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CHAPITRE VIII

Progrès moral nécessité par le progrès matériel.

Changement dans la nature du travail résultant du progrès industriel, — Importance croissante du rôle des forces morales dans la production. — Accroissement de la responsabilité. — Conséquences de plus en plus nuisibles des manquements au devoir. — L'immoralité des politiciens, l'aggravation des charges publiques et le protectionnisme.

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Les progrès de la machinerie et des procédés de la production, déterminés par la pression de la concurrence, n'ont pas seulement nécessité l'apport d'une masse croissante de capitaux, ils ont provoqué dans la nature même du travail des industries tant productives que destructives, un changement dont on n’a peut-être pas encore apprécié toute la portée et les conséquences. A mesure que le progrès transforme une industrie, en substituant dans ses opérations des forces mécaniques à la force physique de l’homme, le

Pouce DES RELIGIONS D3 travail humain qu’elle exige consiste de plus en plus et parfois presque uniquement, en une dépense d'intelligence, avec un recours au sentiment du devoir. Comparez sous ce rapport toutes les industries, avant et après les progrès qui les ont transformées : l’industrie manufacturière dans la multitude de ses branches, l’industrie des transports, enfin l’industrie destructive, dont l’objet est d'assurer la sécurité des nations, et vous serez frappé de l’importance de ce changement. L’ouvrier fileur ou tisserand qui mettait en mouvement un métier à la main était obligé de déployer de la force physique; celui qui est commis à la surveillance d'un métier se/f acting, mû par la vapeur, n’a aucun effort matériel à faire, mais son intelligence est continuellement tendue vers les opérations de ce mécanisme perfectionné. Les employés au service des chemins de fer, depuis l’ingénieur jusqu’au simple garde de convoi, dépensent moins de force physique que le portefaix ou même que le charretier, mais ils sont obligés de mettre davantage leur intelligence en œuvre’. Comparez encore à ce point de vue le travail de l’industrie destructive de la guerre, avant et après les progrès qui ont cen-

4 Voir notre Cours d'Économie politique, 8° leçon : « La Part du Travail ».

tuplé sa puissance, et vous trouverez qu'il n'a pas moins changé de nature. La force physique a cessé de jouer le premier rôle dans les luttes armées, l'intelligence a pris sa place : c’est de l'intelligence plutôt que de la force physique qu’exige l’emploi du matériel de guerre, au point de perfection où l’ont porté la science et l’industrie modernes.

Mais le sentiment du devoir et les forces morales, qui lui apportent leur concours, ne jouent pas un rôle moins important que l'intelligence, dans la mise en œuvre de la machinerie perfectionnée de l’industrie et dans les entreprises de plus en plus vastes dont elle a nécessité la constitution. Tout accroissement de la puissance des machines et des organismes de la production détermine un accroissement correspondant de la res- . ponsabilité de ceux qui sont chargés de diriger ou de surveiller le fonctionnement de ces machines et de ces organismes. Tout manquement au devoir dans l’accomplissement d’un travail cause un dommage proportionné au degré de puissance des instruments que le travailleur met en œuvre.

L'incurie d’un portefaix ne peut causer la détérioration ou la perte que d’une petite quantité de marchandises, tandis que le manque d'’attention d’un conducteur de locomotive ou d’un

aiguilleur occasionne parfois la destruction de plusieurs centaines de vies. L’improbité ou même la simple négligence du directeur et des administrateurs d’une entreprise, dans laquelle des capitaux sont engagés par millions et des travailleurs par milliers, a des conséquences bien autrement nuisibles que les manquements au devoir d’un petitentrepreneur ou d'un boutiquier. Si nous étudions de même dans l’industrie destructive de la guerre, le rôle du sentiment du devoir, nous trouverons que ce rôle s’est accru à chaque progrès de l'armement. Non seulement la conservation et le bon entretien des larmes perfectionnées exigent un redoublement d’attention et de soin, mais leur emploi détermine un changement dans les qualités qui constituent les éléments de la valeur militaire. Des armes à longue portée, par exemple, ne laissent plus l’occasion de déployer les qualités physiques qui procurent la victoire dans un combat à la baïonnette ou à l'abordage. En ne rendant possible, sauf dans des rares circonstances, que le combat à distance et même hors de la portée de la vue, elles exposent le soldat à un risque dont il a le loisir de mesurer toute l’étendueetqu’ildoitaffronter parfois pendant de longues heures, en demeurant immobile sous un feu meurtrier, Seul, le

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sentiment du devoir peut le retenir à son rang à mesure que les vides s’y creusent et que diminuent ses chances d'échapper à la mort. C’est à ce sentiment qu’il faut attribuer surtout la supériorité des armées des peuples civilisés sur celles des barbares, non moins vigoureux et physiquement courageux. Et l’on peut prédire que, dans les luttes futures entre les peuples civilisés, il donnera la victoire à ceux chez lesquels il est le plus répandu et le plus fort.

En résumé donc, les progrès de la machinerie et des organismes de la production et même de la destruction nécessitent l'intervention croissante du sentiment du devoir. Ce sentiment et ses auxiliaires sont les véhicules indispensables de la formation et de l'emploi utile du capital et du travail, partant de la capacité des industries productives et même de l’industrie destructive, à soutenir la concurrence de leurs rivales.

Parmi les causes qui contribuent encore à procurer la victoire ou à déterminer la défaite et la ruine dans l'arène de la concurrence industrielle, on ne doit pas oublier toutefois l'inégalité des charges et des entraves que les gouvernements font peser sur la production. Mais en remontant à la source de cette inégalité, on peut constater qu’elle dérive, au moins pour

la plus grande part, d’une cause morale. Dans les pays où le sentiment du devoir est aussi peu répandu dans la classe gouvernante que dans la multitude gouvernée, où les politiciens qui détiennent le gouvernement ou qui en convoitent la possession n’ont en vue que leur intérêt, sans rechercher si cet intérêt particulier et temporaire s'accorde ou non avec l'intérêt général et permanent de la nation, où ils s'appliquent, en conséquence, à augmenter incessamment les attributions de l'État et à agrandir ainsi le débouché qu’elles offrent à eux et à leur clientèle, les charges publiques deviennent de plus en plus lourdes ; elles aggravent les frais de la production, et rendent les producteurs de moins en moins capables de soutenir la concurrence des industries moins grevées des autres nations.

A la vérité, les nations, au sein desquelles sont à l’œuvre ces différentes causes d’infériorité, peuvent se protéger contre la concurrence étrangère en s’entourant de barrières qui interceptent les échanges. Mais cette protection n’a d'autre effet que de rendre leur décadence moins remédiable et plus certaine. En s'isolant, elles ne ralentissent pas l’action des causes de leur infériorité, elles l’accélèrent. Affranchie de la pression de la concurrence étrangère, l'in-

dustrie progresse et se transforme moins vite; d’ailleurs la limitation artificielle de son marché fait obstacle à ses progrès. Cette industrie arriérée n’exige pas au même degré que les industries progressives l'emploi des facultés intellectuelles et morales des coopérateurs de la production. Moins exercées, ces facultés supérieures se développent moins, elles n’opposent qu’une résistance de plus en plus faible aux appétits inférieurs qui provoquent les atteintes au droit et les manquements au devoir, et, par là même, ont pour effet d’entraver la formation et l’emploi utile du capital et du travail, d'élever le niveau des risques industriels et d’aggraver les charges publiques. La nation s'appauvrit et se corrompt, sa vitalité diminue, et elle finit par disparaître, comme une branche morte détachée de l’arbre de l’humanité.

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