VI
JULES TANNEHY
élèves de cinquième de la même manière qu'à des candidats à Tagrégation, cela prouverait simplement que les qualités de bon sens ne vont pas toujours de pair avec la profondeur de Tintelligence. Mais tout dans l'enseignement comme dans les écrits de Tannery met en garde contre une telle erreur, qui a été fort rare, si elle s'est réellement produite, et qu'on ne saurait en aucun cas lui reprocher.
Son influence sur l'enseignement ne s'exerçait pas seulement par les conseils qu'il donnait à ses élèves de TEcole normale ; les leçons qu'il leur faisait parfois lui-même sur des sujets variés étaient un excellent exemple ; il avait d'ailleurs fait ses preuves comme professeur d'enseignement secondaire; un de ses anciens élèves de spéciales au lycée de Caen, aujourd'hui professeur à l'Ecole polytechnique et membre de l'Académie des sciences, me disait récemment combien Tannery avait contribué à la formation de son esprit par sa méthode d'enseignement : le cours, réduit aux choses vraiment essentielles, était terminé en quatre mois, et la moitié de l'année scolaire restait pour une revision accompagnée de nombreux exercices.
Cette influence pédagogique lui survivra, grâce à ses livres. Ses Leçons d'arithmétique y son Introduction à la théorie des fonctions d'une variable, ses Leçons d'algèbre et d'analyse pour ne citer que les principaux, sont des modèles de clarté et de précision. Les Eléments de la théorie des fonctions elliptiques (en collaboration avec M. Jules Molk) doivent être mentionnés à part, car ce n'est pas seulement un excellent livre d'enseignement, mais aussi une œuvre scientifique.
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Il n'est pas possible à un professeur consciencieux d'enseigner sur les sujets qu'il a traités sans avoir étudié ses livres. Ceci ne veut pas dire que chacun soit tenu de le suivre pas à pas : nul plus que lui n'aurait protesté contre cette conclusion dogmatique; il savait que l'enseignement est essentiellement affaire individuelle, au double point de vue du maître et de l'élève ; ce qui est excellent ici peut être détestable ailleurs. Mais il y a toujours, pour un maître intelligent, grand profit à entrer en contact avec une pensée aussi lucide et aussi profonde que celle de Tannery, même si ses conceptions particulières ou la nature de ses élèves le conduisent à suivre d'autres chemins.
S'il m'est permis de faire appel à des souvenirs personnels, je voudrais dire quelle reconnaissance particulière je garde à l'auteur de V Introduction à la théorie des fonctions d'une variable ; ysii eu la bonne fortune d'avoir ce livre entre les mains avant d'entrer en mathématiques spéciales et de me trouver ainsi directement en contact avec lui : ce fut certainement la plus intense des joies intellectuelles que m'ait jamais procurée une lecture scientifique. Ceux qui ont lu ce livre après que les matières leur avaient été déflorées ne peuvent pas, je crois, se faire une idée complète de l'enchantement produit sur un esprit neuf par cette ordonnance vsimple, claire et majestueuse, qui se déroule comme un fleuve limpide sur lequel on se laisse doucement entraîner par le courant, sans fatigue, avec une admiration toujours plus vive et une curiosité toujours plus aiguë. Nulle influence n'a plus que celle-là contribué à m'orienter vers la science pure et, parmi toutes les raisons que j'ai de conserver toujours à l'égard de mon maître des sentiments d'affectueuse reconnaissance, il n'en est peut-être pas de plus profonde que l'impression produite