ÉVARISTE G A LOIS
écroué à Sainte-Pélagie le 17 décembre, il est jeté parmi la foule des prisonniers politiques ramassés dans les émeutes qui bouleversaient Paris depuis un an. Ces gens-là, qui se qualifiaient de patriotes^ sont faits pour étonner nos révolutionnaires d'aujourd'hui. J'emprunte à M. Paul Dupuy le récit de la scène qui se passait tous les soirs, avant le coucher :
« Les prisonniers se réunissaient pour chanter en chœur des chansons patriotiques et terminaient par la Marseillaise. Au couplet Amour sacré de la Patrie^ tout le monde s'agenouillait ; puis du haut des fenêtres grillées, les jeunes détenus, ceux qu'on appelait les mômes, gamins abandonnés ou vagabonds qui partageaient le quartier des politiques, suspendus en grappes aux barreaux, entonnaient à leur tour la strophe des enfants : elle paraissait tomber du ciel.
« Ouand les voix claires des enfants s'étaient tues, les hommes défilaient devant le drapeau et le baisaient avant de remonter. »
Malgré la grandeur des sentiments qui animaient la plupart d'entre eux, ces prisonniers formaient une foule assez mêlée, où les gens de mœurs grossières ne pouvaient manquer.
Plusieurs d'entre vous. Messieurs, ont vu le charmant portrait, dont M™® Guinard, la nièce de Galois, a bien voulu autoriser la reproduction.
Cet enfant aux traits fins et distingués, aux yeux profonds, au front puissant, à la bouche mélancolique et dédaigneuse, imaginez-le qui se promène de long en large au milieu des vieux habitués des barricades. Il agite dans sa tête les plus hautes questions mathématiques ; la chaîne
merveilleuse des conséquences logiques se déroule devant lui; ou bien il réfléchit sur la façon dont les vérités nouvelles se découvrent, dont elles viennent à briller au milieu des vérités déjà connues d'où elles émergent; ou, peut-être, il esquisse le plan magnifique d'une cité future, où régnera la justice. Ses camarades de prison s'étonnent, l'i-nterpellent, se moquent de lui parce qu'il n'a pas le courage de boire : un jour, par bravade, il avala toute une bouteille d'eaude-vie. Raspail, dans ses Lettres sur les Prisons de Paris, nous a laissé le tableau de cette horrible scène et de bien d'autres qui altérèrent la santé de Galois. Pourtant, on eut de la bienveillance pour lui ; le i6 mars, on l'envoya dans une maison de santé, où il fut prisonnier sur parole. Un amour pour une fefnme qu'il traitera bientôt d'infâme coquette, le prend tout entier pendant quelques semaines. Cette passion, voici comment il la juge lui-même :
« Comment se consoler d'avoir épuisé en un mois la plus belle source de bonheur qui soit dans Thomme, de l'avoir épuisée sans bonheur, sans espoir, sûr qu'on est de l'avoir mise à sec pour la vie ? »
A propos de cette infâme coquette^ on ne sait ni pourquoi, ni contre qui, il se bat en duel le
30 mai ; il est blessé mortellement, il meurt le
31 mai 1832, à 10 heures.
Il avait, paraît-il, fait ce qu'il avait pu pour éviter ce duel ; en l'acceptant, il a la certitude d'être tué; il passe le jour et la nuit qui précèdent le duel à revoir son grand Mémoire sur les équations résolubles, à rédiger son testament scientifique, cette extraordinaire lettre à Au-