‹ Science et philosophieChapitre 7 sur 60 · IX · texte numérisé non relu

IX

laisser entendre à M. B... les raisons pour lesquelles on se décide en ce qui le concerne ; Tannery y parvenait cependant presque toujours et il savait ne jamais blesser personne, grâce à sa finesse et à son tact exceptionnels : il arrivait cependant parfois qu^il n'était pas compris de ceux qui étaient décidés par avance à ne pas comprendre... mais il ne leur en voulait jamais de leur incompréhension.

Il n'était pas moins aimé et apprécié à l'École normale de Sèvres qu'à celle de la rue d'Ulm ; il faudrait citer entièrement l'étude de M"® Anna Cartan, dans le Bulletin des anciennes élèves de Sèvres; en voici du moins quelques lignes :

A Sèvres il nous connaissait toutes ; il s'intéressait à chacune de nous et lui témoignait une bienveillance active. Il apportait dans le bien qu'il faisait une délicatesse telle que ses obligées n'osaient divulguer le bienfait rendu et gardaient jalousement pour elles ce qui n'était connu que du maître et de l'élève. Elles savent bien, celles qui eurent le bonheur de lui devoir beaucoup, jusqu'à quel point il fut bon ; elles savent aussi qu'en retour des services rendus, M. Tannery ne désirait qu'un peu d'affection.

Dans les commissions et les comités où se discutent souvent d'importantes questions, la caractéristique de Tannery était d'élever toujours le niveau de la discussion ; par sa sincérité, par la noblesse de sa pensée, il créait véritablement une atmosphère plus saine que celle où s'agitent seulement les intérêts personnels. Dans ces discussions, une de ses caractéristiques était son incapacité absolue à oublier les bons arguments qui militaient en faveur de l'opinion opposée à la sienne; il n'était pas de ceux qui, après avoir pesé le pour et le contre, et constaté après hésitation que les raisons pour leur paraissent l'emporter, déclarent froidement avec toute leur autorité et toute leur influence que les raisons contre n'ont jamais existé à leurs yeux. Cette sin-

cérité dans la discussion serait sans doute une faiblesse dans une réunion publique ; peut-être n'en est-il pas de même dans des assemblées peu nombreuses, dont les membres se connaissent et s'apprécient à leur juste valeur.

Une autre singularité de Tanriery était d'écouter les arguments et d'en tenir compte quand ils lui semblaient justes. Il ne se serait pas approprié le mot trop s-ceptique attribué à un grand hoçnme d'Etat : certains discours ont influé sur ses votes ; on en pourrait citer des exemples précis.

Au temps où la sévérité relative du règlement de l'École normale amenait les élèves à souhaiter parfois quelque adoucissement à la règle, ils le trouvaient toujours disposé à faire fléchir les consignes dont le caractère était visiblement puéril et conventionnel. Par contre, il était ferme et sévère lorsqu'une sérieuse question de moralité était en jeu; je pourrais citer un cas où, un élève s'étant rendu coupable d'un manquement grave, il ne voulut pas sanctionner le pardon indulgent du professeur delà Sorbonne mêlé à l'affaire.

Tous ses anciens élèves allaient à lui avec confiance, et il ne les décevait jamais. Beaucoup ne se bornaient pas à l'entretenir de questions scientifiques et de carrière ; il était souvent leur confident dans les questions les plus intimes, et nul ne sait tous les services délicats qu'il a ainsi rendus. Aussi était-il univ^ersellement aimé, mais en même temps respecté, car on sentait que sa bonté naturelle n'avait rien de commun avec la facile bonhomie des âmes médiocres.

Son influence sur les élèves de l'École normale pendant ces vingt-six ans fut considérable ; j'ai déjà dit quel rôle on doit lui attribuer dans le progrès des mathématiques ; mais il eut aussi parfois une action importante sur des physiciens et des naturalistes ; certains d'entre eux, et non des moindres, ne cachent pas quelle reconnais-

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