LA FIN
Ainsi, après une longirc suite de services rendus à la patrie, à la liberté, à la démocratie, Ilérold était arrivé à Tune de ces situations élevées qui permettent à un homme de jouer un rôle dans Tbistoire et d'intervenir dans les destinées de son pays: ses ambitions étaient satisfaites, ambitions légitimes qui avaient eu pour mobile, non la poursuite de vains honneurs et le désir stérile d'une autorité prépoterne, mais l'amour du bien public et la volonté d'y conformer la direction des choses administratives. Mais, éternelle vanité des desseins et des félicités humaines ! à peine avait-il eu le temps d'exercer cette direction, depuis si longtemps désirée, que
les signes précurseurs d'une fin prochaine apparurent, signes trop visibles pour ses amis comme pour lui-même.
Le mal venait de loin. Dès 1875, une maladiegrave Tobligea de subir une suite d'opérations, auxquelles il eût succombé sans Thabileté consommée de son ami, le D' Labbé. Sa fermeté ne fut jamais troublée par un danger dont il avait pleine conscience, c Mon ami, me disait-il plus tard, vous ne savez pas dissimuler; je lisais jour par jour sur votre visage inquiet la gravité de mon état. > C'était le signe d'une affection organique profonde, le diabète, dont il était atteint à son insu depuis plusieurs années.
Il se rétablit pourtant, et il ne tarda pas à être mis en demeure de déployer une activité plus grande que jamais, lors des événements du 16 mai. L'excitation de cette lutte sans relâche, où il fut comme le centre du mouvement électoral de la France entière, le soutint contre des fatigues accumulées; mais non sans user davantage les ressorts d'une constitution faiblissante. Une fois préfet, il se donna tout entier au travail de sa nouvelle fonction, prolongeant jusqu'au milieu de la nuit la lecture des dossiers et l'examen des affaires.
C'est dans cet état de tension d'esprit qu'il fut frappé au cœur par la maladie et la mort de l'un de
ses enfants, son jeune ûls Georges, le préféré peutêtre, à cause de sa ressemblance avec son grandpère le musicien. Cette jeune existence fut fauchée dans sa fleur, à la suite d'une longue et douloureuse maladie.
Hérold ne se consola jamais de cette perte. Depuis, sa santé demeura toujours languissante. Il s'enfonça dans un travail redoublé, pour étourdir sa douleur, c Je le vois sans cesse devant moi, disait-il, dès que je cesse de travailler. »
En vain, il chercha à relever ses forces par des séjours aux eaux de Vais, la vallée aux volcans éteints, aux chaussées basaltiques. Tune des régions les plus pittoresques de la France ; par des voyages en Italie, pays de prédilection pour cet esprit artistique, et où il avait retrouvé plus d'une fois le calme intellectuel et moral, si difficile à conserver dans les surexcitations incessantes de la vie parisienne.
L'hiver de 1879 à 1880 amena un déclin déGnilif. Atteint d'une bronchite grave et tenace, il consentit à peine, vers le printemps, sur les instances réitérées des siens, à prendre quelques semaines de congé qu'il passaà Arcachon. Cette nature diligente, peu encline à la contemplation philosophique, ne pouvait supporter la solitude. H ne savait pas s'absorber dans la nature et retremper dans la vue une et
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changeante des choses les ressorts de sa vie morale. 11 avaity pour se soutenir, besoin d'une activité obligatoire.
Il revint bientôt à Paris, un peu ranimé par le repos et la douceur du climat du Midi, mais sans se faire d'illusion sur la gravité d*un état physiologique qui devenait chaque jour plus menaçant.
Il eût pu vivre sans doute quelques années de plus, s'il eût consenti alors à tout quitter, avant que l'afTaiblissement de ses organes, minés sourdement par la maladie, devint irréparable. A ce moment critique, quelques-uns de ses amis, sollicités par le calme avec lequel il envisageait son état, osèrent lui dire franchement la pénible vérité.
€ Non, sans doute, répondit-il, il ne me plaitpas de mourir avant Theure, en laissant ma famille sans appui, mes enfants non élevés. Mais j'ai entrepris une œuvreque je veux poursuivre jusqu'au bout. Je resterai et j'altendrai ma destinée, i Parmi ceux qui ont goûté cet âpre fruit de la politique active, il en est peu qui aient eu la résignation de s'en détacher d'eux-mêmes et sans y être obligés par la nécessité.
Ainsi Hérold refusait de se retirer de l'arène où il avait combattu ce grand combat, qui dure et qui durera éternellement entre l'esprit nouveau et les
vieilles tyrannies, entre la science moderne et l'ignorance traditionnelle, entre la libre pensée et la superstition. A dater de ce jour, la funèbre question ne fut plus posée entre nous. Quelques allusions voilées, parfois réchange d'un sourire attristé montraient cependant que cette pensée était toujours présente au fond de son esprit. Cette nature vaillante n'en jouissait pas moins jusqu'au bout des derniers jours de son activité. 11 sentait la mort venir lentement, avec cet esprit résolu qu'il avait porté dans tous ses actes; ce n'était pas sur luimême qu'il s'affligeait, mais sur sa femme, sur sa sœur, qui contemplaient les progrès du mal avec une tristesse inexprimable. Mais pour lui-même il avait la sérénité du sage, qui accomplit son devoir et poursuit son œuvre jusqu'au bout, prêt à se coucher dans le sillon pour y mourir, sans vaine plainte et sans vaine espérance.
Cependant son esprit pratique et naturellement optimiste ne s'arrêtait pas longtemps sur ses sombres perspectives; il ne croyait pas d'ailleurs le terme si prochain. Ce terme apparut dès le commencement de décembre aux compagnons affectueux qui observaient le malade avec la sollicitude d'une tendresse inquiète. L'échec même de sa candidature de sénateur inamovible ne l'affecta pas plus qu'il ne
convient, et nul mot ne sortit de sa bouche, q trahit l'amertume causée par la trahison d'anciei amis et la méconnaissance des longs services rendi à la cause républicaine. Il regardait son avenir po! tique avec plus de confiance peut-ëlre que la durt même de sa vie. Quelques jours avant sa mort, il n partait encore de sa candidature dans les Pyrénée. Orientales, dernier sourire d'espérance qui éclai: son intelligence près de s'obscurcir.
Il travaillait encore ce jour-là, courbé sur di dossiers que ses yeux affaiblis avaient peine à lin et s'occupant^ du personnel des hôpitaux conQés ses soins. Mais ce fut le suprême éclair de voloot