‹ Science et philosophieChapitre 62 sur 68 · LES ORIGINES · texte numérisé non relu

LES ORIGINES

Je Tai connu aux Ternes, il y a vingt-huit ans, dans la maison de sa mère, ta vivaient trois nobles femmes: la veuve d'Hérold, le grand musicien, mort en 1833, dans le plein épanouissement du génie; sa grand'mëre, nonagénaire spirituelle, qui avait été présentée dans son enfance à la cour de Louis XY et qui nous apportait comme un dernier reflet de l'ancien régime; enfin madame RoUet, la mère de madame Héroid. Ces (rois femmes étaient unies

F. HÊROLD. 371

étroitement dans un même sentiment : pour le passé, par le culte du grand homme qu'elles avaient perdu; pour l'avenir , par l'éducation de ses enfants.

La fille de la maison venait d'épouser un de mes amis d'enfance, le plus ancien de tous aujourd'hui, J. Clamageran, maintenant conseiller d'État. C'était lui qui m'avait introduit dans ce milieu tout intime, où les sympathies pour les personnes étaient rendues plus fortes et plus hautes par le culte de la liberté, de l'art et de l'idéal.

La plupart de ceux qui étaient reçus dans ce cénacle de famille avaient dès lors ou se sont fait un nom. C'étaient Barbereau, le compositeur, mort récemment dans une extrême vieillesse ; Scudo, le critique d'art; Demesmay, le sculpteur; Lesage; Nuitter, aujourd'hui archiviste de l'Opéra; Emile Ollivier et sa première femme Blandine, les favoris du logis, si charmants dans la fleur de leur jeunesse; Ernest Picard, avec son esprit incisif et bienveillant; Saligny, depuis sénateur, d'autres que j'oublie; enfin, les enfants de la maison : Clamageran, sérieux, sensé, dévoué à la chose publique, qu'il entendait un peu à la façon américaine; Ferdinand Hérold, vif, gai, au courant de tout, toujours prêt à donner sans compter son temps et son argent pour la cause libérale.

Tels nous nous retrouvions les dimanches» auprès de ce foyer hospitalier, pour nous fortifier contre les misères et les abaissements du temps présent : les uns prêts à entrer dans la politique active et à revendiquer les franchises publiques; les autres plus particulièrement attachés au culte de la science et delà pensée; tous réunis par notre amour commun de la liberté. 0 jours de jeunesse attristée et persévérant malgré tout dans l'espérance 1 0 compagnons séparés par la mort ou par les discordes de la vie, plus cruelles encore I votre image flotte sans cesse devant mes yeux ; mais ceux qui ne vous ont pas connus ne sauraient retrouver les pensers communs qui nous agitaient alors et le charme de ces amitiés, rendues plus concentrées par la compression universelle qui a marqué les débuts de l'Empire.

Dans la maison des Ternes, la musique était surtout en honneur, bien entendu ; mais on y causait aussi d'art et de philosophie, d'histoire et de politique, en se promenant dans les longues allées du jardin, dévasté et ruiné depuis, lors du siège de Paris. Madame Hérold animait tout par sa bonne grflce» sa bonté naïve et sa chaleur de cœur, prompte à s'exciter pour les causes généreuses. Après le long deuil de sa vie, accablée dès ses débuts par la mort

F. HÊROLD. 373

de son mari, elle revivait enfin sur ses derniers jours, en s*enlourant des jeunes amis de son fils et de son gendre. Tous deux venaient de se marier, et chacun de nous amena à son tour sa jeune femme dans cette maison bénie. On trouvait là comme un écho de Tardeur et du dévouement politiques des libéraux de la Restauration, ainsi que de la largeur d'esprit des femmes intelligentes du xyiii* siècle. Les hommes de ma génération ont connu les derniers représentants de cette période, dont la tradition est maintenant éteinte.

Il en est ainsi dans l'histoire : les sentiments intimes et les passions qui ont animé chaque époque et qui en expliquent la vie cessent d'être compris au bout de deux ou trois générations. Les récits écrits ne transmettent guère que les faits; mais la tradition orale, de sympathie et d'éducation, est nécessaire pour bien comprendre les sentiments, c'està-dire les vrais mobiles de l'activité qui a produit ces faits, les vraies causes de la grandeur des hommes et des peuples, aussi bien que de leurs faiblesses et de leurs défaillances. Une fois la tradition des sentiments perdue, il se crée dans le monde de nouveaux courants d'opinion, meilleurs ou pires, — ce n'est pas la question, — mais autres.

Ceux d'entre nous qui ont été en rapport avec les

37i SCIENCE ET PHILOSOPHIE.

hommes de 1830 et de la Restauration, ceux qui ont pu entrevoir dans leur enfance les survivants extrêmes du grand empire et de la Révolution, avec leur élan, leur énergie parfois brutale, leur enthousiasme ardent jusqu'à Taveuglement, leur hautaine indépendance, ceux-là n'ont pas sur les choses humaines les mêmes idées, les mêmes jugements, les mêmes directions que la génération suivante, élevée dans un esprit plus positif, plus pratique, plus égoïste peut-être, au milieu de Taflaissement moral du second empire et du culte effréné des intérêts matériels, surexcités sans relâche depuis Fépoque déjà lointaine de Louis-Philippe. La tradition de la Révolution fut alors rompue, de même que l'orgie et la bassesse de Louis XV avaient fait oublier les hautes visées du règne de Louis XIY.

Un abtme se creuse ainsi par intervalles entre les époques qui se succèdent et sépare les jeunes gens de leurs pères et de leurs aînés. Mais, en 1854, le monde libéral et le monde même de la Révolution, dont celui-là procédait, n'étaient pas encore tombés dans le gouffre de l'oubli. Leurs sentiments survi* valent à la chute des institutions, dans un certain nombre de milieux clairsemés par la France et tels que celui que je viens de décrire.

Le feu sacré de la liberté fut entretenu, même aux

p. HÊROLD. 375

plus mauvais jours, dans ces milieux intimes, où il était si doux de se retrouver pendant les époques de défiance et de proscription. Plus tard, quand la terreur aveugle des intérêts commença à se calmer, quand l'Empire, engagé dans les entreprises extérieures de la guerre d'Italie, eut besoin à son tour du soutien des opinions libérales, une certaine détente se fit et l'on vit se former des centres de pensée plus étendus, tels que ce salon de madame d'Âgoult où se sont rencontrés la plupart des hommes qui ont marqué depuis en politique. Mais, avant 1860 et au moment où la loi de sûreté générale renouvelait les violences de l'origine, des réunions si libres n'eussent pas été tolérées. La petite réunion des Ternes était mieux sauvegardée, parce qu'elle n'élevait pas de si hautes prétentions, au sein de ce cercle de jeunes gens et de jeunes femmes, amis des enfants de la maison et serrés autour de la chère maîtresse du logis .

C'est là que Ferdinand Hérold reçut la forte et durable impression des sentiments de sa mère. Par le milieu où il fut élevé s'expliquent ce caractère dévoué et résolu que l'on a connu depuis, cette bonté, cette simplicité de cœur qui le rendaient si cher à ses amis. C'était une nature sans fiel, sans haine personnelle, uniquement attachée aux prin*

cipes, OU plutôt à leurs applications, c'est-à-dire à la recherche pratique du bien général ; car il était peut-être plus clair que profond et il n*aiinait guère les abstractions. Par là s'explique aussi son goût pour la politique active, où il ne tarda guère à chercher sa place.

sous l'empire

La vie publique d'Hérold nous fournit comme un tableau des péripéties et des traverses des hommes d'État de notre temps, ayant préludé par une longue et ferme protestation contre l'usurpation impériale; puis, après les folies de la fm et la catastrophe, saisissant le pouvoir au milieu de la tempête, plutôt pour essayer de relever la France d'une chute presque désespérée, que par une vue d'ambition personnelle; rejetés de nouveau dans l'opposition, par la réaction triomphante, après la défaite finale de la patrie ; mais venant à bout, à force de patience et de sagesse politique, de dominer leurs adversaires et de prendre enfin, sous une forme tout à fait régu-

Hère, ce pouvoir si longtemps désiré et dont la possession dure si peu.

Toutefois la carrière dellérold se distingue de celle de la plupart de ses contemporains par la direction générale de sa vie et par la nature de ses services. On retrouve dans les préliminaires qu'il crut devoir donner à sa carrière officielle l'influence morale exercée sur lui par son éducation et son milieu de famille.

Héroldy en effets a pensé qu'un homme politique devait se désigner à ses concitoyens, non par de vaines déclamations, mais par les services réels, rendus aux misérables et aux opprimés, par les sacrifices faits à la chose commune. C'étaient là autrefois les commencements obligés; l'opinion publique étant réputée a priori devoir préférer l'homme qui a rendu les services les plus éclatants.

Je ne veux pas prétendre que cette méthode ne soit pas la plus digne; mais il n'en est pas moins certain qu'en fait, ce n'est pas la plus profitable. On arrive plus vite et plus facilement par le charlatanisme des manifestes et des promesses sans limites, par l'explosion éclatante des intransigeances. C'était l'une des faiblesses de la démocratie athénienne, et c'est encore la nôtre. Mais Ilérold était trop honnête et nourri dans de trop sérieuses traditions pour

suivre une pareille voie , moins frayée d'ailleurs il y a vingt-cinq ans qu'aujourd'hui. Peut-être les lenteurs de sa carrière , les difficultés et parfois les échecs qui en ont marqué le cours ont-ils été la conséquence de cette intelligence incomplète des procédés efBcaces.

Retraçons en peu de mots la suite et les incidents de cette première période, consacrée aux services obscurs de l'opposition légale.

Reçu docteur en droit en 1851, après des études dirigées par un maître, M. Valette, dont il ne parlait jamais sans un vif souvenir d'affection, Hérold prit en 1854 une charge d'avocat à la cour de cassation et au conseil d'État, charge qu'il conserva pendant seize ans. En même temps qu'il exerçait fidèlement ses devoirs professionnels, il ne ménageait ni son talent de juriste, ni ses ressources personnelles, dans les procès politiques qui se succédèrent jusqu'à la fin de l'empire. C'étaient surtout les appels électoraux et les procès des Sociétés ouvrières que Hérold excellait à soutenir. Cette aide accordée aux amis de la liberté de tous degrés lui valut ces sympathies populaires, retrouvées plus tard à Charonne, lorsqu'il y devi nt conseiller municipal, et qui se sont manifestées d'une façon si touchante, au dernier jour, le long de son convoi funèbre.

La revendication des principes de liberté politique contre l'Empire ne commença guère que vers i8v7. Les temps étaient sombres et presque sans espoir. L'altentat d'Orsini avait amené un redoublement de compression et des proscriptions nouvelles (loi de sûreté générale, 1858). Vacherot était condamné en police correctionnelle pour son livre purement théorique de La Démocratie^ et son défenseur, Emile Ollivier, frappé d'une interdiction de trois mois. Pendant cette première phase, tous les amis de la liberté politique et philosophique étaient tenus pour ennemis et confondus dans la solidarité d'un même soupçon par la réaction cléricale et autocratique qui dirigeait le gouvernement. C'est dire combien Tentreprisede Hérold était courageuse et désintéressée.

Trop jeune encore pour paraître aux premiers rangs, il fit partie d'abord des comités électoraux qui préparèrent l'élection des Cinq, premiers représentants de la liberté dans le Corps législatif. Il excellait dans l'organisation de ces comités. Quand il s'agissait de les former, il y apportait les ressources morales des sympathies groupées autour de lui et le concours matériel de sa fortune privée. Sa grande et étonnante mémoire des faits et des hommes lui permettait d'ailleurs d'y rendre des services tout particuliers. Au moment même de l'action, il marquait

F. Hi^ROLD. 381

avec netlelé, soit par des consultations, soit par des publications {Manuel électoral, 1863), la limite dans laquelle on pouvait se mouvoir ; limite stricte, en dehors de laquelle les tribunaux, dévoués alors au pouvoir établi, ne permettaient à personne de s'avancer. Plus tard, il défendait devant les tribunaux d'appel ceux qui avaient pris part à la lutte.

C'est au milieu de ces préoccupations qu'il ne tarda pas à être éprouvé par des deuils privés, qui produisirent pour quelque temps la séparation de notre petite société des Ternes. Il adorait les siens et il fut cruellement frappé. La perte d'un premier enfant fut suivie à dix jours d'intervalle par une perte plus funeste encore, celle de sa mère, qui n'avait pu résister au chagrin et aux fatigues amenés par la maladie et la mort de son petit-fils. Hérold en éprouva une douleur extrême et il en parut longtemps accablé ; à tel point que ses amis en conçurent pour lui-même quelques craintes. Un chagrin analogue d'Ernest Picard, qui perdit aussi son premier-né, la mort de madame OUivier, survenue presque en même temps, tout contribua i nous disperser. Cependant, après deux ans, les besoins d'une affection commune et l'accord général de nos pensées nous réunirent de nouveau, plus nombreux même que par le passé, autour de madame Clama-

382 SCIENCE ET PHILOSOPHIK.

geran, qui avait remplacé sa mère, avec non moins de bonne grâce et de tendresse délicate.

Pendant ce temps, l'horizon s'était entr'ouvert et Taffranchissement de l'Italie avait eu lieu : satisfaction donnée à des sympathies , dont l'ingratitude même des obligés ne saurait nous faire renier la générosité ; elle avait modéré l'amertume des dix premières années de l'Empire et adouci les esprits.

On put entrevoir dès lors la séparation qui allait se faire dans l'opposition. Tandis que les uns de* meuraient irréconciliables et ne cessaient de poursuivre la restauration de Tordre légal et de la Republique, abattus par la force en 1851 ; d'autres pensaient qu'il valait mieux profiter de l'état présent pour constituer, sans violence et sans révolution, une nouvelle forme de gouvernement : l'Empire libéral. Le duc de Morny encourageait cette scission, et il ne tarda pas à exercer une influence personnelle et croissante sur Emile Ollivier, qu'il jugeait, non sans raison, appelé à devenir le représentant de cette évolution. Ces divisions trouvaient leur écho jusque dans notre petit groupe des Ternes.

Cependant Emile Ollivier se laissait chaque jour entraîner plus loin et il prenait (1864-1867) le rôle d'intermédiaire entre le gouvernement et l'opposi*

F. HÊROLD. 383

lion; il rêvait, je le répète, un empire libéral, qui aurait eu peut-être son jour et sa grandeur, sans la trahison du plébiscite et la folie de la guerre étrangère. Les contradictions internes entre cette conception et Torigine violente du régime auraient sans doute fini par en amener la ruine; mais ces causes eussent été lentes à se développer dans une France enrichie et engourdie par la prospérité matérielle. Quoi qu'il en soit, la plupart de nos amis refusèrent de s'associer à cette entreprise; Picard, Hérold, Clamageran repoussèrent tout contact avec un régime dont la tache d'origine leur semblait ineffaçable, et ils persistèrent dans l'unité de leur conduite et dans la logique de leurs sympathies républicaines.

Ainsi se divisèrent les hommes de liberté, et cette division funeste, quoique inévitable, nous a privés au jour de la catastrophe de quelques-unes de nos énergies les plus précieuses. Je ne prétends pas ici devancer le jugement de l'histoire, ni prononcer des paroles de blâme; mais aucun de ceux qui ont connu intimement Emile OUivier ne me désavouera dans l'expression du regret profond que nous a causé à tous cette grande puissance morale, cette grande force oratoire, vibrante et sympathique, désormais perdue pour la France.

Jusque-là, l'opposition avait été rassemblée par les liens d'une haine commune; elle se partagea donc, et Ton vit commencer la vraie campagne des républicains purs contre l'Empire, campagne soutenue par les comités et les journaux et renfermée dans la mesure étroite de la légalité. Les jurisconsultes y jouèrent un rôle capital, et Hérold au premier rang parmi eux.

Les débuts de cette campagne furent marqués par le procès des Treize (1864), procès dans lequel Hérold fut représenté par le ministère public comme le principal organisateur du mouvement et condamné à 500 francs d'amende, en compagnie de Garnier-Pagès, de Carnot et de leurs amis. Il avait donné dans cette affaire la mesure de ce caractère sincère et résolu, qui Ta toujours conduit à accepter la pleine responsabilité des ses actes. Sa popularité au dehors, sa considération parmi ses pairs mêmes en furent accrues, et il fut presque aussitôt élu membre du conseil de son ordre. En 1868^ il concourut avec Pelletan à fonder le journal la Tribune. Ainsi se poursuivait sa carrière, consacrée par des services incessants, qu'il était toujours prêt à rendre avec un zèle égal, de quelque lumière u de quelque obscurité qu'ils fussent entourés.

F. HÊROLD. 385

Pendant ce temps, la notoriété d'Hérold avait grandi avec l'âge, et le moment était venu pour lui d'entrer dans l'arène politique proprement dite, en passant par une nouvelle étape : la fonction de député. Tant de services rendus à la cause de la liberté justifiaient cette ambition, qui n'était autre, d'ailleurs, que celle de rendre de plus grands services. Elle exigeait même un sacrifice nouveau, celui d'une carrière assurée, honorée, lucrative. Hérold n'hésita pas.

Deux voies, alors comme aujourd'hui, s'ouvraient pour parvenir. On pouvait se présenter à Paris, ou dans une grande ville, en se couvrant de l'éclat d'une réputation faite, autour de laquelle l'opinion se rallie; ou bien en brusquant les sympathies par l'ardente manifestation de ces opinions simples et excessives qui séduisent les masses. On pouvait encore se faire nommer dans un département, après y avoir lentement conquis cette influence qu'assurent les services rendus et les relations personnelles. Hérold devait tenter tour à tour les deux voies, sans jamais sortir des bornes légitimes.

Appelé dans le département de l'Ardèche, par les sympathies de ses amis politiques, il s'y présenta aux élections de 1869; mais il obtint seule* ment 12400 voix au second tour de scrutin, contre

19000 données au marquis de la Tourrette, candidat officiel .

Ce fut ainsi qu'Hérold fut conduit à se faire dans l'Ardèche une situation locale : il y acquit une modeste propriété et groupa autour de lui Topposition protestante et libérale. Il poursuivait lentement cette campagne électorale, appuyée sur les dévouements publics et privés, lorsque éclatèrent le coup de foudre de la guerre de 1870 et les désastres de rinvasion.

sous LA RÉPUBLIQUE

Les jours étaient venus : l'Empire était tombé sans gloire dans la guerre qu'il avait provoquée , et la France menaçait de s'abîmer avec lui, lorsque quelques hommes courageux saisirent le gouvernail abandonné. Aucun d'entre eux n'avait d'illusion sur l'étendue de la catastrophe ni sur l'impossibilité d'un retour déflnitif de la fortune ; mais, dans les cas extrêmes, le désespoir est parfois le meilleur conseiller. Il était nécessaire de relever la patrie et de tâcher de sauver au moins l'honneur par une résistance héroïque, il fallait montrer que la honte et la lâcheté des chefs de la nation n'avaient pas flétri tous les cœurs. Ce sont les dévouements et les

énergies suscités dans ce moment suprême qui ont fourni à la France le ressort moral de sa régénération. La République a puisé dans les profondeurs du sentiment national surexcité cette force souveraine qui a fini par vaincre tous les artifices des politiciens réactionnaires.

Hérold fut au premier rang parmi les derniers défenseurs de la patrie. Dès le 4 septembre, il était, à THôtel de Ville, Tun des secrétaires du gouvernement delà Défense nationale, et, presque aussitôt, il fut nommé secrétaire général du ministère de la justice, c'esl-à-dire, en réalité, ministre en l'absence du titulaire, M. Crémieux ; après le siège» il eut un moment le titre de ministre de l'intérieur.

Son caractère et ses antécédents ne le tournaient pas vers les affaires militaires, qui ne jouèrent d'ailleurs dans Paris assiégé qu'un rôle négatif et parfois désastreux. Mais il s'occupa dès lors de cette réforme judiciaire, qui n'a pas cessé de faire obstacle à la République, et il eut au moins la satisfaction de faire établir la liberté de l'imprimerie et abroger l'article 75 de la Constitution de l'an viii, article depuis longtemps attaqué, sur la responsabilité des fonctionnaires. Ces réformes sont restées.

Cependant les services mêmes qu'il avait rendus, tandis qu'il était enfermé dans Paris, devinrent

fatals à ses ambitions. Lors des élections générales à l'Assemblée nationale, il ne put soutenir en personne sa candidature, proposée de nouveau dans le département de l'ArdèchCy et il échoua avec 30000 voix contre une liste de fusion. En ces heures de défaillance le pays, épuisé par la guerre et démoralisé par la défaite, ne recherchait plus que les partisans de la paix à tout prix.

Hérold ne fut pas plus heureux à Paris, lors des élections complémentaires du 2 juillet. La situation même de conseiller d'État, que lui avait donnée H. Thiers dans la commission provisoire (avril 1871), tomba à son tour au jour des élections définitives, faites par TAssemblée nationale en juillet 1872. La réaction grandissante, fortiGée par la double terreur de l'étranger et de la Commune, se tournait contre ceux qui avaient défendu la patrie aux jours de nos malheurs; elle les poursuivait avec un acharnement d'ingratitude, que l'on retrouve trop souvent dans l'histoire et que Hérold devait encore rencontrer, à sa dernière heure, jusque parmi ceux pour qui il avait lutté toute sa vie.

Ainsi repoussé des premiers rôles, alors que l'intérêt même de l'État aurait dû, au contraire, le faire rechercher, Hérold revint à son point de départ et il se retrouva dans Topposition. Là, comme

toujours, il s'associa à l'œuvre commune, plutôt qu'il n'y apporta une initiative inattendue ou des inventions personnelles.

Il fut l'un des plus méritants dans cette longue et tenace lutte légale contre la réaction monarchique et cléricale; lutte qui a fondé définitivement la République, parce que les républicains ont réussi à convaincre la France que le nouvel établissement était à la fois la dernière étape de la Révolution et l'espérance suprême de la patrie, en dehors de laquelle on ne pouvait plus rencontrer que les aventures et les convulsions, Tanarchie intérieure et l'intervention de l'étranger.

Aumoisde décembre 1872, Hérold était élu conseiller municipal par l'arrondissement de Charonne. Il joua dans le conseil un rôle de quelque importance, par la fermeté et la modération de son allure républicaine, qu'il maintenait à la fois contre les réactionnaires et les intransigeants. Il répondait si bien à l'esprit moyen de cette assemblée, qu'il fut élu cinq fois vice-président. Il soutint avec les citoyens sensés la candidature de Rémusat contre Barodet; et, lorsque le succès de ce dernier eut amené la chute de M. Thîers, Hérold fut le premier signataire de la protestation contre les tentatives de restauration monarchique (novembre 1873).

F. HËROLD. 391

Parmi ses actes comme conseiller municipal, je signalerai sa proposition d'attribuer une subvention annuelle de 300 000 francs aux établissements d'enseignement supérieur du département de la Seine (novembre 4875) : proposition généreuse, qui aurait associé la ville de Paris aux plus hautes directions philosophiques et scientifiques de l'esprit humain. C'est là, d'ailleurs, un ordre de dépenses et d'encouragement auquel la plupart des grandes capitales de l'Europe tiennent à honneur de participer. La ville de Paris y était restée trop étrangère sous l'administration matérialiste d'Haussmann, tout entière concentrée dans des préoccupations de voirie publique. Le Paris républicain a eu l'honneur de remettre l'instruction primaire à sa place et d'y consacrer un budget digne de cette grande cité : ni par la dépense, ni parles résultats, Paris aujourd'hui ne le cède sous ce rapport à personne. Mais il eût été digne d'en faire autant pour l'enseignement supérieur, qui est la véritable source de toute initiative sérieuse, de tout progrès matériel et moral dans l'humanité. Hérold comprenait mieux que personne, en raison de son éducation et de l'élévation naturelle de son esprit, qu il dût en être ainsi, et ses collègues adoptèrent sa proposition. Mais elle rencontra l'obstacle toujours présent des sourdes oppositions réac-

892 bClENGE ET PHILOSOPHIE.

tionnaires. Il fallait, pour que la proposition devint définitive, l'approbation du ministre de Tintérieur: or l'un des derniers actes de M. Buffet, au moment de quitter le ministère, fut d*annuler le crédit. Ainsi tomba une idée large et généreuse, et il est regrettable qu'elle n'ait pas été reprise depuis : à la condition, toutefois, qu'elle ne soit pas soustraite au contrôle des hommes compétents et détournée de sa large destination par Tarbitraire du favoritisme et les prétentions jalouses des vanités individuelles.

Mais revenons à la carrière politique d'Hérold. Sa situation grandissait de jour en jour. La République était sortie du provisoire, par la proclamation de la Constitution de 1875. Les élections sénatoriales de la Seine en 1876 se firent en vertu de la nouvelle Constitution; Hérold y fut porté, sous le double patronage de MM. Thiers et Gambetta. Il fut élu un des premiers et il vint siéger dans la gauche républicaine, à laquelle il devait rester associé jusqu'au dernier jour. Là, il ne devait pas larder à retrouver, encore une fois, son rôle d'organisateur de la résistance légale, rôle dans lequel il excellait par la modération de son esprit et la netteté avec laquelle il traçait les limites de l'action qu'il s'agissait de poursuivre.

Le 16 mai avait interrompu le développement

F. HËROLD. 393

régulier et paçiûque des idées républicaines, et le Président de la République avait entraîné le Sénat à Toter la dissolution de la Chambre des députés (juin 1877) : faute grave qui a été l'origine d'un certain affaiblissement dans l'autorité morale de ce grand corps. Hérold Tut, avec MM. Calmoo et Peyrat, l'un des trois présidents du comité des gauches du Sénat, comité chaîné de soutenir la lutte. Ce fut peut-être là le point culminant de la carrière d'Hérold, celai où il exerça le plus d'influence. Avec quel zèle et quelle activité, sans ménager ni sa fortune ni sa santé, il agit dans cette circonstance et sut soutenir dans la France entière la résistance aux pressions administratives, surexcitées par la passion politique et le désir de réussir à tout prix : c'est ce que savent les témoins de sa vie. Cependant il n'abusa jamais du pouvoir presque discrétionnaire que son parti lui avait conûé. Je me rappelle un incident singulier et caractéristique de ces temps troublés, où le sentiment du juste et de l'injuste faiblissait dans certaines âmes sous les ardeurs des passions politiques. Un jour, l'un des défenseurs de la République dans les déparlements du Midi, employé dans la magistrature coloniale, vint faire à Hérold une étrange proposition, t Le département de "*, où j'ai mes amis, est terrorisé en ce moment par des bandes

du SCIENCE ET HHILOSOPHIE.

légitimistes qui parcourent les villages,; si vous voulez mettre à ma disposition quelques milliers de francs, je me charge d'organiser une contre-bande, qui opérera en sens contraire au nom de la République. » Je n'ai pas besoin de dir« quel accueil Hérold fit à cette proposition, qui atteste l'état d'excitation et d'anarchie où le 16 mai avait jeté la France.

J'avais pu voir, quelques années auparavant, pendant un petit voyage que nous limes ensemble, en 1873, dans la vallée du Rhône, avec quelle sagesse Hérold savait à la fois grouper les sympathies et maintenir dans les limites de l'action légale l'énergie des convictions républicaines, si chaudes dans ces régions. J'entends encore ses entretiens avec les gens d'Aubenas, dévoués à la cause ; et j'ai présente notre rencontre à Rochemaure, au pied du volcan éteint de Chenavari, devant les aiguilles basaltiques qui portent les ruines du château féodal : nous fûmes abordés par un boucher, républicain ardent, dont le langage exubérant et la défiance naïve rappelaient la violence des passions démocratiques de Marseille.

Tant de zèle et de dévouement ne resta pas stérile. Nul peut-être n'eut plus de part qu'Hérold à l'élection de la majorité républicaine qui sortit des urnes d'octobre 1877. Ce ne fut pas, comme on sait, le

terme de la lutte; mais, tant que se poursuivit refibrt de la réaction monarchique, tant qu'elle refusa de reconnaître sa défaite et qu'elle persista dans ses rêves de coup d'État, Hérold demeura sur la brèche, prêt à tout et disposé à pousser la résistance jusqu'aux extrémités. Heureusement cette douleur nous fut épargnée ; la réaction recula, au moment d'allumer dans la France un incendie plus général et plus terrible que celui de 1830.

II semblait que Hérold dût être appelé aussitôt dans le nouveau ministère, ou parmi ses auxiliaires les plus prochains. Mais le maréchal Mac-Mahon, alors même qu'il renonçait honnêtement aux résolutions fatales, n'avait pas abdiqué toutes ses répugnances contrôles amis de la République. En janvier 1879 seulement, au moment de se retirer, il contresigna à regret la nomination de Hérold comme préfet de la Seine.

Page 1