de mouvement et aussi peu de pro^ grès qu'en philosophie. Du chaos sans limite dans lequel elle se trouve, et de la rivalité des écoles, il n'est pas sorti un seul principe d'une certaine importance et en môme temps d'une vérité incontestable : on est bien plus éloigné que jamais de la vérité; il doit donc exister une faute fondamentale dans la manière de la chercher. C'est seulement par l'histoire et la nature que la philosophie peut être traitée avec succès, « Il est certain, » dit Gruppe, a que, parmi nous Allemands, des dernières générations surtout, un grand nombre ont presque perdu leur vie en spéculations, qui ne pouvaient prendre fin que par la banqueroute générale, et qui ont été pour les sciences,
et encore plus pour Tart, une cause d'arrêt » (1).
Dans de telles circonstances^ la question qui se présente en première ligne, et qui est la plus nécessaire, mais peut-être aussi la plus difficile que la science ait à résoudre à Tépoque actuelle, est celle qui consiste à déterminer les buts et les méthodes que la philosophie devra suivre pour éviter les fautes du passé, ou à déterminer la philo- Sophie de Vépoque actuelle. Quelque claire que cette donnée puisse paraître à Tesprit, la réponse n'en est cependant pas moins difficile lorsqu'on pénètre dans les détails de la question. Si l'on fait abstraction des directeurs du journal indiqué ci-dessus, qui, disciples d'Herbart, veulent fonder sur cet ordre d'idées le nouveau réalisme philosophique, Rirchner donne une indication caractéristique qui est assez courte, et qui n'entre pas dans les détails sur ce qu'il veut faire considérer comme la donnée philosophique de l'époque actuelle. L'époque actuelle, poursuit-il, présente la tendance à retourner des conceptions de l'époque de l'individualisme et du subjectivisme à l'immédiateté de la vie, à la plénitude et à la saineté du positivisme réaliste. Il est temps de passer des questions de critique aux questions positives, de l'enfoncement dans la profondeur de l'intérieur à considérer l'être dans sa totalité. La science nouvelle ne traitera pas du penser et de l'être, de l'idée et du phénomène, comme étant des puissances opposées, mais elle les comprendra dans une unité immédiate. Il en résultera une manière d'envisager les choses entièrement nouvelle : le monde des sens suivra do nouveau sa loi naturelle, et les puissances de l'esprit se développeront dans une libre harmonie.
En s'exprimanl ainsi, on n'en a pas beaucoup dit.
(i) Liitéralement : em HemmschuK; un sabol à enrayer.
Gruppe, dans récrit qui a déjà été cité, et dont l'auteur de ce mémoire a fait déjà antérieurement une étude en public, a indiqué avec plus de précision «t plus de détail la mission de la philosophie de Tépoque actuelle. II blâme d'abordjd'une manière péremptoire, toute systématisation dans la philosophie. L'époque des systèmes est finie, mais la vraie philosophie ne doit commencer que maintenant. Cela s'applique notamment aux systèmes spéculatifs qui ont rendu suspect, tout à fait à tort, le témoignage des sens. Les sens n'induisent pas en erreur et né trompent pas par eux-mêmes, et il n'existe absolument aucune certitude qui dépasse jamais le témoignage des sens. II ne peut plus y avoir désormais aucun système spéculatif, parce qu'il n'y a plus aucune philosophie spéculative. Le système est une coordination imaginée par nous, c'est-àdire une coordination factice, obtenue par la force, et non la coordination de la nature. Le système est Venfance de la philosophie : sa virilité est la recherche. La recherche ne peut être faite que par la voie baconienne, une voie dans laquelle la philosophie se résignera à l'avenir à ne plus vouloir donner plus qu'elle n'est apte à le faire, ou ne peut le faire avec les moyens que chaque cas lui fournit. Sa place centrale au milieu de toutes les connaissances humaines persiste donc à ètre^ après comme avant, la seule qui lui convienne : elle constitue, au centre,' une puissance intellectuelle, le cœur du tout, qui veille sur l'unité et la coordination du tout. Il lui reste aussi plusieurs ordres d'idées (Disciplinen) propres, comme la logique, la psychologie, l'esthétique, l'éthique, la philosophie du droit. Une philosophie naturelle qui s'accommode avec l'esprit du temps doit aussi être possible, suivant Gnippe, Elle trouve enfin dans l'histoire de la philosophie son ordre d'idées le plus important, et qui n'avait pas
68 DE LA PHlLOSOPHIli: DE L'ÉPOQUE ACTUELLE.
encore été traité dans un esprit réellement philosophique. La philosophie doit être séparée de la religion de la manière la plus péremptoire : en effet, croyance et science sont deux ordres d'idées entièrement séparés. La métaphysique doit être irrévocablement séparée des ordres d'idées philosophiques, parce que, dans sa manière, il n'est nullement possible de jeter l'ancre dans le champ des idées, et parce que les causes et les derniers principes des choses ne sont pas ce qui est donné, mais sont ce qui est cherché. Aucun formalisme tout fait ne constitue la mission de la philosophie, mais rechercher et penser dans la sphère de la réalité présente forment la mission de la philosophie.
Par tout être et tout penser nous nous enracinons dans ce monde. Il n'y a d'autre monde que pour la religion : il n'y en a pas pour la philosophie. Philosophie et science ne sont plus deux parties adverses qui discutent, mais elles travaillent respectivement l'une à côté de l'autre en se donnant la main. Leur rapport avec les idées religieuses deviendra ainsi à l'avenir tout à fait amical, puisque les deux ordres d'idées ne présenteront plus de contact l'un avec l'autre; la recherche inductive ne pourra plus subtiliser au delà des dernières limites de tout ce qui est, puisque les moyens lui en manqueront.
A ces explications rigoureuses l'auteur de ce mémoire pourrait, de son côté, ajouter encore ce qui suit : S'il devait même arriver que la philosophie dût perdre tout caractère d'une science d^espèce particulière, si, par le manque d'un principe unique ou d'une base propre de recherches, les signes caractéristiques d'une science particulière devaient lui manquer, elle devrait cependant toujours conserver sa position au milieu des autres
sciences, comme étant Tintermédiaii^e et Tannotatrice des résultats généraux qui doivent en même temps être reliés les uns aux autres, et être en outre employés à l'éclaircissement rétroactif des sciences. Dans une telle position, la philosophie doit être en même temps set^ante et dominatrice; — servante, puisqu'elle s'assujettit aux autres sciences sous le rapport des matériaux, et s^efforce de les relier entre elles; — dominatrice, puisqu'elle assemble les matériaux pour les faire servir à une édification commune de l'esprit, et réagit de nouveau en partant de ce point de vue sur les sciences prises isolément. D'après cela, il se comprend de soi-même qu'elle porte ses investigations, avec l'aide des connaissances acquises, aussi loin que possible, en se rapprochant dos questions des soi-disant choses élevées que l'on considérait autrefois comme étant son domaine propre et exclusif; mais elle ne va pas dans cette voie plus loin que lui permet rétat actuel des sciences et de Tintelligence humaine. Tout ce qui ^dépasse cette limite, ne doit exister pour la philosophie que dans le domaine de la croyance, non dans le domaine de la science : on ne peut, du reste, s'aventurer à poser une fois pour toutes une barrière qui ne doive pas être franchie, mais on doit chercher à reculer toujours cette barrière aussi loin que possible, en s'accordant avec le mouvement dés sciences mêmes. Tout regard en arrière vers les systèmes qui existaient anlérieurementà nous^ notamment vers les systèmes de nature spéculative, est donc fâcheux, et une réforme fondamentale et sincère dans le sens de l'expérience, de la méthode induclive et du sens commun, ainsi qu'un enchaînement étroit avec les sciences positives, de la nature et de l'histoire avant tout, peuvent seuls rendre à la philosophie l'influence qu'elle a perdue. Le soi-disant « retour à Kant »
70 DE LA PHILOSOPHIE UE L*ÊPOQCE AGTOELLE.
qui est recommandé de quelques côtés comme étant ua remède à la' situation, peut à peine avoir une meilleure ^conséquence que la répétition, peut-être améliorée, des confusions qui ont suivi Kant. Si la philosophie de Kant était réellement celle à laquelle on dût s'en rapporter conformément à Favis proposé, on ne comprendrait pas comment, sous son influence, la philosophie a pu dégé* nérer autant. Schopenhauer même qui, assurément plutôt par des raisons extrinsèques que par des raisons intrinsèques, a appuyé directement son système sur Kant, ne peut pas s'empêcher de fournir une critique écrasante de la, philosophie de Kant, et fait Taveu plein d'intérêt qu'on pouvait accuser Kant d'avoir donné précisément occasion d'être à la « charlatanerie philosophique devenue si fameuse de nos jours qui, au lieu de reconnaître les idées pour des pensées abstraites des choses, crée au contraire les idées à priori et offre ainsi au public (1) le monde renversé constituant une arlequinade {ffandswurstiade) philosophique » . Gruppe désigne, en effet, tout à fait crûment Kant comme étant celui qui a rendu, le premier, le mal inguérissable. L'auteur de ce mémoire a indiqué, il y a déjà plusieurs années (dans un mémoire : a Gegen Herm Otto Ule^ Anregungen, 1858, Acktes Heft : » contre Otto Ule, encouragements, 1858, viii* livraison) le seul mode valable de solution de la philosophie de Tépoque actuelle dans l'idée suivante : Modification des méthodes et modification du but que Von se propose^ ou restriction du champ de recherches aux points accessibles à f homme. Celle solution sera peut-être la réfutation de l'opinion de ceux qui, s'appuyant sur les observations qu'ils ont faites, prophétisent en général ou souhaitent la ruine de toute phi-
(i) Zu maricte hringen : littéralement : porter au marché.
losophie (i), et permettra peut-être d'arriver à un arrangement dans lequel la philosophie puisse rester, malgré tout^ le cœur et le point milieu de toute science humaine. Spiess (Pathologische Physiologie, 1857) dit, dans le même sens : « Pour la philosophie enfin résulte de soi-même la tâche, au lieu de courir après un ordre propre d'idées plus élevé, de réunir en un tout conforme au sens commun toutes les connaissances obtenues par l'expérience dans toutes les autres sciences; la délimitation qu'elle s'assignerait ainsi d'elle-^mêmey constituerait sa véritable élévation,
(1) Ainsi JuUus Braun {deuUches Muséum, n^ 12, 1860) dit : « Toutes les branches de la culture des sciences ont admis actuellement le principe fondamental que rien ne peut avoir de valeur qu'une science emptrique coordonnée par le sens commun. »