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CHAPITRE III L ADAPTATION DE LA PENSÉE

A Monsieur Félix Le Dantcc.

Mon cher ami,

i savez quçl plaisir j'ai à vous lire ; vous ■■ ces rares amis dont la parole imprimée ! chez moi le souvenir des intonations Tes. En vous lisant, je vous écoute. Si vos is me troublent et me choquent parfois, le me fâchent point ; et, comment le t-elles ? Ne résultent-elles point d'un nement de causes auquel personne ne peut ous moins qu'un autre, tant vous êtes s'ûr : enchaînement est nécessaire ? Et puis la Vanchise, la belle clarté avec lesquelles ;s exprimez y mettent une apparence de >nt il est peut-être sage de se contenter, le suis souvent demandé comment vous, afessez que nous ne connaissons pas les , mais seulement notre propre conscience lodifications qu'y apporte le monde extélOMS pouviez vous plaire à rabaisser la peni regarder commequelque u épiphénomène »

iportance, dont la suppression n'apportes grand changement dans l'Univers. Je s besoin de vous dire que j'ai, sur la relu-

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tivité de nos connaissances, la même opinion que vous : même, je m'étonne de ceux qui sont capables de comprendre cette doctrine, sans que son évidence les pénètre tout de suite : elle m'incline à regarder la pensée comme très essentielle.

Je vous fais grâce d'un développement sur cet Univers, où ne brillerait aucun soleil, où la mer et le vent ne mugiraient pas, et qui serait comme s'il n'était pas. Vous n'aurez point de peine à faire philosopher M. de la Palisse sur ce beau sujet, qui prête à l'éloquence. Mais, si je ne Connais que ma œnsée, ma pensée seule peut m'intéresser : cela me chagrine qu'on la rapetisse, et qu'on la traite d'épiphénomène. J'ai désiré souvent causer avec vous de ce chagrin : les vacances passées ensemble « au fond d'un golfe plein d'îlots » ne se sont pas retrouvées. Comme elles sont loin et près! N'y a-t-il pas vingt ans ?

Ah ! les longues et belles causeries que nous avons eues, couchés sur l'herbe dans un repli de la falaise, humant les bonnes senteurs de la mer, regardant courir les nuages, souriant à nos idées qui courent aussi et cherchent à se rattraper! Mais ne croyez pas que ces vacances-là soient les seules que j'aie passées avec vous; j'avais vos livres, qui sont pour moi des livres de vacances : les voici, tout salis de coups de crayon, de notes marginales que j'ai parfois grand'peine à relire, ou bourrés de petits papiers; je ne veux pas les rouvrir : je m'y plongerais de nouveau, j'y griffonnerais de nouvelles notes, et je renverrais à je ne sais quand cette lettre que je vous ai promise. Oui, j'ai beaucoup causé avec vous, silencieusement. Voici que j'ai fermé votre livre pour me promener ; j'entame la conversation en grimpant

quelque sentier ; je la continue, assis sur une pierre ; j'attends avec vous la minute glorieuse pour laquelle je suis venu jusqu'ici : le soleil a disparu derrière les cimes de l'ouest ; dans un instant, très haut dans le ciel, bien au-dessus des nuages qui se traînent sur les montagnes violettes, ses rayons vont faire surgir le glacier que je surveille et qui resplendira dans la lumière. Lorsque la gloire s'est éteinte, et que les neiges lointaines sont devenues tristes et livides, je reprends la causerie, tout en dévalant rapidement sur la route, pour me réchauffer et ne pas arriver en retard au dîner de famille, dont le menu commence à préoccuper mon estomac vide.

Votre livre sur les Lois naturelles m'a un peu expliqué ce qui m'étonnait dans votre opinion : « Il ne faut pas, dites-vous, nous faire illusion sur notre pensée et notre science : elles sont à notre taille. » Je le veux bien ; mais je ne sais pas trop où je commence et où je finis, et si je n'embrasse pas tout ce que je pense. Me voilà bien grandi, et je grandis en pensant et en sachant davantage. Au fait, j'ai lu récemment, à la quatrième page d'un journal, qu'on pouvait acquérir encore quelques centimètres, même après cinquante ans; ils sont bien passés.

Vous avez pris pour épigraphe une « matière de bréviaire » que vous avez traduite assez librement : soîiviens-toi que tu es dans la nature. Cela, je ne l'ai pas oublié, mais je crois aussi que la nature est en moi. Il m'a paru qu'en nous rappelant le milieu où nous sommes plongés, vous nous distinguiez trop de ce milieu ; il n'y a pas le milieu et nous, mais ce qui est, que nous pensons et qui pense par nous. Donc, sur ce point,

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je suis, s'il est possible, de votre avis, plus que vous-même. Encore ne suis-je pas sûr que mon reproche soit juste, car, malgré mes efiorts, sûrement, j'encourrai moi-même ce reproche que je vous adresse, tantil est impossible de parler sans faire cette distinction que je blâme.

Vous avez une manière que je goûte fort, de présenter nos titres de noblesse, que vous retrouvez dans la longue série de nos ancêtres. Tous ces ancêtres, hommes, animaux supérieurs ou inférieurs, jusqu'à ces êtres où la vie se distingue à peine, tous, mâles et femelles, et ceux-mêmes, s'il y en a eu, qui appartenaient à votre troisième sexe, ont eu ce mérite singulier de vivre, dont Siéyès s'est fait jadis un titre de gloire ; et ce n'est pas un mince mérite, car ils ont assurérnent traversé des périodes plus difficiles encore que n'a fait Siéyès : ils ont su vivre au moins jusqu'à Tâge où ils se sont reproduits. Nous avons, derrière nous, des millions d'années et, en nous, l'expérience de milliers de siècles. N'estce rien, cela, et ne nous consolerons-nous pas aisément, si nous n'arrivons pas à retrouver le nom de nos grands-parents d'avant-hier, de ceux qui vivaient au temps des croisades ? Tous ces êtres qui nous ont précédés étaient adaptés au milieu où ils vivaient, assez adaptés pour pouvoir vivre et se reproduire ; ils ont acquis les forces, les ruses, les armes nécessaires et nous ont transini$ le trésor qu'ils avaient reçu et qu'ils ont grossi peu à peu. Ceux qui n'ont pas su prendre l'usage du monde (extérieur), qui n'ont pas su s'adapter aux choses, ont disparu sans laisser de traces ; ils n'ont point de descendants inquiets, qui philosophent et qui se posent des questions. Nous

sommes des élus : voilà de quoi nous rendre très précieux à nous-mêmes ; je pense avec satisfaction à cette lignée d'aïeux, et au mérite qu'ils se sont acquis en vivant. Je vais tâcher de les imiter encore lin peu. J'accepte très bien votre façon d'exalter notre dignité.

Mais voici que vous rabattez mon orgueil.

Qu'est-ce que tout cela prouve, sinon que nous sommes des êtres possibles ? Notre connaissance du monde extérieur n'a de valeur qu'une valeur pratique : elle nous aide à nous continuer ; notre longue expérience n'est que l'expérience de ce qui nous est utile ou nuisible ; seule, cette expérience-là a pu se répéter assez de fois pour nous modifier et nous instruire ; nos sens ont eu beau se spécialiser et s'affiner, ils ne pénètrent qu'une infime partie de la réalité, celle que nous avons besoin d'explorer, afin d'y vivre ; ils nous laissent ignorer tout ce qui n'est pas indispensable à notre continuation ; cette science, dont nous sommes si fiers, fondée sur une expérience pratique, construite avec nos sens, qui sont des instruments pratiques, n'a aucune valeur en tant que théorie.

J'aurai, là-dessus, bien des réserves à faire; j'en aurais davantage encore si je croyais fermement, comme vous, à une absolue connexion entre les phénomènes, puisque, alors, la connaissance d'une partie pourrait conduire à la connaissance du tout, et la connaissance de ce qui nous est utile à la connaissance du reste : mais, en passant, je veux me réjouir un instant avec vous du nombre et de la diversité de ceux qui prétendent n'accorder à la science qu'une valeur d'utilité : il y a vous, qui aimez passionnément cette science

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et qui lui avez donné Votre vie tout entière ; il y a ceux qui méprisent ce qui est utile aux autres, et qui versent des larmes sur la décadence des études désintéressées, dont ils ont vécu : il v a encore les néo-positivistes, qui sont des gens distingués et savants dont je pense beaucoup de bien, mais qui ne seraient peut-être pas fâchés de ruiner la science au profit de ces raisons du cœur que la raison ne connaît pas. Cela m'amuse extraordinairement de vous voir dans cette compagnie. Mais laissons cela : je ne veux pas imiter ces députés qui, lorsqu'un collègue se lève à leur côté pour prononcer une parole de bon sens et de courage, ne trouvent pas d'autre réponse à lui faire que de montrer les adversaires qui l'applaudissent. Vous aimez trop la vérité, si vous aviez des ennemis, pour ne pas la reconnaître et l'aimer chez eux. Et, ni les néo-positivistes, ni les vieux professeurs qui continuent leur flirt avec l'antiquité, ne sont vos ennemis. Je me figure que vous n'en avez pas.

Voulez- vous que nous revenions à nos ancêtres?

Il y a bien longtemps que la pensée s'est éveillée chez eux, toute petite, chétive, obscure et tremblotante ; on ne sait comment ; elle s'est « frottée aux choses » ; il est assez étonnant que ce frottement contre les aspérités des choses, n'çn ait point fait quelque galet informe, et qu'il ait su au contraire, en la détruisant sans pitié quand elle ne valait rien, réussir à la compliquer si singulièrement et à la rendre si diverse ; mais ne passons point le temps à nous émerveiller : nous n'en finirions pas. Les perfectionnements acquis ou réalisés par les individus se transmettent quelquefois à leurs descendants et

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se fixent dans les espèces. Adrtiettons-le. Les perfectionnements s'ajoutent, parce que les individus moins imparfaits ont plus de chances pour survivre. Je Tentends ainsi. Petit à petit, la mémoire consciente, l'adaptation des actes au but, le raisonnement, la raison apparaissent. Sans doute, ni V0US4 ni moi, nous n'avons nulle idée de la façon dont tout cela s'est fait ; mais, n'importe, il m'^est commode d'imaginer que les choses se sont passées ainsi, et, pour en être persuadé, vous avez de meilleufes faisons que moi, tirées de voti*e savoif . Pour moi, je me laisse prendre par la séduction des hypothèses que vous développez. Pourquoi me séduisent-elles ? A cause de la manie de la cofitinuité, de cette maladie qu'Hermite, notre commun maître, dénonçait avec une vigueur si amusante, chez la plupart de ceux qui s'occupent de mathématiques, et qui ne s'attachent qu'aux fonctions continues ; vous vous rappelez qu'il rendait léS mathématiciens responsables de tous les méfaits de^ naturalistes : c'est les mathématiciens qui ont commencé.

Dans ce long frottement que vous décrivez, du monde extérieur sur la pensée de nos ancêtres, dans ce travail où l'ouvrier (c'est le monde extérieur) Rejette les échantillons imparfaits et parvient, à force de temps et d'essais manques, à construire l'organisme compliqué qui est le nôtre, il me semble que vous négligez trop la pensée elle-même ; qu'est-elle pour avoir supporté ce merveilleux travail? Sur quoi ce travail s'est-il exercé? Il ne me suffit pas que vous appeliez épiphénomène ce je ne sais quoi : il est quelque chose. Lui aussi est dans la nature, il est

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au moins une possibilité de ce qui est ; il est capable d'exister et de se manifester à sa façon, de s'adapter aux choses et d'y pénétrer ; s'il n'est pas distinct du monde extérieur, il en est une activité propre qui ne ressemble pas aux autres • c'est cette activité propre que je ne vois nullement dans votre livre. Je ne vous demande pas de la définir ; tout ce que vous savez n'y suffirait pas. Je regrette que vous la teniez cachée, que la pensée, dans son développement, apparaisse toujours passive et ne se perfectionnant que par l'action de ce qui n'est pas elle : j'imagine qu'elle n'est pas pour rien dans son propre perfectionnement.

Les êtres vivants et pensant (tant soit peu), d'où nous sommes sortis, avaient au moins une propriété qui ressort de ce que vous dites : ils se reproduisaient dans des êtres qui gardaient quelque chose de leurs aïeux et qui en étaient différents; une plus grande complication, un progrès, étaient possibles dans la descendance, puisque Tune et l'autre se sont produits. Eh ! bien! Cette possibilité, cette puissance de variation et de progrès me paraissent au fond plus essentielles que le rôle négatif joué parle monde extérieur. Imaginons un monde (vous appellerez cela de l'imagination « verbale »), un monde où les causes de destruction n'agissent pas, mais où les êtres vivants ont cette propriété de se diversifier et de progresser dans leurs descendants, et de leur léguer les qualités acquises. Parmi les milliasses d'individus médiocres qui se produiront et se reproduiront, naîtront comme dans notre monde, des êtres supérieurs; car enfin, pour être conséquent avec mon hypothèse, je ne

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dois pas supposer que la super orité de ces êtreslà soit une raison pout qu'ils soient éliminés et ne se reproduisent pas. Vous me direz que c'est en cherchant à échapper aux causes de destruction que les êtres vivants se perfectionnent : je le veux bien ; mais d'une part, cet effort est en eux, plus que dans la pression des causes destructives, et, d'autre part, si celles-ci ont pu accélérer le progrès, ce n'est pas elles, en tant que causes destructives, qui ont créé la variation : j'accumulerai les millions de siècles, si vous voulez; vous autres messieurs, ne vous gênez pas là-dessus, j'ai le droit d'imaginer que le progrès finisse par se réaliser, que l'homme apparaisse, et même le surhomme.

Au fait, dans notre monde réel, ceux qui étaient capables de donner naissance au surhomme et à la surfemme ont peut-être disparu sans laisser de descendants. Vous savez que certaines supériorités, qui ne viennent pas à la bonne heure, sont funestes à ceux qui les possèdent. A ce sujet, des âmes tendres et distinguées ont versé beaucoup de larmes dans leurs encriers. Voir Alfred de Vigny et autres romantiques, passim. Ou peut-être les parents de ces ancêtres en puissance ont-ils accommodé l'un pour la chapelle Sixtine, ou enfermé l'autre dans un cloître? Dans mon univers, où chacun vivrait et se reproduirait, l'ancêtre du surhomme aurait eu des enfants, qui auraient engendré de petits surhommes ; il y aurait aujourd'hui de grands surhommes qui mèneraient le monde ; mais que de sots à gouverner ! J'en suis épouvanté. Les bienfaisantes causes de destruction nous ont épargné les surhommes et une partie des imbéciles.

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Ne VOUS fâchez pas : je vais essayer d'être sérieux. Vous admettez sans doute, chez les êtres vivants, la possibilité d'évoluer dans leurs descendants, d'évoluer en progressant; mais vous insistez sur le rôle bienfaisant des causes de destruction pour corriger les mauvais effets du hasard. S'il y a une tendance, de nature très inconnue, à la production de descendants qui diffèrent des parents, si les variations du milieu s'ajoutent à cette tendance à la différenciation, est-il donc si clair qu'elle doive s'exercer au hasard et produire toutes les diversités possibles, entre lesquelles les causes de destruction choisiront? Pourquoi êtes-vous sûr que ce n'est pas cette tendance ellemême qui choisit le sens dans lequel elle veut se développer?

Essayons de retracer quelques traits d'une histoire que nous ne savons ni l'un, ni l'autre. Vous avez trop conscience de notre double ignorance pour ne pas excuser les pauvretés que je dirai : Si vous voulez être très indulgent, vous tiendrez compte de la difficulté que vous avez si bien mise en lumière (et que je ^entais fortement en écrivant ma dernière phrase), de la nécessité de se servir du langage humainy où nous nous sentons empêtrés quand nous essayons de nous dégager du réalisme naïf qui a- présidé à sa formation.

Commençons par la sensation : c'est bien avant ledéluge. Où apparaît-elle dans la série animale? En avez-vous saisi la trace dans les êtres inférieurs que vous vous plaisez à étudier ? Pour qu'elle aboutisse à la mémoire, sans laquelle un commencement de conscience est impossible, il faut que l'être vivant qui a éprouvé une sensation ait été modifié par cette sensation, qu'il ne

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soit plus le même qu'avant de Tavoir éprouvée, que cette modification lui permette de reconnaître une sensation déjà éprouvée et qu'un lien, une certaine unité, s'établissent entre les sensations successives.

L'individu se distingue, ou croit se distinguer, de ce qui n'est pas lui; il coordonne ses sensations et ses mouvements, il devient capable de reconnaître et de saisir une proie, de s'assimiler ce qui n'est pas lui. Non seulement la mémoire s'est créée, la mémoire consciente, mais aussi l'habitude, qui est comme une mémoire inconsciente. Et cette habitude a pénétré et modifié si profondément l'être vivant qu'elle se transmet à ses descendants : ceux-ci retrouveront rapidement ce que savait l'ancêtre et ils l'accroîtront quelquefois. Pourquoi voulez-vous que la pensée ellemême ne soit pour rien dans tout ce travail, que vous sentez bien que je suis incapable d'analyser, mais où je soupçonne une prodigieuse activité, une activité toute difl^érexite de ce que je connais des phénomènes mécaniques ou- physico-chimiques? Je ne dis pas que ce travail soit indépendant de ces phénomènes; je ne sais s'il y a deux choses indépendantes ; mais s'il est lié à de pareils phénomènes, ces derniers ont un tout autre caractère que ce que nous entendons en les nommant. N'ayant jamais su, même très jeune, ce qu'est une substance, je n'irai pas vous dire que je regarde la pensée comme étant une substance distincte. 11 ne me gêne nullement que vous l'appeliez matière, force, mouvement cérébral, ou d'un autre nom, pourvu que ce ne soit pas « épiphénomène ». 11 ne me choque pas qu'on cherche à réaliser la vie dans un laboratoire; ce n'est pas,

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toutefois, un bon sujet de thèse pour les débutants. Admettons qu'on fabrique des êtres pensants, à la suite d'opérations bien déterminées : c'est alors que ce que nous appelons matière a des propriétés, des activités possibles qui ne sont pas ce que nous connaissons actuellement dans la matière. Malgré tout, je crois sentir, au fond du drame complexe qui aboutit à la formation de notre conscience, une ' activité qui ressemble moins aux phénomènes mécaniques qu'à ma volonté de vivre, à mon désir de plus penser et de mieux penser. Elle a été servie par les phénomènes mécaniques, qui ont fait disparaître les résultats de tentatives infructueuses, où elle ne s'est pas épuisée.

Voici que vient de naître un de ces admirables élus dont vous nous avez décrit la très vieille" noblesse. En quelques jours, sous le coup de ses sensations répétées, s'éveillera la mémoire inconsciente que lui ont léguée ses innombrables ancêtres. Il reconnaîtra ces sensations, les distinguera, les rapprochera, les classera; il rapportera au même objet les sensations très diverses dont vous dites qu'elles appartiennent à des cantons différents; il situera les objets dans l'espace et les phénomènes dans le temps; il saura atteindre les uns et se rappellera lies autres ; il comprendra les signes; il apprendra le nom d'un objet particulier, il donnera un même nom à des objets dont il aura saisi les. analogies; il aura des concepts distincts. Les cadres de sa pensée sont formés d'avance ; ils se remplissent avec une facilité et une rapidité merveilleuses. L'inextricable complexité du monde extérieur se résoud en concepts séparés et simplifiés. Assurément

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