CHAPITRE VII
Les conditions matérielles et morales d’existence de la production sous le régime de la concurrence industrielle.
La concurrence vitale sous sa forme industrielle. — Qu'elle est avantageuse à l’espèce, en donnant la victoire aux plus capables. — Conditions matérielles et morales auxquelles cette victoire peut être obtenue. — Intervention de plus en plus nécessaire du sentiment du devoir.
L’aplanissement successif des obstacles qui limitaient et localisaient les marchés, les a rendus accessibles aux industries de tous les peuples; mais elles s’y sont trouvées par là-même en concurrence. Dans cette lutte qui s’est engagée entre elles — lutte dont l’arène va s’agrandissant à chaque progrès de la sécurité, des moyens de communication, et, d'une manière générale, de l'outillage et des procédés industriels, — la victoire demeure aux plus capables, c'est-à-dire à
celles qui peuvent fournir leurs produits ou leurs services en meilleure qualité etau plus bas prix. Nous n'avons pas besoin de démontrer que cette victoire est utile à l'espèce, en ce qu’elle a pour résultat de lui procurer la plus grande somme de matériaux de réparation de ses forces vitales en échange de la moindre dépense. Mais à quelles conditions peut-elle être obtenue?
Ces conditions sont de différentes sortes :
1° Il faut que les entreprises de production puissent s'établir, s'organiser et se multiplier librement, et que ceux qui les établissent ou les mettent en œuvre soient assurés de conserver les instruments de leur industrie et de jouir euxmêmes de ses fruits; en un mot, qu'avec la liberté ils possèdent la sécurité. Or la sécurité implique la reconnaissance d’une série de droits et l’accomplissement d’une série de devoirs : reconnaissance de la propriété des instruments de la production et des produits; devoir de respecter cette propriété, dans tous les états où elle se trouve et dans toutes les opérations auxquelles elle donne lieu : vente, location, prêt, nantissement, etc.;
2° Pour qu’une industrie puisse soutenir la concurrence de ses rivales, il faut qu’elle perfectionne continuellement son outillage, ses pro-
cédés, ainsi que le mécanisme et l'organisation de ses entreprises. Ces progrès nécessaires ont leur source dans les découvertes de la science et dans l’application de ces découvertes à l'industrie. Découvertes et applications où « inventions » ne s’opèrent encore qu’à la condition de la reconnaissance de la liberté de la science, de la propriété des découvertes et inventions, dans ses limites naturelles, et du devoir de respecter l'une et l’autre ;
3° Toute industrie a besoin de la coopération du capital et du travail, et l’un et l’autre exigent pour être créés et mis au service de la production l’accomplissement d’une série de devoirs.
Le capital consiste dans l’avance des matériaux et des subsistances nécessaires à la création d’un produit ou d’un service, et cette avance devient de plus en plus considérable à mesure que l’industrie se perfectionne et se développe. Pour que le service de la locomotion à la vapeur, par exemple, puisse être mis à la disposition de ceux qui en ont besoin, pour qu’un voyageur ou un colis puisse être transporté de Paris à Londres, plus rapidement et à meilleur marché qu'il ne l'était avec les anciens instruments de locomotion, il a fallu construire à grands frais un chemin de fer, le garnir d’un matériel coûteux, et
le faire desservir par un personnel nombreux et pourvu d’aptitudes et de connaissances spéciales. La construction du chemin de fer et l'acquisition du matériel ont exigé une dépense préalable de quelques centaines de millions. L'entretien et le renouvellement de la voie, des bâtiments, des locomotives, des vagons, etc., les appointements et les salaires du personnel, exigent, de même, annuellement, une forte dépense. Toutes ces dépenses sont couvertes ou doivent l'être, pour que l’entreprise puisse continuer à fonctionner, par les prix de transport que paient les voyageurs et les expéditeurs de marchandises. Mais il a fallu en faire l'avance, et cette avance a exigé la constitution d’un capital proportionné à la dépense. Ce capital, les entrepreneurs du chemin de fer l'ont demandé au public capitaliste, qui le leur a fourni, par fractions, sous la forme d’une somme de monnaie. Cette somme de monnaie, les entrepreneurs l’ont employée, par voie d'échange, à l'acquisition du matériel et à la rétribution du personnel, nécessaires à la production du service des transports. Mais d'où provenait-elle ? Comment le public d'actionnaires et d’obligataires qui avait fourni par fractions de quelques centaines de francs cette somme de quelques centaines de millions, se l'était-il pro-
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curée ? Par le travail et l'épargne. Au lieu d'employer à la satisfaction de ses besoins actuels la totalité de son revenu — lequel à sa source immédiate ou originaire dans le travail, — chacun en avait épargné une partie. Sous l’influence de quels mobiles ? Les mobiles de l’épargne sont de différentes sortes. On épargne soit en vue d'augmenter son revenu, en employant la somme épargnée à développer son industrie et à accroître ainsi le montant de ses profits, ou en la prêtant en échange d’un intérêt ou d’une part de bénéfices, soit encore, lorsqu'on ne peut ni l'employer ni la prêter, pour la mettre en réserve en vue de pourvoir à des besoins futurs. Or, dans ces considérations qui déterminent l'épargne, le devoir tient une large place : devoir de pourvoir aux frais d'entretien et d'éducation de ses enfants, devoir de subvenir à sa propre subsistance pendant la période improductive de la vieillesse, de manière à ne pas tomber à la charge d'autrui, etc., etc. Mais toute épargne implique une privation, partant, une lutte contre les besoins actuels et les satisfactions qu'ils demandent avec plus ou moins d'énergie. A cette impulsion des besoins actuels, il faut opposer une autre impulsion assez puissante pour la surmonter, et celle-ci ne peut provenir que
d’une force morale puisée dans le sentiment du devoir. C'est à cette condition seulement que l'épargne devient possible, que les capitaux peuvent se produire.
Cependant, il ne suffit pas que les capitaux soient produits pour qu’on les mette au service de la production, soit en les employant directetement à sa propre industrie, soit — ce qui devient de plus en plus le cas ordinaire sous l’influence des progrès de l'industrie — en les confiant à des tiers qui se chargent de les employer. Il faut, pour que l'épargneur consente à se dessaisir de son capital, qu’il y soit déterminé par la perspective d'une rétribution sous la forme d’un intérêt, d’un profit ou d’un dividende. Que représente cet intérêt, ce profit ou ce dividende ? Il représente une compensation pour la privation que l’épargneur s’impose en se dessaisissant de son capital, ou, ce quirevient au même, pour le dommage auquel ce dessaisissement peut l’exposer ; il représente encore et surtout, une compensation pour le risque qu'il subit en prêtant son capital ou en l’engageant dans une entreprise quelconque. Privation etrisque doivent ètre couverts, avec adjonction d’un bénéfice qui peut être infinitésimal mais qui est indispensable pour déterminer l’épargneur à mettre son
capital au service de la production plutôt qu’à le consérver inactif. De ces trois éléments constitutifs de l'intérêt ou du profit, le risque est de beaucoup le plus considérable. Or, d’où provient le risque? De l'insuffisance de la sécurité du placement, laquelle à sa source, du moins en grande partie, on pourrait dire pour la plus grande part, dans l'insuffisance de la moralité des directeurs ou des coopérateurs des entreprises et des emprunteurs individuels ou collectifs, particuliers ou gouvernements, dans l’absence ou la faiblesse du sentiment du devoir, qui les laisse désarmés en présence des excitations qui les poussent à manquer à leurs engagements et pour tout dire à s'emparer du bien d'autrui.
Est-il nécessaire d'ajouter que c’est dans les pays où le sentiment du devoir est le plus répandu et le plus fort, que les capitaux se produisent et s’offrent avec le plus d’abondance, et que ce facteur indispensable de la production coûte le moins cher?
4° Si le capital est nécessaire pour fournir les avances qu'exige la production jusqu’à ce que le produit soit créé et réalisé, le travail n’est pas moins nécessaire pour les mettre en œuvre.
Toute entreprise exige la coopération d’un per-
sonnel plus ou moins nombreux, et pourvu d’aptitudes et de connaissances diverses et inégales. Ce personnel il faut le créer et le former de manière à le rendre aussi capable que possible de s’acquitter des fonctions qu’il est destiné à remplir et qui lui fourniront ses moyens d’existence.
C’est là une œuvre qui incombe à chaque génération et qui lui impose une série de devoirs : devoir de se reproduire, en réglant sa reproduction de telle sorte qu’elle ne soit ni insuffisante ni surabondante, en d’autres termes qu’elle soit proportionnée au débouché ouvert à la nouvelle génération, devoir de pourvoir à l'élève et à l'éducation des enfants, jusqu’à ce qu’ils puissent subvenir eux-mêmes à leur subsistance, sans que le plein développement de leurs facultés physiques et morales soit entravé par un travail hâtif ou excessif. L’accomplissement de ces différents devoirs implique des privations et des sacrifices que chaque génération est tenue de s'imposer, et qui nécessitent l'intervention d’une force morale pour combattre les instincts et les appétits qui poussent à une reproduction excessive ou insuffisante, à l'exploitation hâtive du travail des enfants, etc.
La nouvelle génération remplace successivement l’ancienne dans l’ensemble des fonctions
de la production : la minorité se composé de propriétaires, de capitalistes, d'entrepreneurs d’industrie; la majorité, d'employés et d'ouvriers. Tous ont à remplir des devoirs afférents aux fonctions qui leur sont dévolues dans les différentes industries auxquelles ils coopèrent; pour que ces industries, qui fournissent à chaque société ses moyens d'existence, soient en état de soutenir la concurrence de celles des autres sociétés, il faut que leurs coopérateurs mettent en œuvre, de la manière la plus utile, les matériaux et les instruments de production dont ils disposent. Il faut que le propriétaire foncier veille à la conservation et à la bonne exploitation de son domaine, le capitaliste au bon emploi de ses fonds, l’entrepreneur d'industrie à la bonne gestion de son entreprise; que l'employé ou l’ouvrier applique ses facultés aux travaux auxquels il est le plus propre, et remplisse exactement sa tâche.
En l'absence du sentiment du devoir et des forces morales qui lui servent d’auxiliaires, le mobile de l'intérêt suffira-t-il à assurer ainsi l'emploi utile des facultés de chacun des coopérateurs de la production ? Le mobile de l'intérêt détermine l’activité de l’espèce humaine comme, celle des espèces inférieures, mais il a besoin d’être contenu et réglé par le sentiment du
devoir. Si ce sentiment n’existe pas, chacun des coopérateurs dela production s’efforcera d’obteair de l’emploi de ses capitaux ou de son travail, la plus grande somme de profit, partant, de jouissances, en échange de la moindre somme de peine, sans se préoccuper du dommage qu’il peut causer à autrui. Le propriétaire recuiera les bornes de son champ aux dépens de ses voisins, le capitaliste commanditera des entreprises véreuses, l'industriel altérera la qualité de ses produits, l’employé ou l'ouvrier s’acquittera négligemment de sa tâche, afin d’épargner sa peine. Tous se montreront infidèles à leurs engagements quand ils trouveront plus de profit à y manquer qu’à y obéir.
Or, à mesure que l’industrie se perfectionne et que les entreprises s’agrandissent, ces manquements au devoir causent à la société un dommage croissant, et la rendent de moins en moins capable de soutenir la concurrence des sociétés au sein desquelles le sentiment du devoir est plus fort et plus répandu.