‹ Science et philosophieChapitre 18 sur 60 · CL «& 5? O*- ''S · texte numérisé non relu

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ces séparations et ces simplifications naïves fournissent une image très imparfaite de la réalité, une image pourtant qui s'y adapte assez pour que Tenfant puisse en tirer parti ; les premiers linéaments de cette image sont, en quelque sorte, grossièrement dessinés en lui; c'est ce qui lui reste de sa vie antérieure, chez ses ascendants, une photographie confuse des choses qui ont posé devant eux, le plus souvent ; sa vie actuelle ajoutera à ce dessin primitif d'infinies complications de riches et éclatantes couleurs, des nuances délicates. Ses premiers concepts^ séparés et simplifiés, permettront bientôt à Tenfant des ébauches de raisonnement, des syllogismes naïfs, dont les membres ne sont pas disjoints, mais où la conclusion apparaît, par une intuition immédiate, comme contenue dans les prémisses ; Tattribution, à un objet particulier, d'un nom général est déjà un tel syllogisme : je vois un chêne; un chêne est un arbre; je vois» un arbre.

Ces premières connaissances tendent à s'orga* niser ; l'enfant cherche inconsciemment à y mettre un peu d'ordre, qui se traduit par un enchaînement de mots et de phrases auquel il se plaît; à l'intérêt, d'ordinaire très dispersé, que les choses éveillent en lui, succède l'attention, qui se concentrera plus tard sur des concepts abstraits, et sur leur dépendance.

La plupart des concepts résultent, à ce que je crois, de simplifications excessives, de séparations trop nettes : ils n'en conviennent que mieux à la logique; qu'ils s'adaptent à peu près à la réalité, c'est ce qui est plus étonnant, quoiqu'ils aient été préparés par la pression répétée de l'expérience. Quelques-uns d'entre eux, et notam-

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ment les concepts scientifiques, sortent d'un paissage à la limite, dont Tétrange audace m'effraie depuis longtemps. Le mathématicien raisonne sur des points, des droites et des plans qui n'existent que dans sa pensée, sur des solides parfaits, sur des fluides parfaits; la perfection de ces solides et de ces fluides est impossible, contradictoire avec ce que nous savons de la matière. Le physicien raisonne sur des systèmes isolés; il ne peut y avoir de pareils systèmes. Le chimiste raisonne sur des corps purs ; il n*y a pas de corps purs.

Tout d*abord, ces concepts nous sont assurément'suggérés par les objets réels; mais nous n'y parvenons qu'en poussant jusqu*à Tinfini quelque propriété que nous avons observée : nous ayons observé, par exemple, des corps plus durs que d'autres; notre pensée, d'un bond, va jusqu'au' bout : elle crée le corps parfaitement solide et ce concept limite arrive à former le fond même de notre idée de la matière. Le physicien sait très bien qu'il n'y a pas de corps solide ; il n'abandonne pas pour cela cette notion : il attribue la parfaite solidité à l'atome, avec quoi il constitue la matière; parfois, il ajoute à cette parfaite solidité de l'atome, une parfaite élasticité, sans trop se soucier de savoir si ces deux qualités parfaites ne se gênent pas en s'ajoutant.

Dire que ces concepts limites préexistent dans notre esprit, qu'ils font partie du dessin primitif qui est le résidu de la vie ancestrale, vous semblera peut-être exagéré ; mais, au moins, une certaine tendance à la formation de ces concepts limites me paraît inhérente à notre pensée telle quelle est par elle-même, ou qu'elle est devenue

par la suite des testaments qui l'ont enrichie peu à peu. Cette tendance à la formation de concepts limites, infiniment éloignés de ce qui nous Les suggère, me semble du même ordre que la tendance à la séparation et à la simplification que j'ai voulu indiquer un peu plus haut.

Vous me dites que, quand je vois de loin une surface à peu près plane, dont je ne puis apercevoir les irrégularités, je vois un plan parfait; non, ']e pense un plan parfait. La tendance dont je viens de parler est entrée en jeu; le concept limite a surgi en moi; j'ai comparé ce concept parfait à ce que je vois, je n'ai pas aperçu de différence. Le régulier est antérieur, dans mon esprit, à Tirrégulier, qui le suppose. Ne me répondez pas que je suis la dupe de mes habitudes de fonctionnaire en mathématiques : je crois que les choses se passent de la même manière dans la tète du petit breton qui, du haut de la falaise, regarde la mer et s'amuse de la voir tout unie, de ne pas distinguer les vagues. D'ailleurs, que savent les mathématiciens sur le plan, la ligne droite ou le point ? A quoi a abouti leur long et minutieux travail d'analyse sur ces concepts fondamentaux ? A proclamer l'impossibilité d'une définition, à déterminer tout au plus la façon dont il convient de parler de ces êtres indéfinissables, si l'on veut construire des phrases correctes. Ces notions préexistent dans notre pensée en puissance et, si vous voulez, comme tendance. Notre propre expérience nous les révèle. Si je suis disposé à croire, comme vous, que l'expérience ancestrale a tenu un rôle essentiel dans le développement de cette tendance, je tiens à remarquer que cette expérience n'a jamais été

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directe, que les animaux rudimentaires que nous pouvons compter parmi nos ancêtres n'ont pas vu ou touché plus de plans parfaits que nous ne faisons, et que l'industrie humaine réalise des formes géométriques beaucoup moins grossières que celles que nous observons dans la nature.

Et pourquoi ces tendances, que je crois démêler obscurément dans notre pensée, n'auraientelles pas leur principe dans cette pensée ? Je ne dirai plus qu'elle a été modifiée, transformée, organisée dans les êtres vivants par le frottement et la pression du milieu où sont plongés ces êtres, je dirai qu'elle s'est modifiée, 'transformée, dans ce milieu, dont ils font partie et dont"elle est une qualité essentielle. Je vous accorde tout- ce que vous voudrez sur la part de l'évolution dans la formation de notre pensée; je vous accorde que l'évidence est le résultat de l'habitude de l'individu et de la race. Mais les expériences dont cette habitude est faite ne sont pas des phénomènes purs et simples ; elles sont des impressions sur ce qui sera ou sur ce qui est une conscience vivante, sur des consciences reliées les unes aux autres, dont les états s'enchaînent d'une certaine façon dans l'individu et dans la race. Tous les fils de ce bureau récepteur auquel vous nous comparez, ce n'est pas les phénomènes qui les ont posés pour entrer en communication avec nous; c'est nos ancêtres qui les ont construits pour communiquer avec les phénomènes, et qui nous ont légué ce merveilleux réseau.

Je viens de relire cette page, où j'aurais voulu montrer l'activité propre de la pensée : hélas ! Comment montrer ce que je connais si mal, et mettre de l'évidence où je n'ai qu'un désir de

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vérité? Ce que j*ai écrit est trouble et obscur, et, peut-être, pas assez trouble et pas assez obscur; cela reflète la confusion de mes idées. A quoi bon essayer de faire mieux? J'ai aussi à m'excuser d^avoir écrit un mot qui a dû vous choquer, et qui sent la scolastique. Je connais votre horreur pour la qualité : au reste, là où je Taî mis, ce mot rendait assez mal ma pensée; j'en ai cherché un autre; en vain. J'ai fini par le laisser, parce que, au fond, je ne partage pas votre haine pour la qualité. Si la qualité n'est qu'un mot, la quantité, elle aussi, n'est qu'un signe; votre monisme n'absorbera jamais la diversité des aspects de l'être, la multiplicité des phénomènes, la richesse infinie du vêtement de l'inconnaissable. Parce que nous essayons de construire, avec un jeu de symboles quantitatifs, un schéma qui nous représente le monde, ne prenons pas ce schéma pour la réalité, et la partition écrite, où toutes les notes sont pareilles, pour le concert des instruments et des voix. L'uniformité des notations mathématiques n'empêche pas la diversité de nos sensations : c'est des sensations qu'il faut toujours partir, à elles qu'il faut toujours revenir ; mais cette digression m'entraînerait trop loin; je reviens à mon obscur sujet.

Les concepts généraux, qui se dégagent dès nos premières années, les concepts limites qui servent de fondement aux sciences et qui ne se forment sans doute qu'un peu plus tard sont éminemment adaptés à la logique déductive. Sous le nom d'imagination verbale, vous avez signalé l'abus qu'on en peut faire; cet abus n'est pas douteux et je vous dirai tout à l'heure en quoi il me semble que vous l'exagérez et comment

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VOS exemples ne sont pas tous bien choisis ; mais, pour le moment, Tabus n'est pas en question.

Vous connaissez trop la logique déductive et vous en usez trop pour en contester la valeur; j'ai déjà dit qu'on en pouvait apercevoir les traces dans des raisonnements très naïfs, dans l'intuition de l'emboîtement des concepts les uns dans les autres : une classe d'objets contient une autre classe moins générale, qui en contient une autre. . . , qui contient des individus.

Je ne répugne nullement à imaginer de pareilles intuitions, non seulement chez les hommes primitifs, mais même chez leurs ancêtres, ni à regarder leur évidence comme un résultat de l'habitude et le réveil de la mémoire inconsciente.

Il est fort probable que beaucoup d'hommes appartenant même aux races qui se disent supérieures, ne dépassent guère ces intuitions immédiates et ces raisonnements naïfs; ils seraient capables d'aller plus loin, ils n'en ont pas l'occasion et peuvent se reproduire sans cela. Bien qu'on puisse trouver des intermédiaires, reconnaissons qu'il y a loin de ces intuitions à une affirmation comme celle-ci : telle proposition est impliquée dans telle autre; si celle-ci est vraie, la première est vraie aussi; si la première est fausse, celle où elle est impliquée est fausse aussi. Vous savez aussi bien que moi le rôle que tiennent dans la science les jugements de cette sorte, la façon dont ils s'enchaînent, s'enchevêtrent et se diversifient; vous savez aussi bien que moi l'entière évidence de ces jugements, la façon dont nous sommes obligés de nous soumettre à leur nécessité. Je suis tout à fait certain qu'il y a des nombres premiers qui, écrits dans le système

décimal, auraient plus d'un millier de chiffres, qui, divisés par 4, donnent i pour reste et qui sont la somme des carrés de deux nombres entiers, qu'il y en a d'autres qui, divisés par 4, donnent 3 pour reste et qui ne sont point la somme de deux carrés; je n'ai aucun doute à se sujet; ma certitude dépasse infiniment celle que je sens en me disant que le porte-plume avec lequel j'écris tombera sur mon bureau, si je le lâche. Eh bien! il me paraît clair que l'évidence des raisonnements mathématiques ne résulte pas d'expériences directes, ni d'expériences que j'aie faites, ni d'expériences faites par mes ancêtres. Il se peut que mes grands-parents aient fait quelques petits raisonnements d'arithmétique en vérifiant leurs comptes qui, sans doute, n'étaient pas bien longs; il ne faudrait probablement pas remonter très loin dans la lignée de nos ancêtres pour y trouver des gens qui n'avaient point l'idée d'un raisonnement mathématique, ou de l'implication d'une proposition dans une autre. Que pensezvous à cet égard, des anthropopithèques ? Je vous en prie, ne remontez pas plus haut.

J'insiste sur ce qu'un homme qui a reçu une éducation suffisante puise dans les raisonnements déductifs bien faits une entière conviction. Ouoique la faculté de construire de tels raisonnements n'apparaisse qu'assez tard, elle est essentielle à notre pensée. A quelle habitude correspond l'évidence qui accompagne l'exercice de cette faculté ? ce n'est point à une habitude directe. Le frottement du monde extérieur n'a pas supprimé, sans qu'ils laissassent de descendants, ceux qui construisaient mal des raisonnements, qu'ils ne construisaient pas du tout. Il a tout au plus supprimé,

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avec une intelligence qui m'étonne, ceux chez lesquels se développait de travers ce qui, un jour, devait être cette faculté. Je suppose bien qu'elle se préparait chez nos ancêtres quand même ils ne l'exerçaient pas. Peut-être en a-t-il été souvent ainsi : nous ignorerons probablement toujours la façon dont l'être vivant a réagi contre le milieu extérieur, comment s'élaborait en lui ce qu'il allait devenir, comment il s'est servi, pour se défendre, des armes qu'il avait déjà et a su les adapter à de nouveaux usages. Les facultés qui se sont développées ont peut-être toujours dépassé infiniment les circonstances qui leur ont permis de se produire et de durer. A chaque moment de leur développement, se préparaient des adaptations infiniment lointaines. J'imagine que nos ancêtres ont toujours pu beaucoup plus qu'ils n ont réalisé, que nous pouvons nous-mêmes beaucoup plus que nous ne faisons. Nous sommes des paresseux, des endormis, des timides, des tièdes; nous ne savons pas découvrir au fond de nous le trésor des énergies futures. Il y aurait toute une morale... ; mais ce n'est pas de morale qu'il s'agit, revenons à la logique.

Peut-être une objection vous passe-telle par l'esprit et pensez-vous m'attaquer sur cette évidence absolue que j'attribue aux déductions logiques? Il n'y a rien d'absolu, direz-vous ; notre logique n'est que notre logique, à nous. D'accord ; niais vous vous refuserez comme moi à discourir sur une pensée où l'implication des propositions ne serait pas pareille à ce qu'elle est dans la nôtre; toute discussion là-dessus est évidemment très vaine : il va sans dire que nous pensons avec notre pensée et cette évidence absolue dont

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il a été question ne regarde qu'elle. Je vous ai parlé de choses que je n'entends point; je n'irai pas jusqu'à disserter sur une pensée qui n'aurait rien de commun avec la mienne ; il faut, pour m'amuser, que je m'imagine comprendre un peu au moins une partie de ce que j'écris.

Au reste, je vais essayer d'aller un peu plus loin et de m'expliquer sur cette nécessité que nous ne pouvons nous empêcher d'attribuer aux déductions logiques. J'aurai, en même temps, l'occasion de m'arrêter sur la différence que je crois apercevoir entre la façon dont est sentie la nécessité par ceux qui sont surtout habitués aux raisonnements mathématiques et par ceux qui ont surtout l'habitude des méthodes expérimentales.

En parlant de la nécessité des déductions logiques, je n'entends proprement que la nécessité que nous attribuons aux affirmations telles que celle-ci : la proposition A entraîne la proposition B ; si la proposition A est vraie, la proposition B est vraie aussi, je n'entends pas parler de la vérité de la proposition A, en elle-même : c'est dans l'implication seule qu'est la nécessité, non dans l'une des propositions.

De plus en plus, les mathématiques tendent à se réduire à de pareilles implications, et à se débarrasser, à se vider de l'impure réalité ; je doute qu'elles arrivent jamais à cet état idéal d'une science « où l'on ne sait jamais de quoi on parle, ni si ce qu'on dit est vrai », mais, qu'elles 5^ tendent, cela est manifeste. On m'a raconté récemment qu'il y a déjà, dans un pays moins rétrograde que le nôtre, un traité de géométrie élémentaire qui commence par cette phrase : « Peu importe ce qu'on appelle point, droite, plan, . . . » Au moins,

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cher ami, n'allez pas raconter que j'approuve ce début : il ne manquerait pas de gens sensés qui m'obligeraient à donner ma démission. Quoi qu'il en soit, en mathématiques, l'implication des propositions les unes dans les autres est seule nécessaire. H suit de là que leur nécessité n'est que dans notre propre pensée et ne regarde en rien les choses. Quant au possible, c'est simplement, pour le mathématicien, ce qui n'implique pas contradiction dans les termes.

Le point de vue de l'expérimentateur est très différent : tout d'abord il admet sans contestation que ce qui s'est passé dans certaines conditions se reproduira à peu près dans des conditions analogues ; il qualifie de nécessaire cette répétition des phénomènes ; sans qu'il s'explique sur le sens de cette nécessité, il la met dans les choses, non en lui. Peu à peu, il tend à confondre le réel, en tant qu'il est connu, avec le nécessaire. Il qualifie de possibles les événements qu'il prévoit imparfaitement, d'impossible ce qui ne s'est jamais vu, et ne se verra pas. Il acquiert, des phénomènes qu'il étudie, une habitude qui joue un rôle analogue à celui du bon sens dans la conduite de la vie '.'le Jyon sens n'a pas de place en mathématiques. D'autre part, il arrive à condenser des groupes de phénomènes en lois, qui sont parfois susceptibles d'un énoncé mathématique et qui se prêtent aussi au raisonnement déductif, en les supposant vraies. Il confond alors la nécessité propre au raisonnement déductif avec cette nécessité qu'il s'est habitué à mettre dans les choses. Ce qu'il appelle une démonstration est, d'ordinaire, un mélange de déductions mathématiques et d'inductions tirées de ce précieux bon sens

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qu'il a acquis et qu'il partage avec ceux qui ont les mêmes habitudes que lui : pour ses collègues en bon sens, sa démonstration est convaincante. L'insupportable mathématicien demande qu'on lui expose clairement et d'abord les postulats et les hypothèses : il prétend qu'on n'oublie rien ; il se fâche et menace de s'en aller si, au courant de la démonstration, on fait intervenir quelque chose qui n'a pas été convenue, afin de remplacer ou de renforcer un chaînon qui manque dans la déduction. Notez que c'est le physicien qui a raison, puisque sa science progresse ; le mathématicien, avec ses exigences et son défaut de bo7i sens, n'arrivera à rien. Le pédant qu'il est exige qu'une science soit faite, quand elle est en train de se faire ; mais j'observe que pour les uns et les autres, les mots nécessaire, possible^ impossible^ absurde^ n'ont pas la même signification.

Par exemple, un être qui vit et qui pense dans un espace à deux dimensions vous semble impossible, absurde... ; c'est pour vous un produit de V imagination verbale; pourquoi ? Parce que vous êtes bien sûr de ne le rencontrer jamais. Je ne crains, non plus que vous, cette étrange rencontre ; mais il ne me gêne pas de parler de cet être-là après diner. (Nous n'avons pas dîné ensemble depuis longtemps, je vous préviens que je ne bois guère que de l'eau.) Un être qui pense sans un cerveau vivant, quelle absurdité !

«Changez, s'il vous plaît, cette façon déparier », et dites seulement que la pensée ne se manifeste à nous que dans des êtres qui ont un cerveau vivant. Si, par suite de cette maladie dont je vous ai déjà parlé et que les aliénistes n'ont pas encore nommée, dans un accès de la manie de la conti-

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nuité, je me plais à imaginer qu'il y a de la pensée partout, sans que je m'en aperçoive, il ne faut pas vous irriter, ni prétendre me faire enfermer. Entre la pensée et l'absence du cerveau, je ne vois pas de contradiction dans les termes et cela suffit pour que je sois libre de m amuser au roman de l'être à deux dimensions. Permettez-moi,' par un autre exemple, de vous montrer la différence des points de vue : vous reprochez aux mathématiciens leurs spéculations sur Tinfiniment petit : que savent-ils donc de l'espace infiniment petit ou infiniment grand pour se permettre d'affirmer que les propriétés observées sur des dessins qui sont « à leur mesure » se conservent dans des figures infiniment petites ou infiniment grandes? Que savent-ils de l'espace réel ? Rien du tout, mon cher ami, pas même (s'il y en a un) de celui qui est à leur mesure : c'est vous qui vous préoccupez du réel, vous et vos confrères, et vous avez bien raison, car c'est grâce à vous autres que nous arrivons à le connaître, à le faire entrer dans notre pensée, à le maîtriser; mais

les mathématiciens? Ils ont posé un espace

qui jouit de certaines propriétés, et ils se plaisent à poursuivre les conséquences de ces propriétés. Que leurs spéculations sur le fini et l'infini s'appliquent au réel^ j'en suis émerveillé; c'est un fait devant lequel il faut bien nous incliner tous les deux. Voyez-y, s'il vous plaît, la bienfaisante influence des causes destructives. En spéculant sur les figures infiniment petites, les mathématiciens ont créé l'admirable instrument que vous connaissez et qui, en astronomie notamment, leur a rendu des services incontestables. Pour le moment, je n'attribue pas la même importance

aux spéculations sur. rhomme à deux dimensions.

Revenons à la nécessité des physiciens; vous savez combien le sujet m'a toujours préoccupé et vous vous étonneriez si je ne m'y arrêtais pas ; vous m'accuseriez peut-être de quelque lâcheté ; vous auriez tort : la vérité est que je veux, en passant, dire son fait au déterminisme.

Au fond des sciences expérimentales, il y a un postulat indispensable, qui est pleinement justifié par leurs succès et dont, bien entendu, je ne contesterai pas la valeur : c'est que chaque phénomène est déterminé par quelques phénomènes, en petit nombre, en ce sens que la connaissance approximative de ceux-ci suffit à la connaissance approximative de celui-là.

Loin d'impliquer la dépendance mutuelle de tous les phénomènes, la science expérimentale suppose que chaque phénomène est à peu près indépendant de l'infinité des autres phénomènes. Quel est le chimiste qui pense à la longitude ou à la latitude de son laboratoire ou qui ne croira pas que je me moque de lui si je vais lui soutenir que la réaction qu'il étudie peut bien réussir le mardi et non le jeudi? Le droit qu'il a d'éliminer presque tout ce qu'il appelle les circonstances de son phénomène est capital pour lé savant : c'est le bon sens (le bon sens du chimiste) qui, pour lui, légitime et fonde ce droit.

Je dois être sincère et corriger ce qu'il y a d'excessif dans mon affirmation que les sciences expérimentales postulent plutôt l'indépendance des phénomènes que leur dépendance mutuelle; il me faut bien reconnaître que le nombre des circonstances dont dépend pour nous la connaissance d'un phénomène augmente singulièrement

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avec la précision de cette connaissance. En dépit de cette concession, que je vous fais avec mauvaise humeur, la notion d'un déterminisme total me semble une de ces notions limites, comme le solide parfait, le fluide parfait, qui sont commodes sans doute, mais dont il ne faut pas être les dupes.

J'ajoute qu'on ne me paraît pas faire assez attention à la relativité de cette notion : rien n'échappe à la relativité. Le déterminisme suppose une pensée ; c'est pour une pensée que les choses sont déterminées. Les choses sont déterminées, cela veut dire : il est possible de connaître les choses. Le déterminisme en soi, tout seul, n'a pas de sens. Veut-on dire, en affirmant le déterminisme, que les choses se sont passées, se passent ou se passeront de quelque façon ? C'est une pure niaiserie, que je ne vous prête pas. îfon, il faut entendre : les choses se passeront d'une façon certaine. Certaine pour qui? Pour un être pensant. Tout est connaissable, intelligible, tout peut être objet de pensée.

Quelques-uns se sont plu à imaginer les lois naturelles comme impliquées les unes dans les autres, à la façon des propositions mathématiques, et dominées par un système de formules qui les contiendrait toutes. Qu'est-ce qu'une formule, sinon un assemblage de signes ? Et des signes sont moins que rien s'ils ne sont pas pensés.

Je ne veux pas du tout discuter ces conclusions ou ces hypothèses. Mais elles me ramènent à mon point de départ. Si elles sont vraies, le bel épiphénomène que la pensée! Et vraiment, vous avez eu tort de railler la petitesse de notre taille, je pose à nouveau ma question du début : sommes-

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incta de ce que nous pensons, et en ici que nous embrassons le système sous le pensons ou il se pense en nous ; it nous connaissons mal le système sost nous et que nous sommes ; mais, d'un i, voici que nous commençons à compesurer les atomes que nous ne verrons u système solaire, nous passerons à la je, et, de l'autre côté, nous atteindrons étés de l'atome. La voie lactée, la motérielle,la cellule vivante, prendront en cience de ce qu'elles sont. Et nous, les la conscience obscure que nous avons les autres s'illuminera. Tout cela n'est

sûr ; mais faisons notre possible pour sai ne manque pas par notre faute », et los descendants parvenir au paradis de iré, où ils s'abîmeront dans la contera- ; la vérité ! Amen.

cas, nous voici déjà loin de ce qui est able à notre continuation immédiate et iproduction; n'approchons-nous pas de vira à la lointaine continuation de notre ! l'expérience de nos ancêtres ait fortiiqué, affiné la correspondance entre les nous, que cette correspondance se soit ;edansle sens de l'utilité, c'est entendu; is porté à croire, par ce que noua obser-

l'utilité immédiate a été constamment 3t qu'elle tend à l'être infiniment; et ertu de ce qu'est actuellement notre s ce qu'elle veut et cherche.

;, pour ce qui est de la science, j'ima- ^é tout, que vous êtes de mon avis;

et vos travaux le prouvent assez. La S 66 €

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L'ADAPTATION DE LA PENSÉE

science ne se propose même pas la recherche directe de ce qui est utile à l'humanité : son but véritable est la connaissance pure, où ses disciples trouvent unejoie qui vous est familière. Qu'elle atteigne parfois ce qui est utile à notre race, ce n'est pas pour en diminuer la valeur, c'est une bonne confirmation de ses résultats et une preuve qu'elle se développe dans le sens d'une adaptation plus parfaite de notre pensée aux choses ; nous ne reprocherons pas à Pasteur de s'être réjoui parce qu'il avait diminué quelques souiFrances. Au reste, pour prendre sa pleine vitesse de développement, la science a besoin de nombreux eiforts qui ne seront possibles et ne pourront se coordonner que dans une humanité délivrée d'une partie des soucis et des misères qui l'accablent, dans une hu-manité où la joie de penser à autre chose qu'au pain quotidien ne sera plus le privilège de quelques rares individus. C'est de la science que j'espère, pour des périodes éloignées, cette libération de nos arrière-petits-enfants, et je compte sur la pensée pour réaliser des changements matériels dans ce monde.

Je m'aperçois, mon cher ami, que je me suis laissé^ aller à la manie des gens qui racontent leurs rêves ; j'y ai pris grand plaisir, et cela suffira à m'excuser à vos yeux, car je sais que vous aimez le rêveur, qui vous est bien affectueusement dévoué.

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