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L ORDONNANCE GENERALE DE NOTRE DEMEURE TERRESTRE

Pendant longtemps l'homme n'a possédé, de sa demeure terrestre, qu'une connaissance très incomplète. D'immenses territoires restaient, les uns inexplorés, les autres interdits aux Européens. Les voyages étaient difficiles, et d'ailleurs très peu d'explorateurs eussent été en mesure d'apporter à leur tâche une préparation scientifique suffisante, puisque la plupart des disciplines de la Science en étaient encore à se constituer. Aussi les voyages célèbres d'autrefois n'étaient-ils d'ordinaire déterminés que par la recherche de quelque avantage matériel ou politique immédiat, soit la découverte d'une terre destinée à accroître le domaine d'une nation, soit rétablissement de relations commerciales avan-

tageuses, soit enfin la curiosité de connaître des races d'hommes ayant des traditions ou des usages différents des nôtres.

Il n'y a guère plus d'une centaine d'années qu'on a pu voir des voyageurs se mettre en route avec le seul dessein de mieux connaître la nature,, abstraction faite de ceux qu'elle abrite, et dans la pensée de se pénétrer de l'ordonnance générale du Cosmos, que révèle l'analyse de divers éléments.

Peu à peu, à mesure que les diverses sciences progressaient, ces notions générales se sont précisées, et les grandes lignes de l'édifice terrestre ont commencé à être entrevues. Au début, c'était seulement l'état présent, de la surface qu'on avait en vue; mais en s'attachant à le bien définir, on s'est rapidement aperçu que ce présent n'était que le dernier terme d'une longue histoire, susceptible d'être déchiffrée à l'aide de documents, comparables aux hiéroglyphes des anciennes civilisations, mais d'une valeur infiniment supérieure; car on n'avait pas à y redouter d'altérations ni de mensonges. Mieux cette histoire était connue, plus elle devenait intéressante, en déroulant devant notre esprit un enchaînement d'épisodes infiniment variés, dont chacun préparait ceux qui devaient suivre.

C'est de cette succession ordonnée, où semble si bien se révéler le dessein d'adapter progressivement la terre aux besoins de l'homme, que nous nous proposons de donner une idée.

klais, pour y mieux réussir, nous jetterons d'a- 3ord un coup d'œil sur l'ordonnance actuelle de lotre demeure. On appréciera mieux ensuite 'enchaînement des circonstances par lesquelles cette ordonnance a pu être réalisée.

On sait que les anciens avaient coutume de distinguer dans la nature ce qu'ils appelaient les quatre éléments : à savoir la terre, l'eau, l'air et le feu.

Aujourd'hui cette énumération provoquerait plus d'un sourire, et la science moderne aurait beau jeu à critiquer cette qualification de substances, attribuée à des entités aussi diiiérentes que l'eau, composé complexe, et le feu, qui n'est qu'une forme d'énergie. Mais s'il ne s'agit pas ici d'éléments au sens chimique du mot, c'est-àdire de substances indécomposables, et que pour ce motif on soit autorisé à considérer comme simples, il n'en est pas moins vrai que les anciens avaient été parfaitement bien inspirés de reconnaître, dans les quatre termes de cet ensemble, les fondements principaux de notre existence terrestre.

Le premier, c'est la terre, notre support, où s'enracinent les végétaux dont nous faisons notre première nourriture, en même temps qu'elle renferme dans son sein tous les matériaux nécessaires au développement de la civilisation. Ensuite vient l'eau, véhicule obligatoire de toutes les réactions, chimiques ou physiologiques, et dont l'importance était si bien connue

des anciens qu'ils la proclamaient dans l'adage . Corpora non agunt nisi soluta ; l'eau., si indispensable pour nous, que le supplice de la soif est regardé comme plus terrible encore que celui de la faim ; et que le régime du désert règne dans toute son horreur là où le précieux fluide fait défaut. Quant à l'air, sans lequel ni les animaux ni les plantes ne peuvent vivre, il est à la fois le précieux réservoir de la chaleur versée par le soleil et l'intermédiaire de tous les échanges qui doivent s'accomplir entre l'élément solide et l'élément liquide. Enfin le feu, c'est l'ensemble de la lumière et de la chaleur, source de toutes les énergies, agent essentiel des transformations de tout genre qui constituent le mouvement et la vie. On peut donc dire que c'est par l'intime collaboration de l'eau et du feu, qu'appuyés sur la terre ferme et baignés par le milieu aérien, naissent et croissent ces végétaux qui deviennent le fondement de l'existence des êtres animés.

Donc, pour que le monde soit habitable pour l'humanité, il faut que la surface du séjour qui lui est assigné soit convenablement partagée entre la terre ferme, domaine propre de l'homme et l'océan, réservoir de l'élément liquide. Cet océan joue d'ailleurs un autre rôle, celui de moyen facile et économique de communication, le long de rivages, qui se montreront d'autant plus aptes à remplir cette fonction civilisatrice, qu'ils offriront des contours plus découpés.

Ensuite il convient que ces deux surfaces oient enveloppées par une atmosphère assez impie pour garder une composition moyenne invariable, malgré les changements incessants qui .'accomplissent dans son sein: assez mobile pour ;e renouveler aisément d'un point à un autre; issez ténue pour n'ollrir aucun obstacle aux 'ayons qui la traversent ; assez dense pourtant 30ur emmagasiner, au proGt des êtres vivants, 3omme un précieux régulateur, la lumière et la chaleur qu'elle reçoit. Enfin il faut qu'un clair joleil illumine périodiquement les diverses par- Lies de cet ensemble, laissant à l'homme, pendant sa disparition nocturne, le temps de réparer les forces dépensées durant le labeur du jour.

Ces conditions une fois réalisées, le grand mécanisme terrestre entre de lui-même en jeu. En eti'et, les rayons du soleil, échauti'ant la partie la plus basse et par conséquent la plus dense de l'atmosphère, entretiennent une couche chaude lu-dessus du grand réservoir maritime. Cette îhaleur suffît à vaporiser une fraction de l'eau lu réservoir et à la répandre en vapeur dans les couches d'air les plus voisines. Mais ce n'est pas là que cette vapeur peut être utile; c'est sur s. terre ferme que son action bienfaisante doit pouvoir s'exercer. 11 faut donc qu'elle y soit transportée.

Ce voyage lui sera facile; car le fluide aérien îst si mobile, que la moindre différence de temîérature, entre deux de ses points, suffît à déter-

miner un transport de la partie froide vers la région échauffée.

Or cette différence de température a partout de multiples raisons de se produire. Non seulement, à mesure que le soleil baisse sur l'horizon, la chaleur versée par lui en chaque endroit diminue. Mais cette diminution porte d'une manière inégale sur les divers points de la surface, et, pour une même provision de chaleur envoyée, ces mêmes points peuvent se trouver très inégalement partagés.

En particulier, il y a sous ce rapport une grande différence entre le terre ferme et la mer. La première s'échauffe immédiatement, dès que les rayons du soleil la frappent sans obstacle. Au contraire, avant que la température de la mer puisse s'élever, il faut que la nappe liquide ait d'abord fourni à l'atmosphère ambiante toute la quantité de vapeur que celle-ci peut porter; et, pour s'accomplir, cette vaporisation absorbe une énergie calorifique qui reste ainsi latente, selon le langage adopté, pour ne reparaître que quand rabaissement de la chaleur antérieure entraînera la condensation d'une partie de la vapeur formée.

Cette dernière exécute donc, entre la nappe liquide et les premières couches atmosphériques qui la baignent, un perpétuel voyage, au cours duquel elle diminue par sa formation la chaleur du jour, tandis qu'elle atténue par sa condensation le froid de la nuit. De là le rôle bien connu

de régulateur que joue la surface des mers, en assurant aux régions voisines le bénéfice d'un état calorifique beaucoup plus constant que celui des autres pays.

Au contraire, la terre ferme subit, nous l'avons dit, un échaulfement immédiat, mais dont la mesure est très variable, étant partout en rapport avec la nature du terrain, son altitude et son exposition. Une roche foncée s'échauffe plus qu'un terrain de couleur claire, une surface sèche plus vite qu'une aire humide. En outre, s'il s'agit d'une région où la neige puisse couvrir le sol, aussi longtemps qu'elle y demeure, le terrain sous-jacent ne reçoit plus aucune chaleur, tout ce qui arrive étant employé à fondre de la neige sans pouvoir élever sa température.

Grâce à cette constante et universelle variété, l'atmosphère se divise, à tout moment, en une multitude de colonnes diversement échauffées. Elle est donc en état d'équilibre perpétuellement instable, ce qui se traduit par ces déplacements de niasses d'air (ju'on appelle les vents, et qui ne cessent de brasser l'atmosphère en la vivifiant. Et comme, en moyenne, du moins pendant la bonne saison, la terre ferme s'échauffe plus que la mer, les continents deviennent des sortes de foyers d'appel, attirant vers eux les i niasses atmosphériques qui se sont saturées d'hu- 'niidité au-dessus de la mer. Et voilà comment, juste au moment oii la végétation est assurée de trouver à son service l'énergie calorifique néces-

saire, les vents vont y ajouter l'élément nor moins indispensable de l'humidité.

Pourtant, si la terre ferme était plate, cet af flux d'air humide serait loin d'exercer tout Tef fet bienfaisant dont il contient le g^erme. Une brise marine caresserait les rivages; mais ce ne serait pas assez pour ce cjue réclame la croissance des végétaux. Heureusement les inég-alités du relief, en se dressant partout en travers des vents, ag-issent sur les masses d'air de façon à en exprimer toute l'humidité. Dès que ces masses en viennent à heurter une ligne de hauteurs, elles sont oblig'ées de s'élever pour la franchir. Or, à mesure qu'on monte, l'air se raréfie et, par cela seul, devient moins chaud, si bien qu'en moyenne la température s'abaisse d'un degré par 200 mètres d'altitude. L'air humide se refroidit donc au contact de ces couches moins denses, et comme, d'autre part, en vertu des lois de la physique, sa propre dilatation suffit déjà pour lui inflig-er une perte de température, ces deux causes réunies provoquent une plus ou moins abondante condensation de vapeur.

Le plus souvent, cette condensation se fait sous forme de pluie. Chaque point de la terre ferme en reçoit ainsi une certaine quantité, et en réunissant toutes les observations sur ce sujet, on a pu calculer que, si cette quantité était uniformément répartie sur toute la surface, et; ne subissait aucune perte, elle formerait, au bout 'd'une année, survies continents, une cou-

che d'eau ayant à peu près 84 centimètres de hauteur.

De la pluie qui tombe, une partie féconde immédiatement la surface du sol et est absorbée par la végétation; une autre s'écoule en filets, dont la réunion forme des ruisseaux, puis des rivières; une troisième s'infiltre dans les interstices du terrain ou dans les fissures des roches, s'y rassemble dans des canaux invisibles où elle accomplit parfois un long parcours, et finit par reparaître au jour en sources limpides, fraîches et constantes, autour desquelles les populations se grouperont de préférence. Le produit de ces sources s'épanche dans les vallées, où sans cela l'eau de ruissellement ne coulerait que lors des averses; ainsi se constitue, pareil au réseau des veines sanguines de notre organisme, un vaste système fluvial, tout le long duquel l'eau distribue la vie, le mouvement et la force, en attendant qu'elle retourne à l'océan d'où elle est issue.

Mais il y a des parties de la surface terrestre où cette bienfaisante circulation serait sans objet; ce sont les massifs montagneux, que leur altitude rend inhabitables et impossibles à cultiver. Or ce sont précisément les régions qui, par l'ampleur et la brusquerie de leur relief, seraient le plus propres à déterminer la condensation de la vapeur. Celle-ci va-t-elle s'accomplir brusquement, inondant les pentes raides de masses d'eau, qui se précipiteront dans les vallées en les ravageant sans pitié?

En aucune façon. Sur ces hauteurs, la pluie prendra la forme de neige fine. Cette neige, s'accumulant en grandes masses dans les cirques montagneux, s'y transformera peu à peu en glace. Or, sous ses apparences de mort et d'immobilité, la glace cache en réalité les aptitudes d'un véritable fleuve, mais d'un fleuve qui marche une centaine de mille fois moins vite que s'il était liquide. Ainsi, par degrés insensibles, la glace descend, jusqu'à ce que son extrémité atteigne des régions où la température suffit, à tout moment, pour fondre autant de glace qu'il en arrive. Alors, de cette extrémité on voit sortir un torrent, source d'une grande rivière, assurée désormais d'une alimentation constante; car c'est en été, juste à l'époque où la sécheresse serait le plus à craindre, que le cours d'eau reçoit par la fusion de la glace son meilleur contingent. Grâce à ce retard, infligé par la forme neigeuse à la partie de la vapeur condensée qui ne pourrait pas trouver, sur place, d'emploi profitable à la végétation, la régularité du grand système circulatoire continental se trouve garantie de la meilleure façon.

Les voilà donc définies, les conditions de notre habitation dans ce monde : une terre ferme d'une étendue suffisante et d'un relief varié, assez découpée pour qu'aucun de ces points ne soit à une trop grande distance de la mer; un réservoir maritime assez vaste pour que son niveau ne soufl^re pas des emprunts momentanés

que lui fait la chaleur du soleil ; enfin une distribution géographique qui facilite partout l'accès et la circulation de la bienfaisante humidité.

Ce n'est pas tout; et puisqu'à coup sûr le développement progressif de la civilisation était dans le plan divin, il convenait que, dès sa prise de possession par l'être destiné à en devenir le maître, la terre ferme se trouvât pourvue de tout ce que réclame la mise en valeur normale de ce domaine. Elle devait donc contenir dans ses profondeurs des matériaux de construction variés, les uns plus particulièrement résistants, les autres faciles à travailler, pour la construction et Tornementation des édifices; des minerais, d'où l'homme apprendrait à extraire les métaux; enfin ces mille substances, dont chacune deviendrait un jour l'aliment d'une branche spéciale d'industrie.

Maintenant, pourquoi tout cet ensemble de conditions n'aurait-il pas été réalisé, dès l'origine, tel qu'il est aujourd'hui? Assurément le Créateur aurait pu. d'un acte de sa volonté, disposer les choses de cette façon, et amener d'un seul coup notre terre au degré de complication et de perfection qu'exigeaient les convenances de l'humanité future. Mais la Providence n'agit pas à la façon d'un Cagliostro ou d'un enchanteur Merlin. La baguette magique n'est pas son instrument favori et, pour nous mieux servir de modèle, il lui plaît de nous faire souvenir, en toute occasion, que son œuvre, constamment im-

prégnée d'ordre et d'harmonie, s'accomplit « avec nombre, poids et mesure ». Ce n'est donc pas en un instant, mais très progressivement, que la surface terrestre a conquis sa forme actuelle, et l'histoire de cette conquête se montre pleine de précieux enseignements.

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