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CHAPITRE VI

Les changements dans les conditions d'existence des sociétés. La concurrence industrielle.

Rôle nécessaire de la concurrence vitale sous forme de guerre. — Causes de la décadence et de la disparition future de la guerre. — La concurrence industrielle, son opération et ses effets. — Nécessité qu'elle implique d’une continuité de progrès matériels et moraux. ;

Selon que les devoirs et les droits ont été plus ou moins correctement fixés et délimités dans les différentes sociétés entre lesquelles s’est partagée l’espèce humaine, et que leur observation y a été plus ou moins efficacement assurée, elles ont crû en nombre et en puissance ou sont tombées en décadence et ont finalement disparu de la scène du monde. Si l’on envisage l'intérêt général et permanent de la conservation et du progrès de l'espèce, on comprendra qu’il était nécessaire qu'il en fût aussi. L’humanité ne pou-

L'UTILITÉ DES RELIGIONS | 37 vait croître au plus haut point en nombre et en puissance, qu'a la condition que les sociétés les plus fortes l’emportassent sur les autres, et fussent chargées de la continuer dans l’espace et le temps. La guerre que suscitait à l’origine la

loi de l’économie des forcesentre l'espèce humaine

et les espèces animales concurrentes, ensuite entre les hommes eux-mêmes, la guerre opérait entre eux une sélection naturelle, en donnant la victoire et la survivance aux plus forts. Elle les obligeait en conséquence à développer dans chacune de leurs sociétés tout ce qui pouvait la fortifier, et à éliminer tout ce qui pouvait l’affaiblir, en sanctionnant cette obligation par la plus efficace des pénalités : la destruction ou tout au moins l’asservissement.

Cependant, sous l'influence des progrès réalisés à la fois dans les arts de la destruction et dans ceux de la production, la guerre est destinée à disparaître. Nous avons exposé ailleurs comment ces progrès combinés agissent pour éliminer cette forme primitive et barbare de la concurrence vitale '. D’une part, les progrès de l'art et du matériel de la guerre, de l’autre ceux des industries productives, ont procuré aux nations

1! Voir La Morale économique, liv. VII, chap. 1v : « Comment l’opinion agit pour bannir la guerre de l’état économique ».

civilisées une énorme supériorité de puissance sur les peuples sauvages ou arriérés. Cette supériorité est telle que le risque de destruction, dont les invasions barbares menaçaient jadis continuellement les nations en voie de civilisation, après s'être successivement affaibli, a maintenant disparu, et que nous assistons à l'invasion et au partage des domaines des peuples sauvages ou arriérés, par les peuples civilisés. Cela étant, la guerre entre les peuples civilisés euxmêmes, a cessé d’être un exercice nécessaire à la conservation de leur sécurité. En même temps qu’elle perdait sa raison d’être, elle devenait de moins en moins productive. En comparaison des profits qu'une guerre heureuse rapportait jadis aux aristocraties ou aux castes politiques et guerrières, par la conquête de domaines peuplés d'esclaves, de serfs ou de sujets, ceux qu’elle procure aux états-majors politiques, administratifs et militaires, sont peu de chose, en comparaison des pertes et des dommages qu'elle inflige à la multitude qui fournit la masse croissante d'hommes et de capitaux qu’elle consomme. Enfin, le développement du commerce international a rendu toute guerre de plus en plus dommageable pour les nations mêmes qui n’y sont point engagées. On peut prédire, en conséquence,

que le jour où les intérêts pacifiques auxquels la guerre est nuisible acquerront, dans le gouvernement des sociétés civilisées, une influence supérieure à ceux des intérêts auxquels elle est utile, elle disparaîtra comme disparaît toute industrie dont les produits ou les services coûtent plus qu’ils ne rapportent.

Mais à mesure que ce mode primitif de la concurrence vitale tombait en désuétude, il était remplacé par un autre, moins barbare et plus efficace : la concurrence industrielle.

La concurrence industrielle est née de la division. du travail et de l'échange. Elle est apparue dès que plusieurs producteurs ont offert le même produit ou service dans le même moment et dans le même lieu. Mais le défaut de sécurité, l'insuffisance des moyens de transport, sans parler d’autres obstacles, ont d’abord limité plus ou moins étroitement les marchés où les producteurs venaient offrir leurs produits et leurs services en concurrence, et où, grâce à leur petit nombre, ils pouvaient s'entendre, se coaliser pour éviter une lutte qui diminuait leurs profits. Jusqu'à une époque récente, les limites des marchés ne dépassaient que par exception celles du territoire de chaque société particulière, autrement ditde chaque État politique. La concurrence

ne s’exerçait guère qu’à. l’intérieur, encore y était-elle fréquemment localisée dans l’enceinte d'une ville ou d’un canton; la concurrence extérieure n’existait qu’à un faible degré, et pour un petit nombre d'articles. Mais cet état de choses, qui ne s’était que lentement modifié depuis la naissance de l’industrie et des échanges, a subi, à une époque encore récente, un changement radical. L'extension de la sécurité, la découverte et la mise en exploitation du nouveau monde, et une série de progrès qui ont été la conséquence de ceux-là, ont transformé l’industrie, entamé l'obstacle naturel des distances, et, en dépit des obstacles qu'opposent encore la fiscalité et l'esprit de monopole à la liberté des échanges, agrandi les marchés et les ont rendus accessibles aux industries concurrentes de tous les peuples. Deux chiffres suffiront pour donner une idée de l’importance énorme de ce progrès : il y a deux siècles à peine, le commerce extérieur de l’ensemble des peuples civilisés ne dépassait pas un milliard, il atteint aujourd'hui près de cent milliards, et il s'accroît à chaque progrès de l’industrie, de la liberté et de la facilité des échanges. Mais quelle est la conséquence de cette mise en concurrence des producteurs de toutes les nations? C’est de les obliger, sous

peine de ruine, d’aviser aux moyens de produire toutes choses de manière à obtenir la préférence des consommateurs, c’est-à-dire d’en améliorer la qualité et d’en abaisser le prix. Or ce double résultat ne peut être atteint que par une série continue de progrès matériels et moraux. L’attention ne se porte d'habitude que sur les premiers, mais ceux-ci sont étroitement et indissolublement liés aux seconds".

1 Voir, sur la décadence de la concurrence sous sa forme destructive (guerre), la naissance et les progrès de la concurrence sous sa forme productive (concurrence industrielle) :

L'Évolution économique du XIXe Siècle; L'Évolution politique et la Révolution; La Morale économique, etc.

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