CHAPITRE X
État actuel du mécanisme de l'assurance du droit et du devoir. L'opinion.
La puissance et les moyens d’action de l'opinion sur le gouvernement des sociétés. — Sanction morale et matérielle dont elle dispose. — Son action sur la conduite des individus. — Avantages qu’elle peut procurer et dommages qu’elle peu causer, — Qu'elle n'est qu’un instrument insuffisant et précaire de moralité. — Que sa capacité moralisatrice dépend de l’état des consciences individuelles.
La sphère d’action du pouvoir de la société, investi dans le gouvernement, est limitée; celle de l'opinion ne l’est point. Elle s'étend à tous les actes individuels ou collectifs. L'opinion examine la conduite de chacun, l’approuve ou la réprouve selon qu'elle la juge conforme ou contraire à la loi morale et à l’intérèt commun. Le gouvernement lui-même n'échappe pas à son contrôle : elle critique ou loue les lois édictées par le pouvoir législatif, les verdicts du pouvoir
judiciaire, les actes du pouvoir exécutif, et elle réclame la réforme des lois ou des pratiques qu’elle condamne. Selon qu’elle est plus ou moins puissante, elle obtient plus ou moins vite gain de cause. Sa puissance dépend à la fois des moyens d'action dont elle dispose et de l’ênergie dont elle est douée. Ses moyens d'action sur le gouvernement consistent principalement dans le droit électoral et représentatif et dans les libertés de l'association, de la presse et de l’enseignement. Mais, si elle est active et énergique, son influence s'exerce d’une manière sensible même en l’absence des droits et des libertés qui lui servent d'instruments : les communications orales ou manuscrites suffisent au besoin pour la former, la développer et obliger les gouvernements les plus absolus à compter avec elle et à lui obéir. Elle dispose, pour lui imposer ses volontés, d’une sanction morale et d’une sanction matérielle. La sanction morale, c'est la popularité ou l’impopularité. Un gouvernement en possession de la popularité est assuré de son existence, et il jouit d’une liberté d'action pour ainsi dire illimitée. Un gouvernement impopulaire n’a qu’une sécurité précaire, et sa liberté d'action est paralysée par la crainte presque toujours fondée d'augmenter son impopularité.
La sanction morale engendre tôt ou tard la sanction matérielle, et celle-ci s’exerce soit par la voie légale des évolutions électorales et parlementaires, soit par la voie illégale des conspirations et des révolutions.
L'action de l’opinion est plus puissante encore et plus prompte sur la conduite des individus. Elle exerce un contrôle attentif et continuel sur leur manière d’agir dans toutes les circonstances de la vie; elle juge à sa manière leurs actes même les plus insignifiants, et réglemente ; jusqu’à leur costume. Vis-à-vis d'eux elle ne dispose en apparence que d’une sanction morale, la considération ou la réprobation, mais la considération engendre des avantages matériels non moins que des satisfactions morales, tandis que la réprobation détermine un éloignement, une mise en interdit, qui inflige à ceux qui en sont l’objet non seulement des privations morales mais encore des dommages matériels.
Ces avantages que procure l'approbation de l’opinion, ces dommages que cause sa désapprobation, agissent toutefois avec une puissance inégale selon la situation de ses justiciables et selon les moyens dont elle dispose pour les atteindre. Dans certaines circonstances, l'opinion peut être assez puissante pour rendre la probité, par
exemple, c’est-à-dire le respect de la propriété d'autrui, plus avantageuse que l’improbité; dans d'autres, au contraire, elle n’oppose qu’une faible barrières aux intérêts qui cherchent à se satisfaire aux dépens d'autrui. Selon que les entreprises de production ont une existence stable ou précaire, qu’elles sont constituées en vue d’une durée longue ou courte, que des capitaux plus ou moins considérables s’y trouvent engagés et qu’elles sont plus ou moins soumises à la pression de la concurrence, le contrôle de l’opinion sur leurs opérations est plus ou moins efficace. Une grande entreprise, constituée pour une durée illimitée et exposée à une concurrence active, est intéressée au plus haut point à acquérir une bonne réputation et par conséquent à s'abstenir de commettre des pratiques véreuses, d’altérer la qualité de ses produits, de tromper les acheteurs sur le poids, etc. Une petite entreprise établie pour une faible durée ou dont le siège se déplace continuellement, telle qu’une boutique de foire ou l’échoppe ambulante d’un marchand des quatre-saisons, n’a pas le même intérêt : le boutiquier ou le marchand ambulant peut trouver plus de profit à se livrer à des pratiques frauduleuses qu’à s’en abstenir. Dans ce cas même, la pression de la concurrence l'y excite davantage.
Les progrès de la constitution économique de la production , l'agrandissement des entreprises, l’accroissement de leur durée, agissent donc pour augmenter le pouvoir moralisateur de l'opinion, en rendant l'honnêteté plus avantageuse que la malhonnèteté. Et la pratique habituelle de l’honnêteté, fondée ainsi sur l'intérêt bien entendu, ne manque pas de s’enraciner. Mais si la crainte de la réprobation de l'opinion ou l'espoir de son approbation sont les seules causes déterminantes de la moralité des industriels et des marchands, cette habitude ne s'enracinera que dans un sol friable et mouvant. Que les circonstances viennent à changer, que la bonne réputation cesse d’être productive, l’influence moralisatrice de l'opinion ira s’affaiblissant, et on verra disparaître peu à peu la probité intéressée qu’elle aura imposée. L'opinion n’est, pour tout dire, qu'un véhicule toujours insuffisant et précaire de moralité, même en supposant qu’elle possède la capacité nécessaire pour juger sainement les actes et distribuer équitablement la popularité et l’impopularité, la bonne et la mauvaise réputation.
Mais cette capacité, l'opinion la possède-t-elle? Pour ne parler que des faits moraux, l'opinion est-elle toujours capable de décider où est le
droit, où estle devoir? De quoi se compose-t-elle? Comment se forme-t-elle? Elle se compose d’une série de jugements individuels et elle se forme par leur association. Or, la qualité morale de ces jugements dépend de celle de la conscience des individus qui les ont portés.
De même que l'efficacité du concours que le pouvoir du gouvernement apporte à l’observation du droit et du devoir est déterminée par l'état de l’opinion, la puissance moralisatrice de l'opinion l’est à son tour par l’état des consciences individuelles.
C’est la conscience qui crée l’opinion. Il s’agit donc de savoir comment se crée la conscience, et quel est son rôle dans la machinerie de l’assurance du droit et du devoir.