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à Tensemble des phénomènes ; Timperfection de' notre connaissance consiste essentiellement à confondre des objets qui sont distincts, ou à regarder comme distincts des objets qui sont identiques.
Dans la mesure où la correspondance entre les objets extérieurs et nos états de conscience satisfait aux conditions dont je viens de supposer la perfection, nous parvenons à une connaissance du monde extérieur qui est indépendante de nous, au moins lorsque nous n'affirmons dans- les choses extérieures que des différences ou des analogies. On dit communément : le bleu et le rouge ne sont pas dans les objets, c'est en nous qu'est la sensation de bleu ou de rouge; d'accord ; mais lorsque nous affirmons qu'un objet bleu diffère d'un objet rouge, nous affirmons autre chose que la différence entre deux sensations, nous affirmons quelque chose du monde extérieur, et qui ne dépend pas de nous. Toutefois, dans cette connaissance des choses, non de nous, dans cette connaissance qui ne dépend pas de la façon dont les différents phénomènes du monde extérieur éveillent nos différentes sensations, subsiste nécessairement une ignorance radicale, dont nous n'avons aucun moyen de nous débarrasser : concevons deux univers, l'un qui sera, si l'on veut, l'univers réel, l'autre un univers imaginaire, mais tel que chaque phénomène qui s'y passe réponde exactement à un phénomène du monde réel et réciproquement ; je n'ai, je ne puis avoir aucune raison de croire à l'existence du premier plutôt qu'à celle du second ; je ne connais pas l'un plutôt que l'autre ; ils sont équivalents pour moi comme deux livres écrits
LE ROLE DU NOMBRE DANS LES SCIENCES
dans deux langues, mais dont l'un est la traduction exacte de l'autre. Bien comprendre cette équivalence, c'est comprendre en quoi notre connaissance du monde extérieur est relative à nous, et comment elle est nécessairement relative, si parfaite qu'on la suppose. On voit assez, sans que j'y insiste, que, de ce point de vue, le débat sur la préférence qu'il convient d'accorder à une hypothèse scientifique ou à une autre perd souvent toute signification * ; deux conceptions qui semblent très différentes s'équivaudront entièrement si l'on peut faire correspondre chaque élément de l'une à chaque élément de l'autre ; elles s'exprimeront exactement par le même langage, si Ton convient de noter par les mêmes mots deux éléments correspondants des deux conceptions. *
Si quelque connaissance du monde extérieur, indépendante de nous-mêmes, est possible, comment s'organise-t-elle , comment devient-elle une science, et comment cette science se vide-telle de plus en plus de ce qui est nous, de ce qui est nos sensations, pour ne plus conserver que la trace des relations entre les choses?
Tout d'abord, à nos sensations, nous substituons des signes, des mots qui leur correspondent : lors même qu'il s'agit d'une sensation simple, il est d'une importance considérable d'avoir remplacé cette sensation par un mot qui l'isole des autres sensations. Bien que des hommes, qui ont appris la même langue, dési-
I. On trouvera d'intéressants exemples dans un article de M. Duhem inséré dans la Revue des Questions sciejitifiques (juillet 1894); au reste, plusieurs des idées développées par M. Duhem, dans cet article ou ailleurs, se retrouveront ici.
gnent les mêmes couleurs par les mêmes mots, on ne peut affirmer cependant qu'une même , couleur éveille chez tous la même sensation, on peut affirmer seulement que chacun distingue ce que les autres distinguent, reconnaît comme analogue ce que les autres reconnaissent comme analogue ; si Tun d'eux voyait rouge ce que les autres voient vert, et vert ce que les autres voient rouge, il continuerait d'appeler ^-ouges les objets que les autres appellent rouges, il répéterait les mots qu'on lui a appris. Cette remarque, bien banale, montre comment, pour la communication entre les hommes, la sensation qu'un mot éveille chez chacun d'eux importe peu ; ce qui importe, c'est que chacun applique les mêmes mots aux mêmes objets : il y a ainsi, dans les mots les moins abstraits, Comme une tendance à éliminer les sensations individuelles.
A mesure, d'ailleurs, que les mots deviennent plus abstraits et plus généraux, on s'aperçoit mieux que leur véritable fonction est de désigner des ressemblances ou des différences, de grouper les objets par quelque relation commune, qui les distingue des autres : tantôt les groupes ainsi formés sont nettement séparés, tantôt ils sont contenus les uns dans les autres, tantôt ils empiètent les uns sur les autres ; c'est la pensée des rapports de cette nature que les mots abstraits éveillent dans notre esprit, c'est sur ces rapports que sont fondés les raisonnements scientifiques.
Suivez quelqu'un de ces raisonnements : c'est à peine si les mots feront naître dans votre esprit quelques images vagues, vite évanouies ; les mots se suivent ; la logique règle la correc-