CHAPITRE VII POUR LA SCIENCE LIVRESQUE
La science livresque ! Voilà une expression qui a fait fortune : savants, philosophes, pédagogues la répètent à Tenvi, sur un ton très méprisant, et d'autres encore qu'elle dispense d'étudier les livres et qu'elle autorise à plaindre ceux qui s'y attardent.
On sait assez que le mot « livresque », avec son sens dédaigneux, est emprunté à Montaigne, qui était un terrible liseur. A la vérité, il savait lire : les anecdotes, les traits de mœurs, les réflexions qu'il fait sur lui-même et sur les autres, ce qu'il .voit en lui et alentour lui rappellent les belles phrases de ses auteurs favoris ; le passage qu'il relit, dans sa librairie, au haut de sa tour, loin du bruit et des importuns, évoque les événements et les hommes auxquels il a été mêlé, les passions qu'il a ressenties, ou dont il a curieusement observé autour de lui le jeu tragique ou risible ; en lisant, il revoit et revit. A-t-il jamais parlé de « science livresque », est-ce lui qui a accouplé ces deux mots ? Je ne sais ; s'il l'a fait,
il ne voulait assurément point parler de notre science, dont il n'avait nulle idée. Mais c'est bien à la manière de Montaigne qu'il convient de lire aussi les livres scientifiques : la lecture doit évoquer le monde extérieur, et les phénomènes qui s'y passent doivent s'éclairer par ce que nous avons appris. A lire, Montaigne oubliait sa « colique » ; nous pouvons nous oublier et nous absorber aussi profondément dans la contemplation intelligente du milieu où nous sommes plongés et dont nous faisons partie.
Le mépris pour le livre, qui est à la mode, ne risque-t-il pas d'atteindre la science elle-même, et celle-ci ne peut-elle plus s'écrire et s'enseigner ? N'est-elle pas une suite d'idées qui se traduisent par des mots? Les savants vont-ils cesser de publier des notes où ils annoncent les résultats qu'ils viennent d'obtenir, des mémoires où ils expliquent leurs méthodes, d'amples traités où ils exposent leur conception d'une science qu'ils ont longuement méditée ? Estiment-ils que rien de tout cela ne vaut la peine d'être étudié ? Dès qu'on énonce de pareilles inquiétudes, elles se calment par leur absurdité. Peut-être y a-t-il cependant quelque intérêt, pendant qu'elle dure encore, à examiner ce qui est raisonnable dans la nouvelle mode, et la façon dont elle s'est développée.
Berthelot racontait volontiers qu'il s'était astreint, dans sa jeunesse, à lire tout ce qui se publiait sur la chimie et à résumer ses lectures, pour son usage particulier. Cette t^esogne lui prenait deux heures par jour, au début, huit quand il y renonça, je ne sais plus à quel âge.
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Nul doute qu'il lût alors avec une prodigieuse rapidité : toute la science qu'il avait acquise accélérait la vitesse naturelle de son intelligence ; il ne pouvait manquer de distinguer, d'un coup d'œil, le développement à sauter, les pages à parcourir, le résultat digne d'être noté et, parfois, l'idée nouvelle sur laquelle il réfléchirait, en courant de son laboratoire à l'Institut, Pour savoir lire, il faut avoir beaucoup lu et beaucoup pensé.
C'est, sans doute, ce qu'ont fait tous les hommes qui dirigent un laboratoire de recherches, et qui en sont dignes. Ils continuent, pour une partie de la science qu'ils cultivent, de se tenir au courant comme ils peuvent et le mieux qu'ils peuvent : c'est à ce prix qu'ils savent les problèmes qui se posent, les méthodes qui réussiront à les résoudre, au moins partiellement; c'est parce qu'ils ont des connaissances étendues et variées qu'ils risquent d'apercevoir ces rapprochements d'où l'on dit que sortent les découvertes essentielles ; mais ils détourneront avec raison leurs jeunes collaborateurs de rechercher une impossible érudition ; ils savent trop, par eux-mêmes, qu'on ne peut avoir tout lu, ni continuer de tout lire, et que beaucoup de lectures sont inutiles. D'ailleurs, par leur fonction même, c'est la découverte qui les attire : ce qui est connu, dès qu'il est connu, perd beaucoup de son intérêt; ils sont penchés sur ce quon saura demain, c'est vers cette science de demain qu'ils inclinent ceux qui leur demandent des conseils. Ils leur indiquent des sujets de recherche ; aux uns, dont il faut d'abord aiguiser l'habileté technique, des problèmes précis qui se
résoudront par des méthodes éprouvées, à d'autres des questions mal déterminées, où ce qu'il faut chercher se déterminera par Tétude même, peut-être à la suite de bien des efforts qui auront semblé inutiles. Tantôt ils laisseront leurs élèves livrés à eux-mêmes, tantôt ils leur indiqueront la raison d'insuccès qui pourraient amener le découragement, et d'un mot, les mettront dans la voie qui aboutit.
Ils cherchent à développer l'initiative de tous et exagèrent parfois le mérite des initiatives qu'ils ont fait naître. Quelques-uns de leurs élèves reconnaissent et n'oublieront pas ce qu'ils doivent à une conversation avec leur maître, à un mot, à une suggestion ; les mêmes, peut-être, se rendent compte de ce qui leur manque pour les recherches qu'ils ont entreprises ou qui les attirent, des connaissances théoriques qu'il leur faut acquérir et qu'ils acquièrent peu à peu, qui s'appellent l'une l'autre, qui s'accumulent dans leur esprit et finiront par s'ordonner. Ils causent entre eux, discutent les théories, échafaudent et renversent les systèmes ; chacun ouvre l'esprit de l'autre, féconde et est fécondé. Peut-être deviendront-ils des maîtres à leur tour.
D'autres resteront des collaborateurs qui, bien guidés, peuvent rendre d'excellents services. On pourrait citer, surtout à l'étranger, des laboratoires où, grâce, au nombre et à la conscience des travailleurs disciplinés qui s'y trouvent groupés, grâce aussi à l'importance des ressources matérielles, les recherches, systématiquement dirigées par un maître éminent, ont abouti à des résultats considérables.
D'autres n'ont pas le sens des idées générales;
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mais, servis par un heureux hasard qui récompense à la fin leur patience tenace, ils rencontreront un fait intéressant. D'autres enfin, grâce à leur adresse technique, à leur intelligente habitude des instruments, des mécanismes ou des réactions, pourront contribuer au progrès de ces industries scientifiques, qui ne subsistent qu'en se perfectionnant.
Dans un pareil milieu, la passion de la recherche expérimentale s'exalte naturellement, et cela est bon, si même l'objet de cette passion ne mérite pas Tardeur avec laquelle il a été poursuivi ; on y jouit de la poursuite même; l'opinion, plus ou moins consciente, qu'elle vaut mieux que son objet, n'est pas toujours dénuée de critique. Quelques-uns, dont précisément les connaissances livresques sont insuffisantes, oublient que cet objet n'est pas la science, non pas même une partie de la science, mais bien un détail qui prendra sa place, se transformera, ou disparaîtra dans l'ensemble organisé, comme une parcelle de nourriture dans le corps vivant et croissant. L'acquisition de la moindre parcelle de vérité, de nourriture scientifique, est si importante qu'il faut se réjouir de voir tous ceux qui s'y emploient sentir aussi vivement qu'ils font la dignité de leur besogne ; il est juste que ce sentiment réconfortant soit partagé par tous ceux qui travaillent dans un laboratoire scientifique, même par ces serviteurs que la modestie de leur costume ou de leur origine, ou la conscience de ce qu'ils ignorent, empêchent habituellement de se hausser jusquelà.
La tendance à rabaisser la science devant la
SCIESCE ET PHiLOSOPUIE
recherche scientifique, qui se manifestait obscurément dans les laboratoires, a trouvé sa formule dans les écrits de quelques philosophes, dont Tesprit critique est très aiguisé et qui, parfois, sont aussi des savants. Parce qu'elle est actiony ils regardent la recherche comme la vie de la science, dont elle n'est qu'une condition nécessaire. Eux aussi détournent leurs yeux de ce qui est acquis, de ce qui est déposé et fixé dans les livres, pour les attacher sur ce qui évolue ; ils nous rappellent avec raison la relativité de nos connaissances, ils se plaisent à nous en montrer les connexions compliquées, à rabattre les prétentions scandaleuses en établissant que, au point de vue de la pure logique, l'édifice de nos connaissances n'est qu'un enchevêtrement de cercles vicieux, où nous nous abritons provisoirement, de la façon qui nous est la plus commode. Mais pourquoi tiennent-ils à décerner des prix à nos facultés? Leur désir d'exalter l'action aux dépens de la connaissance recouvre sans doute d'excellentes intentions morales. S'ils veulent dire, tout bonnement, qu'il y a moins de mérite à être intelligent que vertueux, j'en suis d'avis; mais ils reconnaissent assurément que ce qui fait la valeur de l'action, ce n'est pas qu'elle est un geste, un mouvement, mais bien ses motifs et son but ; la science sert à peser ces motifs, à préciser ce but, à découvrir le chemin qui y mène : ils en tombent d'accord. D'un autre côté, l'acquisition de la science est essentiellement active; elle est active par le désir et l'effort vers la vérité, par la soumission même à la vérité, dés que la vérité est aperçue; elle est active au même titre que la découverte,