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L EVOLUTION DE LA SURFACE TERRESTRE

Non seulement l'évolution de la surface terrestre a été admirablement ordonnée; mais pour mieux faire ressortir l'harmonie et l'unité de la Création, l'histoire de notre terre n'a cessé d'être intimement liée à celle du monde planétaire dont elle est un des plus humbles éléments.

Selon toute probabilité, la terre est un fragment détaché d'une masse initiale, à l'état de nébuleuse, dans laquelle se trouvait originairement concentrée toute la masse et toute l'énergie du système solaire. La plus grande partie de beaucoup de cette masse, par sa condensation progressive, a fini par former le brillant soleil que nos yeux ont de la peine à contempler aujourd'hui. Mais, au cours de cette condensation, des portions de la nébuleuse ont réussi à s'aflranchir du mouvement qui les ramenait vers le centre, tout en gardant l'obligation de tourner autour

de ce dernier. Puis, se condensant à leur tour, elles ont donné naissance aux planètes et à leurs satellites.

Ainsi est née la terre; et au début ce devait être un astre brillant d'une lumière propre; mais ses petites dimensions la défendaient mal contre le rayonnement. De l'état gazeux, elle a passé bien vite à la condition liquide, pour se revêtir ensuite d'une écorce solide, composée des matériaux les plus légers et les plus réfractaires parmi ceux que contenait le noyau en fusion; ce noyau lui-même, d'après tout ce que nous en connaissons, devant former une masse métallique où domine le fer.

L'écorce solide une fois constituée, et devenant une enveloppe pierreuse, la très mauvaise conductibilité des roches dont elle se composait, jointe au refroidissement extérieur, de plus en plus accentué, lui a rapidement fait perdre sa haute température initiale; absolument comme, sur une coulée de lave volcanique, le contact de l'air suffit pour faire naître une croûte plus ou moins incohérente, à la surface de laquelle on peut quelquefois s'aventurer, bien que la lave reste bouillante quelques décimètres plus bas. L'écorce terrestre est donc devenue obscure, emprisonnant au-dessous d'elle un précieux réservoir d'énergie intérieure, que sa protection allait défendre, pendant une suite incalculable de siècles, contre une trop rapide déperdition.

Mais, tout en accomplissant ce rôle protecteur.

la croûte du globe restait fort mince en comparaison du noyau. De plus, elle était hétérogène, n'offrant pas partout la même composition ni la même résistance; d'autant mieux que, par suite de la rotation terrestre, les conditions de la formation de Técorce n'avaient pas dû être les mêmes à l'équateur, où la surface tournait très vite, et aux pôles, où elle était presque immobile. On comprend donc qu'il se soit rapidement dessiné à sa surface des parties faibles et des parties résistantes, les premières tendant à s'affaisser, tandis que les autres demeuraient en saillie.

En même temps, et en raison même des progrès du refroidissement, toute l'eau de nos océans, primitivement répandue en vapeurs dans une atmosphère brûlante, se précipitait dans les creux de l'écorce en donnant naissance à la mer. Quant aux protubérances, destinées à former les noyaux des futurs continents, il y a tout lieu de croire qu'elles devaient être, au début, composées de ces roches, qu'on rencontre toujours à la base de toutes les autres, et qui s'appellent le granité et les schistes cristallins ; roches particulièrement infertiles et rebelles à la culture, comme on s'en assure trop bien en parcourant les régions où elles affleurent encore, par exemple dans le Plateau Central de la France et les Cévennes, où elles ne portent guère que des landes et de maigres bois.

Dès le premier instant, la circulation de l'air et de la vapeur dut s'établir entre l'océan aux

rivages incertains et une terre ferme encore très peu stable. Pendant que les mers, rapidement refroidies, en vertu de la mauvaise conductibilité de l'écorce, se peuplaient d'êtres vivants, les premiers organismes terrestres, animaux ou végétaux, commençaient à se montrer sur les continents, grâce à l'action de la pluie et à celle des eaux courantes, dont le réseau se constituait peu à peu, à mesure que se creusait le lit des rivières.

Mais pour que ce creusement portât tous ses fruits, en donnant naissance à cette harmo-' nieuse circulation fluviale dont nous profitons aujourd'hui, il aurait fallu que l'écorce fût déjà en possession d'une suffisante stabilité; car, si de nos jours les lits des rivières sont si bien combinés, que la pente diminue régulièrement de l'amont à l'aval, jusqu'à devenir négligeable au voisinage des embouchures maritimes, c'est parce que, pendant tout le temps que les cours d'eau ont employé à creuser leurs lits, le niveau de l'océan demeurait fixe, olïrant ainsi, à l'œuvre de l'érosion, un nioeaii de base en conformité duquel tout devait se régler.

Il n'en pouvait être ainsi au début, l'écorce, trop mince, n'ayant pas encore conquis son assiette. D'autre part, si le granité et les schistes cristallins convenaient bien à cette première croûte, qui réclamait le plus vite possible une suffisante solidité, ils n'auraient pu offrir à la culture, comme nous l'avons déjà remarqué,

que des surfaces rebelles. Il importait donc que le sol de la terre ferme vînt à subir des remaniements qui le rendraient plus utilisable. Ces remaniements ont été précisément l'œuvre des rivières cherchant à creuser leurs lits, œuvre qu'il est aisé d'apprécier en examinant ce qui se passe encore sous nos yeux.

Si l'eau courante accomplit à la surface l'œuvre bienfaisante dont profite la vie végétale et animale, elle n'entend pas travailler à titre proprement gratuit. Il faut que son obligée, la terre ferme, lui paye en retour un tribut de nature toute spéciale.

On connaît l'histoire classique du juif de Shakespeare, l'implacable Shylock. Ne pouvant obtenir le paiement de ce qu'il a prêté, il exige du moins que son malheureux créancier lui livre un lambeau de sa chair! C'est ainsi que procède l'eau courante. A la terre ferme, en échange de l'immense service rendu, elle réclame un morceau de sa propre substance.

Mais combien cette exigence est différente de celle du juif de la tragédie ! Celui-ci recherchait une brutale satisfaction de vengeance féroce. Le tribut qu'elle réclame, l'eau courante va l'employer, dans l'intérêt même de la future terre ferme, à l'édification d'assises nouvelles, qui viendront un jour s'y incorporer avec avantage.

Si, après chaque averse, on regarde les rigoles qui sillonnent le sol, on les voit débitant une eau boueuse, c'est-à-dire chargée de particules

solides, produit de la dégradation du terrain que les eaux ont raviné ; à quoi se joint une part invisible, presque aussi considérable par le fait, celle des substances que l'eau d'infiltration dissout dans ses parcours souterrains. Et tout cela descend, descend toujours, pour aboutir au grand réservoir de la mer. C'est de cette façon que, dans les cavités océaniques, ou tout au moins sur leurs bords, où l'action destructive des vagues vient s'ajouter à ce transport, ont commencé à s'accumuler dès la première heure des sédiments, c'est-à-dire des amas réguliers de matières provenant de la dégradation des granités primitifs. Ce sont surtout des sables et des masses argileuses qui se forment dans ces conditions. Quant aux matières dissoutes, où la chaux joue le principal rôle, elles ont la vertu de surexciter dans les mers l'activité d'une foule de petits êtres, spécialement des coraux ou polypiers, qui s'emparent de la chaux en excès. Ainsi se cons-, truisent, par l'accumulation progressive des squelettes de ces organismes, des masses calcaires, qui peu à peu deviennent compactes, identiques avec celles que, de nos jours, on voit arriver en énormes quartiers, des carrières de la Lorraine, de la Bourgogne ou du Poitou, pour servir à la construction de nos maisons et de nos monuments.

Ainsi le tribut exigé de la terre ferme est à coup sur bien employé, dans l'intérêt même de ceux qui l'habiteront. Mais ce n'est pas tout, et

ceux-là ont une raison de plus de se féliciter que cette contribution soit exactement payée : car de la régularité avec laquelle elle s'acquitte dépendront justement le charme des paysages et l'agrément du séjour continental.

En effet, c'est grâce à l'incessant travail des filets d'eau creusant leur lit que la surface terrestre irrégulière et monotone à l'origine, a vu se constituer le réseau harmonieux des vallées qui l'accidentent. Partout, en vertu de ce grand principe de la moindre action, qui règle toutes les manifestations de la Sagesse Créatrice, les agents naturels ont cherché d'eux-mêmes à réaliser les conditions de l'équilibre stable. Les pentes des versants se sont régularisées peu à peu, et les cours d'eau, triomphant à la longue des obstacles qui pouvaient en entraver le cours, ont sans relâche employé l'excès de leur force vive à adoucir leur profil, jusqu'à ce que fût réalisé cet idéal, atteint lorsque la pente de l'eau courante devient juste suffisante pour lui permettre de vaincre le frottement de son lit. A ce moment, on dit que la surface a reçu un modelé parfait, et la caractéristique de ce modelé est que partout, à tout moment, chaque goutte d'eau qui tombe et n'est pas absorbée par le sol se voit conduite, par le chemin le plus court, aux canaux qui l'entraîneront dans le grand réservoir océanique.

De cette façon, après une période où le relief d'une contrée a manifesté sa jeunesse par l'ex-

cessive impétuosité des rivières, la raideur excessive des pentes et le trop g^rand nombre des cascades et des rapides, arrive cet âge mûr qui correspond au modelé parfait, et comporte les conditions les plus favorables pour la mise en valeur d'un territoire par l'activité humaine.

Malheureusement, pour le modelé comme pour les êtres vivants, à l'âge mùr succèdent la vieillesse et même la décrépitude ; c'est-à-dire l'atrophie des hauteurs constamment rongées par la pluie, l'obstruction des cours d'eau par leurs propres alluvions et par les dunes des embouchures, en un mot l'indécision croissante d'un relief de plus en plus amoindri par la persistance d'un travail de dégradation, dont les éléments ne cessent d'être guettés par la pesanteur. Le résultat final serait la mort de la terre ferme.

Cette conclusion peut paraître étrange, quand on réfléchit à la faiblesse du tribut exigé de la terre ferme, tel qu'il nous est loisible de l'apprécier. Des mesures habilement conduites ont démontré que, de ce chef, les continents ne perdaient pas, chaque année, beaucoup plus de la cinq millionième partie de leur masse, c'est-àdire de leur capital : proportion bien infime, à laquelle nul impôt, même non progressif, n'a encore songé à descendre. Mais un million d'années est en réalité peu de chose dans la longue histoire du globe terrestre. Par conséquent, si le tribut continuait à être indéfiniment payé, il arriverait fatalement un temps où, à force de se

débiter miette par miette, la terre ferme n'aurait plus aucun relief appréciable. D'autre part, pour compenser la place de plus en plus grande, occupée dans leur sein par les débris des continents, les océans gag-neraient de propre en proche sur ceux-ci. A la longue, il ne resterait plus ni éminences ni surfaces habitables, et les sédiments formés seraient de plus en plus enfouis sous les eaux de cette couverture marine grandissante. Alors tout le mécanisme terrestre serait contraint de s'arrêter, et cela bien longtemps avant que notre future demeure eût achevé de recevoir les compléments nécessaires à sa destination.

Que faut-il pour que ce danger soit évité? Simplement que l'écorce terrestre soit exposée à des déformations périodiques, dont chacune ressusciterait l'action, prête à s'endormir, des puissances que nous venons de voir à l'œuvre. C'est précisément ce qui a lieu, et cela grâce à l'intervention de ce noyau igné, que nous avons perdu de vue depuis la formation de l'écorce.

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