ET SON OUTILLAGE
C'est une histoire déjà bien vieille et souvent racontée : il y a trente ans, un ministre de Tinstruction publique, M. Fortoul, et un préfet de la Seine, M. Haussroann, vinrent en grande solennité inau-
1. M. Borthelot avait fait précéder cet article de la lettre suivante, adressée à M. A. Hébrard, directeur politique du Tenip$:
Mon cher ami.
Vous savez combien est misérable Tétat matériel de notre enseignement supérieur; je ne parle pas des hommes, dont le mérite n*est surpassé nulle part, mais de l'outillage.
Les peuples voisins ont marché, tandis que nous restions sta-
ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR. iô3
gurer la construction de la nouvelle Sorbonne. Ils en posèrent la première assise et annoncèrent qu'une ère nouvelle s'ouvrait pour le développement des sciences et des lettres. L'État et la ville de Paris associés allaient fournir les ressources nécessaires pour élever renseignement supérieur à un niveau plus élevé que celui des régimes précédents et supérieur à celui des autres peuples.
Ce furent de vaines promesses, un jour sans lendemain. La pierre posée par MM. Fortoul et Uaussmann ne fut suivie d'aucune autre; elle a même disparu,
Uonnaîres, avec des instnimeots TieiUis et des laboratoires mesquins ou suranoés. Depuis quelques années, je ne Tignore pas, de notables efforts ont été faits dans ce sens; mais un arriéré de trente ans ne se répare pas en un jour. Un concours énergique des pouvoirs publics est indispensable.
Pavais espéré pouvoir faire inscrire des crédits spéciaux pour cet objet dans le projet de loi relatif à la caisse des écoles, actuellement soumis au Sénat. U parait que la cbose n*est pas possible. Mais M. Ferry, avec le zèle généreux qu'il porte dans toutes les questions relatives à rinstruction publique, nous a promis de comprendre les besoins de renseignement supérieur à côté de ceux des travaux publics — il s'agit de sommes incomparablement moindres — dans les prochaines propositions relatives au budget extraordinaire.
C'est pour lui venir en aide devant l'opinion que j'ai réuni quelques notes, destinées à montrer nos nécessités, qui sont celles de l'intérêt national. Je connais trop la sympathie que le Temps porte à ces questions pour ne pas compter sur votre appui.
Votre dévoué,
H. Berthelot.
15 mars 1883.
ainsi que les médailles officielles, scellées dans son intérieur, sans qu'on ait pu en retrouver aucune trace.
Les fondateurs de la nouvelle Sorbonne n'avaient pensé qu'à la cérémonie d'inauguration ; ils avaient négligé d'assurer les ressources nécessaires pour accomplir l'œuvre elle-même. M. Fortoul s'était borné à déclarer que, dans l'ère nouvelle, la prospérité de l'enseignement public serait telle et les examens si nombreux, que les produits universitaires suflii-aient à la dépense projetée. Est-il besoin de dire qu'il n'en fut rien? L'instruction publique est la semence, mais la récolte se fait ailleurs : dans Tordre moral, par l'élévation générale du niveau de la civilisation; dans Tordre matériel, par la multiplication des découvertes industrielles et par Taccroissement de science et d'habileté des ingénieurs et des ouvriers.
Mais on s'obstinait alors, — et ce préjugé n'est pas encore dissipé dans les régions financières où se règle le budget, — on s'obstinait à rechercher visà-vis de chaque dépense réclamée par Tinstruction publique une recelte strictement corrélative. Or, Tunique recette des établissements d'enseignement supérieur consiste dans les inscriptions et les examens, à moins que Ton n'en vende les terrains pour en tirer parti au profit de TÉtat et des municipalités ;
ce que fit plus d'une fois, prétend-on, Tancienne administration de la ville de Paris. A ce point de vue étroit, il est même des établissements, tels que le Collège de France et le Muséum d'histoire naturelle, qui ne rapportent rien ; ce sont des objets de luxe, dirait-on volontiers, et cette opinion subsiste peut-être aujourd'hui dans l'esprit de plus d'un membre du Parlement.
Pendant que les nations voisines développaient réellement, et non par de stériles inaugurations, Toutillage de leurs universités, laboratoires et bibliothèques, et tendaient ainsi à prendre la tête de la civilisation et du progrès matériel ; nous autres, nous demeurions stationnaires et nous avions la douleur de voir la France perdre peu à peu son rang : arrêtée dans son développement par l'étroitesse de vues de son gouvernement, si ce n'est par une sourde et secrète hostilité contre l'esprit d'indépendance, inséparable de la forte culture scientifique.
Ce n'étaient pas toujours des refus formels que Ton opposait à nos demandes. Sans en contester le principe, on répondait toujours : t Mais vous ne produisez rien ! vos études sont, il est vrai, l'honneur du pays ; mais en ce moment nous avons des dépenses plus urgentes ; dès qu'il y aura des excédents, on avisera. »
Rusticus expectat dum defluat amnis; at ille, Labttur et labetur in omne volubilis œvum.
En attendant, les travaux publics absorbaient tout. Et nous avons vu jusqu'à la un de TEmpire la voirie de la ville de- Paris dépenser jusqu'aux centimes additionnels destinés par la loi à l'instruction publique. A peine M. Duruy, qui le premier — nous ne l'avons pas oublié — essaya de remonter le courant, put-il obtenir cette maigre obole de l'École des hautes études : jamais ressource ne fut mieux employée ; elle a produit cent pour un. Mais ce n'était pas avec trois cent mille francs que l'on pouvait à la fois suffire aux besoins de chaque jour et reconstituer le matériel de l'enseignement supérieur.
Sans doute, me dira-t-on; mais les temps sont bien changés. La République a triplé le budget de rinstruction publique ; elle a donné à l'enseignement 80US toutes ses formes une impulsion inconnue jusque-là. Elle est en train de consacrer 700 millions à la construction des maisons d'écoles. Les lycées et les collèges s'élèvent de toutes parts. Déjà trente à quarante millions ont été dépensés pour la reconstruction des facultés et une somme égale est engagée dans le même but. Je le sais; je sais ce que l'on doit à la bonne volonté des pouvoirs publics, Parlement et conseils municipaux, aux efforts des ministres qui
se sont succédé, et particulièrement à H. Ferry, qui a marqué une grande étape et donné à Tinstruction publique une impulsion que Ton n'avait jamais connue jusque-là.
Je le sais d'autant mieux que mon humble rôle de conseiller m'a permis de voir ces progrès de plus près que personne. €'est en raison de ce rôle que je demande la permission de signaler à l'opinion l'état actuel des choses, les difficultés du présent, les obligations qui s'imposent, si nous voulons conserver notre rang parmi les nations civilisées et reprendre, dans notce organisation matérielle, un niveau que nous avons perdu depuis plus de trente ans et que «ous sommes exposés à ne regagner jamais, — les peuples voisins se développant sans cesse autour de nous, — si nous ne faisons promptement im effort exceptionnel pour nous mettre définitivement sur le pied d'égalité. Certes, à partir de ce jour-là, les efforts ne seront pas finis — le combat pour la vie est incessant parmi les peuples, comme parmi les individus ; — mais il suffira d'une dépense annuelle relativement modérée pour nous maintenir.
Je parle seulement ici du matériel. N'oublions pas qu'il ne faut pas une moindre attention pour former et rémunérer convenablement un personnel qui maintienne la France au premier rang parmi les
États : sinon, les hommes^supérieurs chercheraient des carrières plus lucratives et feraient bientôt défaut ; la démocratie ne saurait sans [déchoir méconnaître cette nécessité.
Mais je veux me borner aujourd'hui à la question de l'outillage scientifique.
L'inslructioD supérieure ne vaut pas seulemeot, même aubudgel, par le produit des examens, comme on ministre des finances le soutenait encore il y a dix ansà M. Batbie, alors qu'il cherchait et trouvait les ressources pour fonder cette utile institulion des bibliothèques universitaires. En réalité, l'instruction rapporte à l'État dans tous les ordres et sous toutes tes formes. Les ministres des finances de la République ont l'esprit trop élevé pour ne pas le comprendre tout d'abord.
DiTers genres de considérations peuvent être présentés & cet égard. Le sujet est vaste : je demande la permission, non de le développer sous t(
faces, ce qui nous conduirait trop loin, mais d'indiquer quelques-unes des vues qui s'y rattachent : au point de vue de la culture générale ; au point de vue du développement même de Tinstruction publique dans les autres degrés, secondaire et primaire ; enûn, au point de vue de la production matérielle et industrielle du pays.
L'imporlance de renseignement supérieur pour la culture générale a toujours été proclamée par les peuples civilisés. Son développement est, pour ainsi dire, la mesure du niveau intellectuel, moral et artistique des nations. C'est la science qui a affranchi l'esprit humain des anciennes servitudes; ce sont ses découvertes qui ont changé la condition matérielle des peuples et qui ont amené l'ouvrier et le paysan à un degré relatif de prospérité et de bienêtre, incomparablement plus haut que celui de l'antiquité et du moyen âge. Mais il ne parait pas nécessaire de s'étendre là-dessus ; car ces vérités, partout reconnues, constituent le mobile essentiel du grand développement donné aujourd'hui aux universités
dans tous les pays qui nous entourent, dans TÂllemagne et TAngleterre particulièrement, qui ont tenu jusqu'ici avec nous la tète de la civilisation. Aui États-Unis même, sous un régime démocratique par excellence, les fondations privées, faites sur une échelle inconnue parmi nous, comblent chaque jour les lacunes qui ont longtemps existé sous ce rapport. Sans retracer le tableau de ces efforts qui éclatent partout, je me bornerai à reproduire ici les chiffres des dépenses relatives à l'université de Strasbourg, chiffres plus douloureux que tous autres, mais qui n'en seront que plus significatifs.