LA PRÉFECTURE DE LA SEINE
C'est dans ses fonctions de préfet que Hérold a donné toute sa mesure, en manifestant sous un nouveau jour ses capacités d'homme d'État : la mesure eût été plus large encore si son activité n'avait pas été subordonnée à la pleine possession d'une santé déjà ruinée par tant d'eflbrts, d'émotions et de sacrifices. Trois choses ont caractérisé la préfecture de Hérold : sa sympathie pour les idées modernes, son accord sincère avec le conseil municipal et la population parisienne, enfin sa grande habileté d'administrateur. — De celle*ci, il ne m'appartient pas de parler ; mais les deux premiers points veulent être relevés.
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Le rôle du préfet de la Seine, on le sait, n'est pas un rôle ordinaire. Non seulement il représente le pouvoir central, qui Ta délégué; mais il remplace le chef de la municipalité, le maire, choisi dans toute autre commune parmi les élus de la cité. Ce double rôle engendre une certaine délicatesse dans les rapports du préfet de la Seine avec le conseil municipal. Cette population parisienne, si mobile, si généreuse, si avide de progrès et de changements, est par là même difficile à gouverner ; elle est prompte à entrer en opposition contre ceux qui la dirigent. Elle oublie volontiers la continuité nécessaire des institutions, pour réclamer l'exécution immédiate des réformes. De là sa méfiance instinctive contre les administrateurs, même les plus honnêtes et les mieux intentionnés. Trop souvent ceux-ci sont amenés à entourer leur action de mystère, afin d'éviter qu'elle ne soit paralysée, soit par l'intervention des intérêts privés, soit par des oppositions, nées d'une vue partielle des choses à leurs débuts et que leur développement complet dissipera. Au contraire, les citoyens réclament que tout se fasse au grand jour. Ils craignent, et cette crainte n'a peut-être pas toujours été sans fondement, que le secret administratif ne masque la poursuite de vues contraires à la liberté ou au bien public.
Par une rare prérogative, à force de droiture dans ses intentions, de franchise et de bonne foi dans ses décisions, de netteté dans Texécution, Hérold avait réussi à désarmer ces méfiances et à marcher presque toujours d'accord avec un conseil maoicipal dont il partageait les convictions généreuses, sinon même les passions et les préjugés. Cependant la facilité de son caractère a fait parfois illusion sur l'énergie morale de sa nature. Il ne faisait aucun sacriGce à une vaine popularité ; mais il avait pour principe de laisser la volonté du conseil se développer et régler les choses de sa compétence en toute liberté; sans autre limite que la loi, ce régulateur et cette condition suprême de la stabilité dans les régimes démocratiques. Celte limite, d'ailleurs, Une la révélait pas après coup, comme par surprise et presque en trahison, pour arrêter brusquement un courant auquel on s'était abandonné avec confiance. Au contraire, il prévenait d'avance et dès les premiers mots ; puis, si le conseil persistait, le moment venu, sans vain défi et conformément à ce qu'il avait annoncé d'abord, il faisait annuler la délibération. C'est ainsi qu'il maintenait avec fermeté dans la pratique les principes généraux de notre droit public et de notre organisation centralisée, principes en dehors desquels l'unité française ne tarde-
rait pas à se relâcher et i se dissoudre, au milieu de la lutte anarchique des iaiérâts contraires des communes.
Son principal appui, le motif fondamental de la confiance réciproque qui exista toujours entre Hérold et le conseil municipal, ce fut la communauté de sentiments sur les matières religieuses, spécialement en ce qui touche les relations de l'Église catholique avec la ville de Paris.
La lutte qui s'est engagée sur ce point sera jugée plus tard comme l'un des traits les plus frappants de notre époque; c'est elle peut-être qui imprimera - à la Gn du xix* siècle son principal caractère dans l'histoire de l'humanité. 11 s'agit, en effet, d'un problème qui n'a jamais été posé si haut dans l'ordre social et philosophique. Une société peut-elle vivre sans religion oFQcielle, sans appui surnaturel, sans préjugés, comme aurait dit Voltaire, en un mot en tirant tous ses principes d'action de la seule autorité de la science et de la raison? Une telle conception, entrevue dès le xvii' siècle, faisait frémir d'horreur Bossuel et les hommes de son temps. Jusqu'à notre époque, peu de politiques en aucun pays ont osé l'envisager de sang-froid. Tel est cependant l'avenir Ters lequel la France et bientôt sans doute avec elle toute l'Europe civilisée sont entraînées par ui
rant chaque jour plus irrésistible. Les mobiles fondamentaux des actions des hommes semblent avoir changé; les dogmes positifs des religions établies ont perdu toute créance, aussi bien parmi les gens instruits que dans les masses ouvrières qui remplissent nos villes.
Qu*on l'approuve ou qu'on le blâme, qu'on s'en réjouisse ou que l'on s'en afflige, il n^en est pas moins certain que les croyances religieuses ne sont plus, comme autrefois, la base de l'ordre social et de la moralité humaine ; et cependant les sociétés ne se sont pas écroulées dans le désordre et la corruption. La somme de vertu et de dévouement qui est dans le monde n'a pas diminué. Loin de là : rhistoire de notre temps prouve que l'amour du bien, l'honneur, le goût des devoirs de famille, aussi bien que le respect des devoirs publics, ne sont ni moins répandus dans les masses, ni moins efûcaces dans les âmes d'élite : elles y ont même pris comme une dignité et une noblesse plus haute, en rejetant l'appui trompeur des opinions chimériques et des superstitions d'autrefois. Certes, il y a et il y aura toujours bien des défaillances, bien des fautes, bien des crimes dans les sociétés humaines. Mais la population de nos grandes villes n'a pas perdu le sens de rhonneur et du dévouement, pour s'être détachée
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des vieux dogmes. Au contraire, il semble que la moralité soit surtout une question de race et d'éducation générale, plutôt que de croyances positives : les pratiques superstitieuses des vieilles religions n'empêchent guère les défaillances de leurs partisans. En fait, parmi les races du midi de TEurope, elles paraissent plutôt diminuer la moralité que la fortifier, en affaiblissant le sentiment de la responsabilité. Mais la séparation entre la société purement civile de l'avenir et les sociétés théocratiques du passé n'est pas facile à accomplir.
Les naturalistes ont reconnu dans ces derniers temps qu'il existe uiie classe de végétaux, les lichens, êtres complexes, formés par l'association d'une algue, qui pourrait subsister par elle-même, et d'un champignon parasite, étroitement entrelacés. Ces deux êtres en sont venus à vivre d'une vie commune, dans laquelle l'algue, dépouillée de son autonomie, sufGt par sa matière verte à entretenir la vie commune d'un être hybride.
On pourrait dire que c'est là l'image des sociétés humaines, envahies depuis tant de siècles par le parasitisme des religions. Le grand et original effort de notre temps est d'opérer le départ entre les éléments primordiaux de l'humanité vivante, active et laborieuse, et ceux du parasite, greffés sur elle et
entrelacés jusque dans les dernières profondeurs de noire vie publique et privée. Certes, un tel résultat ne saurait être atteint sans quelque déchirement, et sa poursuite exige la lenteur et la prudence méthodique d'une opération chirurgicale.
Le succès déûnilif de Tenlreprise, engagée depuis le xvr siècle, par des forces morales et intellectuelles de plus en plus prépondérantes, ne paraîtra guère douteux au philosophe. Mais il faut éviter à tout prix la violence, qui est contraire à la justice et qui provoque les réactions; il faut surtout éviter de froisser ces âmes délicates et pures, qui ont identifié leur cire moral avec la vieille organisation théocratique, aussi bien que ces esprits honnêtes, prompts au vertige et hostiles aux brusques changements.
Aux uns, il faut faire comprendre que la société laïque est établie sur des bases plus larges et moins sujettes à trembler que les vieilles théocraties. Aux autres, plus respectables encore à mes yeux, il convient d'expliquer que la pureté morale qui les domine existe par elle-même, indépendamment de toute afrirmalion arbitraire et dogmatique. Ils seront à nous, le jour où ils seront convaincus que la solidarité et la fraternité humaines constituent un idéal plus haut et plus profond que la charité tant vantée des vieux âges. Mais évitons à tout prix de les blesser
par la violence des compressions, ou par la brutalité des calomnies.
Étrange retour de l'histoire I Le catholicisme est aujourd'hui poursuivi des mêmes accusations de bassesse et d'immoralité; il est, disons-le fi'anchemeat, victime de ces mêmes calomnies qu'il a invoquées autrefois contre le vieux culte poétique et naturaliste de l'antiquité. Dans les déclamations de la presse anticléricale, on croirait parfois entendre comme un écho des infamies reprochées au pa^nisme par Lactance et par Tertullten. Les Pères de l'Église, eus aussi, ont abusé de ce procédé de polémique, qui consiste à reprocher à un culte les sottises et les crimes de quelques-uns de ses adeptes, à s'armer de l'ineptie des supersltlions locales contre des croyances longtemps respectées, qui ont eu leur grandeur et leur rôle dans l'histoire de l'humanité. Les mensonges à l'aide desquels le catholicisme a ameuté les peuples pendant tant de siècles contre les savants el les philosophes, les accusations imaginaires au nom desquelles il a immolé tant de milliers de victimes au moyen âge, sont aujourd'hui retournées contre lui. Si la voix qui demande du sang retentit encore parmi ses partisans l fanatiques, cependant les vrais libres penseu tenus à montrer plus d'impartialité qu'il
jamais eu et à reconnaitre le rôle utile qu'il a pu jouer autrefois dans le développement moral de rhumanité. Mais cette haute justice fait partie des résultats théoriques de la science moderne. Dans la pratique, Theure de la laïcisation est venue, et notre société est sur le point de rompre ses derniers liens.
Hérold le comprit mieux que personne. Héritier des traditions philosophiques et politiques de notre siècle, il se jeta avec ardeur dans le mouvement destiné à assurer à l'instruction populaire son autonomie.
Ce mouvement a soulevé les protestations les plus vives de la part des catholiques menacés dans une longue possession, qui jusque-là avait été à peine troublée, même au temps de la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe. En 1850, ils avaient fait consacrer légalement l'oppression de l'enseignement populaire. Non contents de ce succès et prompts à saisir toute circonstance favorable, ils avaient cimenté leur pouvoir, après 1870, par de nouveaux artifices, abusant de l'afTaiblissement du gouvernement central et profitant de nos désastres mêmes.
Un tel pouvoir ne pouvait durer, et le principe même de leur réclamation ne saurait être accepté. On ne saurait regarder comme une persécution la perte du droit de tyranniser les consciences, 11 y a
là une méprise, une duperie singulière, qui s'est produite trop souvent dans l'histoire contemporaine et dans laquelle notre génération, éclairée par les événements de 1850, ne saurait retomber, c Nous ?ous avons demandé la liberté, s'écriait alors l'un des défenseurs les plus autorisés du cléricalisme, nous vous l'avons demandée, quand vous étiez au pouvoir, parce que c'était votre principe; aujourd'hui nous vous la refusons, parce que c'est le nôtre ; nous ne devons tolérer que la liberté du bien. » Laisser l'indépendance à toutes les opinions, c'était, à l'écouter, insulter, opprimer la religion, et cette plainte s'entend encore à Rome. Rome, en effet, est troublée par là dans ses pratiques traditionnelles d'oppression. Le Compelle intrare a toujours été l'une des maximes fondamentales de TÉglise ; interrogez, même à l'heure présente, ses chefs les plus autorisés, et vous ne tarderez guère à les amener à avouer que c la dureté des temps » les oblige seule à y renoncer.
Telle n'est pas la devise de la civilisation moderne ; mais elle a, au contraire, le devoir de sauvegarder les pauvres, les enfants, les malades, les mourants, contre des habitudes traditionnelles d'oppression. C'est au nom de la liberté des consciences qu'il importe de mettre un terme à une trop longue
intolérance et de cesser d'imposer à tous les pratiques religieuses par le concours du bras séculier, c*est-à-dire du pouvoir civil.
A ce point de vue, disons-le hautement, la campagne entreprise par Hérold et parles municipalités des grandes villes est légitime. Mais on doit veiller avec le plus grand soin à ce que l'exclusion des pratiques religieuses obligatoires, dans toute la série des actes de la vie civile, ne dégénère pas en provocation ou en persécution contre des sentiments sincères, et dont on ne saurait méconnaître ni la légitimité ni la grandeur morale. La limite est parfois délicate à tracer, et peut-être sous ce rapport des fautes ont-elles été commises. Je veux parler de Tenlèvement public des crucifix dans les écoles. Sur ce point, les ordres de Ilérold avaient été dépassés, par zèle ou par maladresse : il le reconnaissait; la maladie l'avait empêché de surveiller les détails d'une exécution intempestive. La chose une fois faite, avec sa résolution naturelle, il eut la générosité de couvrir des agents qui l'avaient compromis. Mais, en désavouant quelques abus regrettables, il convient de maintenir le principe.
Posons nettement la question.
Il ne s'agit pas de s'opposer à des actes religieux que la conscience d'un citoyen regarde comme né-
cessairef!, quelque opinion que l'on puisse avoir soî-mème à cet égard; mais il convient d'empêcher qu'on en imposeà tous indistinctement la pratique dans les lieux publics. Nous oublions trop vite le passé. Jusqu'à la fin du xviii* siècle, cette pratique était obligatoire, même dans la vie privée : chacun devait faire ses P&ques et recevoir les derniers sacrements; et la liberté du reîas n'a pas été entière sous la Restauration. Aujourd'hui, ia vie privée est devenue libre; mais les actes de. la vie publique sont demeurés enchaînés jusqu'à ces derniers temps. La mairie, l'école, l'hôpital, le cimetière doivent être séparés de toute attache religieuse obligatoire, c'està-dire qu'ils doivent être purement laïques. Il convient de prévenir désormais l'oppression du faible, du malade, de l'enfant, si longtemps érigée en principe et en maxime d'État dans les pays catholiques. Voilà l'œuvre à laquelle Hérold s'était voué et qu'il a poursuivie et à peu près entièrement accomplie à Paris : ce sera l'un des caractères les plus marquants de son administration dans l'histoire de notre temps. 11 y fut ûdèle jusqu'à la mort.