CHAPITRE XI
Etat actuel du mécanisme de l'assurance du droit et du devoir. La conscience individuelle.
Comment se sont imposées les règles nécessaires à la conservation et au progrès des sociétés. — Rôle du sentiment religieux. — Le sentiment de la justice. Sa nature et sa coopération à l'œuvre de la législation. — Réaction de ce sentiment contre des Dieux et des lois injustes. — La séparation des lois : les lois civiles, les lois religieuses et les lois de l'opinion. — Comment le sentiment de la justice provoque le libre examen et la réforme des lois. — Processus de la formation de la conscience.
Toute société, qu’elle soit politique, industrielle, commerciale, ou même qu’elle n’aitd’autre objet que l’amusement, a besoin de règles qui définissent les droits etles devoirs de sesmembres, relativement au but en vue duquel elle s’est éta- blie. Ces règles sont formulées dans un règlement, dans des statuts ou dans un code de lois — écrites ou non, — selon la nature et l'importance de l’association. Les premières sociétés humaines
avaient pour objet la sécurité et l’assistance mutuelle de leurs membres, soit qu'il s’agît de la défense commune contre les animaux et les hommes de proie, ou de la recherche de la subsistance, végétale ou animale. Mais si limité que fût cet objet, dans l’état embryonnaire de leur industrie, il comportait cependant certaines prescriptions nécessaires, telles que l'obligation de concourir à la défense de la société, et d’obéir aux commandements d’un chef dans une expédition de chasse ou de guerre; telle encore que l'obligation de respecter la propriété particulière de chacun, ses armes, ses outils, Les fruits qu’il avait cueillis, le gibier qu'il avait tué. Lorsque l'invention de l’agriculture et des premiers arts, en multipliant les moyens de subsistance, eut permis aux hommes de se multiplier dans la même proportion; lorsque, aux tribus de quelques centaines de chasseurs, eurent succédé, sur la même superficie de territoire, des nations de plusieurs millions d'individus, le « règlement » de la société dut s'étendre et se compliquer. Tandis que l’industrie primitive de la chasse ne compor- “tait, en vertu de sa nature propre, qu’une propriété commune aux membres de la tribu, l'agriculture et l’industrie exigeaient, en vertu de la leur, une propriété individualisée. En même
temps, la division du travail et l'échange, en faisant surgir les phénomènes de la vente, du prêt, de la location, etc., nécessitaient la reconnaissance des limites de la propriété de chacun, et la définition des droits et des obligations qui naissaient de son usage. D'un autre côté, à mesure que la société devenait plus riche, elle était davantageexposée aux agressions du dehors, etl’accroissement de sa puissance apparaissait, davantage aussi, comme la condition indispensable de sa sécurité et de son salut. Il fallait alors observer de plus près ce qui, dans la conduite de chacun, était de nature à augmenter ou à diminuer la puissance et les ressources de la société, prohiber les actes nuisibles, encourager les actes utiles, et étendre, en conséquence, le « règlement ». Mais ce règlement imposait des charges parfois fort lourdes et des sacrifices qui allaient jusqu’à l’immolation de la vie. Comment pouvait-on décider une multitude ignorante des conditions d'existence d’une société, à supporter ces charges et à se résoudre à ces sacrifices ? Ce fut, comme nous l’avons vu, le sentiment religieux qui intervint pour l’y déterminer. Inspiré ou révélé parles Dieux, le règlement s’imposa, sous l'empire de la crainte des chàtiments qu’ils avaient le pouvoir d’infliger, et des récompenses qu'ils pouvaient
distribuer. C’est un fait attesté par toutes les recherches et les découvertes des sciences historiques, que tous les codes qui. régissent les sociétés humaines ont une origine religieuse.
Cependant, le sentiment religieux n’agissait pas seul pour assurer l’obéissance aux lois inspirées ou révélées par les Dieux ; il avait pour auxiliaire un autre sentiment, dont toutes les créatures humaines possèdent au moins le germe, et que l’on découvre même dans les espèces supérieures de l’animalité : le sentiment de la justice. C’est un sentiment qui excite l’homme non seulement à défendre son droit ou ce qu'il croit être son droit, mais encore à respecter le droit d’autrui. Comme tous les sentiments, comme toutes les forces physiques ou morales, il s'accroit et se développe par l'exercice ; comme tous les sentiments encoré, il a besoin d’être éclairé et guidé par l'intelligence, pour agir d’une manière utile. Comment agissait-il pour concourir à l’observation des lois qui constituaient le règlement ou le code des sociétés primitives ?
Ce règlement ou ce code avait été inspiré ou révélé par des Dieux, intéressés au plus haut point à la conservation et à la prospérité du peuple soumis à leur domination, en raison des tributs ou des hommages qu'ils en recevaient,
Ces Dieux étaient d’une nature supérieure à la nature humaine. Ils possédaient, à un plus haut degré qu'aucun homme, la puissance, la sagesse et la justice. Leurs lois étaient donc absolument conformes à l'intérêt de la société, qui se confondait avec le leur, et absolument justes. En les observant, en surmontant les appêtits et les passions qui poussaient à les enfreindre, à violer les droits qu’elles enjoignaient de respecter, à se dérober aux devoirs qu’elles prescrivaient de remplir, on éprouvait une double satisfaction, celle du sentiment religieux et celle du sentiment de la justice. Quand on y manquait, on ressentait, de même, une double peine. Mais ces sentiments ne se séparaient point, aussi longtemps qu'aucun doute ne naissait sur la justice des lois divines. Et quand ce doute venait à naïtre, le sentiment religieux intervenait aussitôt pour l’étouffer. Les Dieux n’étaient-ils pas infiniment justes ? Mettre en doute la justice de leurs lois, n’était-ce pas contester la leur, et commettre un sacrilège? Si quelque présomptueux s’avisait d'examiner les lois et d'exprimer un doute sur leur excellence, les ministres des Divinités ne manquaient point de châtier sa témérité, aux applaudissements de la multitude.
Cependant les lois divines étaient-elles tou-
jours conformes à la justice ? Trop souvent, elles s’en écartaient, en imposant, par exemple, des charges excessives au grand nombre, au profit d'une caste. Lorsque la société était puissante et prospère, cette inégalité de charges était patiemment supportée ; la multitude se courbait avec résignation sous le fardeau que lui imposait la volonté des Dieux, aussi longtemps qu’elle n’en était point écrasée. Mais lorsque quelque calamité venait combler la mesure des souffrances, l'esprit d'examen s’éveillait, et il était bientôt suivi de l'esprit de révolte. Si la caste privilégiée ne réussissait point à étouffer l’un et à dompter l’autre, on renversait les autels des Dieux, et on en choisissait d’autres, auxquels on demandait des lois plus justes.
Telle était cependant la puissance du sentiment religieux, que les éveils de l'esprit d’examen et les révoltes qu'ils suscitaient, étaient rares. Ils se produisaient seulement lorsque l'inégalité des lois inspirées ou révélées par les Dieux était par trop flagrante, ou bien encore lorsqu'elles offensaient, avec le sentiment de la justice, quelque autre sentiment ou quelque autre instinct : des lois cruelles, par exemple, pouvaient déterminer une réaction des sentiments d’humanité chez un peuple de mœurs douces, tandis
que des lois douces, qui interdisaient les actes de cruauté, étaient difficilement acceptées par une population de mœurs cruelles. Mais d’habitude, l’origine divine des lois leur conférait une telle autorité, qu’on leur prêtait une obéissance aveugle.
Sous l'influence des progrès réalisés dans l’économie des sociétés, le gouvernement civil s’est séparé du gouvernement religieux. Leurs domaines, confondus à l’origine, sont devenus distincts. Il ya aujourd’hui des lois civiles sanctionnées par des pénalités matérielles. Il y a des lois religieuses sanctionnées par des pénalités spirituelles. Il y a enfin une troisième catégorie de lois : celles qui sont édictées par l'opinion, et sanctionnées par son approbation ou sa réprobation.
La multitude se soumet aux unes et aux autres, sans les examiner et les discuter, si injustes qu’elles soient. Ce n’est pas à dire que le sentiment moral de la justice n’existe point chez le grand nombre. Les individualités les plus voisines de l’animalité en possèdent au moins le germe. Mais, s’il s’agit des lois religieuses, les âmes qui ont conservé la foi leur obéissent d'abord parce qu’elles sont édictées par une Divinité infaillible, ou, comme dans l'Église ca-
tholique, par un représentant de la Divinité, qui lui a communiqué son infaillibilité; ensuite, parce qu'elles redoutent les châtiments que la désobéissance à ces lois divines ne manquerait pas de leur attirer, et parce qu’elles espèrent les récompenses que leur méritera leur obéissance. S'il s’agit des lois civiles, ces lois ont évidemment perdu de leur autorité auprès de la multitude depuis qu’elles ont cessé d’avoir une origine divine, mais elles bénéficient encore dans quelque mesure de cette origine : de nombreuses générations les ont crues émanées d’une autorité infaillible, et cette croyance atavique a continué de subsister, tout en s’affaiblissant graduellement, après que les Dieux-législateurs eurent été remplacés par des hommes; ajoutons que dans les pays où elle est en voie de disparaître, on a essayé, avec plus où moins de succès, de lui substituer la croyance en l’infaillibilité du peuple souverain, de qui émanent les lois; enfin, ces lois sont sanctionnées par des pénalités sinon aussi rigoureuses que celles dont dispose l’autorité religieuse, du moins plus prochaines et par conséquent plus efficaces. S'il s’agit du pouvoir de l'opinion, le grand nombre lui obéit à la fois parce qu’il la partage et parce qu'il redoute ses pénalités et espère ses récompenses.
Mais quels qu’aient été les mobiles qui déterminaient l’obéissance aux lois, et quelle que soit la proportion dans laquelle ils ont agi, la multitude s’est habituée à leur obéir, par conséquent aussi à lutter contre les passions et les appétits qui excitent l’homme à porter atteinte aux droits et à manquer aux devoirs, que les lois religieuses ou civiles et les injonctions de l'opinion lui prescrivent d'observer. Chaque victoire remportée dans cette lutte a eu pour effet naturel de fortifier et de développer le sentiment qui avait agi pour la procurer.
À mesure que ce sentiment devenait plus fort et plus impressionnable, il n’agissait pas seulement d’une manière efficace pour faire observer les lois, mais encore pour les réformer. Ce phénomène de réaction du sentiment de la justice contre les lois et les pratiques vicieuses du gouvernement religieux ou civil, qui se manifestait si rarement dans les sociétés primitives, que l’on n’observe aujourd’hui-que par exception dans les tribus sauvages, et qui excite l'esprit d'observation à secouer le joug de l’autorité et à examiner librement ses actes, ce phénomène devint graduellement un fait ordinaire dans les couches morales et intellectuelles supérieures des sociétés en voie de civilisation. C’est
ainsi que le commerce des indulgences et le relàchement des mœurs du clergé catholique, en offensant le sentiment du juste et de l’honnête dans les âmes d'élite, les excita à examiner librement des pratiques que la multitude acceptait avec une soumission aveugle, et à en réclamer la réforme. Soit que l'Église se refusàt à donner satisfaction aux réclamants, soit que ceux-ci, dépassant le but qu’ils avaient d’abord en vue, voulussent substituer à l'interprétation traditionnelle des livres saints, celle que leur suggérait le libre examen, le mouvement de la réforme aboutit à une révolution. Comme une conséquence logique et inévitable, ce libre examen des dogmes et des actes du gouvernement religieux devait amener celui des institutions et des pratiques du gouvernement civil, et, de même encore, lorsque les gouvernements se refusaient à des réformes reconnues justes et nécessaires, le mouvement réformiste aboutissait à une révolution.
Mais si les lois et les pratiques des gouvernements religieux et civils sont toujours par quelques points et dans quelque mesure imparfaites, si, en offensant le sentiment du juste, fortifié et développé par ses luttes victorieuses, engagées dans les générations successives contre les pas-
sions et les appétits qui poussent l'individu à violer le droit et à manquer au devoir, ces lois et ces pratiques provoquent le libre examen qui en montre les vices, celles par lesquelles les réformateurs proposent de les remplacer ne sont pas toujours et nécessairement plus conformes à la justice. C'est pourquoi le lent procédé des réformes par la voie de la conversion de l’opinion du grand nombre et des gouvernants eux-mêmes est plus sûr et d’ailleurs moins coûteux que celui des révolutions. Si les réformateurs étaient infaillibles, ils seraient justifiés d’en appeler à la force pour imposer leurs conceptions à la société dont ils font partie, mais ils sont faillibles, et, trop souvent, à un régime injuste et malfaisant ils font succéder, sous d’autres formes et d’autres noms, un régime plus injuste et plus malfaisant encore.
De même que la réforme des lois par le procédé de la conversion lente et paisible de l’opinion est plus sûr que le procédé expéditif etbrutal de la révolution, l’obéissance aux lois existantes est, sauf de rares exceptions, commandée par le sentiment même qu’elles blessent. Car l'individu peut se tromper dans l'appréciation qu'il en fait, et si elles sont généralement considérées comme justes, il risque d’offenser la justice en mettant
son jugement au-dessus de celui du grand nombre.Cependant, s’il s’agit de lois dont la sauvage injustice ne peut être l’objet d'un doute, telles que les Jois odieuses de la Convention, qui prescrivaient la dénonciation des suspects et récompensaient les dénonciateurs, on peut, en toute sécurité de conscience, y désobéir. C’est en ce cas, mais en ce cas seulement, qu'il vaut mieux, suivant l'expression de Royer Collard, obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes.
Nous pouvons maintenant nous rendre compte du processus de la formation de la conscience individuelle. Dès l’origine des associations hu-: maines, la nécessité s’est fait sentir d’un ensemble de règles ayant pour objet de définir les droits et les devoirs de leurs membres et d’en assurer l’observation. Les individualités les plus capables de reconnaître les effets utiles ou nuisibles des actes de chacun, établissent ces règles, soit qu’elles les croient ou les prétendent révélées par des Divinités, dont le sentiment religieux inné dans l’homme lui suggère l'existence. Ces règles émanées de Divinités supérieures à l’humanité sont acceptées en raison de leur origine, à moins qu’elles ne soient en opposition trop flagrante avec les instincts et les sentiments dominants de
la tribu ou de la nation, et elles sont obéies sous l'empire de la crainte des châtiments que les Dieux et leurs représentants ont le pouvoir d’infliger, et de l'espoir dés récompenses qu'ils peuvent accorder. Mais on ne leur obéit qu’à la condition de lutter contre les appétits et les passions qui excitent à les enfreindre. Et ces appétits et ces passions, on ne peut les vaincre qu’en mettant en œuvre des forces supérieures aux leurs. Ces forces, où l'individu peut-il les puiser? Il les demande aux Divinités elles-mêmes. C’est le sentiment religieux excité par la prière qui les lui fournit. Mais le sentiment religieux n’agit pas seul : il a pour auxiliaire l'amour de la justice, dont la loi est l'expression, puisqu'elle émane des Dieux justes ou de leurs mandataires. Ces deux forces morales engagent donc la lutte, et chacune de leurs victoires ieur procure un supplément d'énergie. Cependant, le sentiment religieux et le sentiment de la justice, ont chacun un objet distinct. L'un s’adresse aux Dieux, auteurs des lois, l’autre aux lois mêmes, et à mesure qu'ils se développent leur activité se spécialise. Tandis que le sentiment religieux excite l'intelligence à pénétrer les mystères de la nature et des actes des Divinités, et finalement à examiner et à réformer les concepts primitifs grossiers du divin,
le sentiment de la justice appelle l’attention de l'intelligence, d’abord sur les actes d’autrui, et l'excite à les approuver ou à les réprouver, selon qu’elle les juge conformes ou contraires aux lois; ensuite il la pousse à examiner et à juger ces lois, et finalement les actes mêmes de l'individu auquel elle appartient, d’après l’impression de satisfaction ou de peine que ces actes produisent sur le sentiment qu’il a dela justice. Ce sentiment du juste qu’on a désigné sous le nom de sens moral, éclairé et guidé par l’intelligence, constitue la conscience. Lorsque la conscience est pleinement développée, son approbation et sa désapprobation suffisent pour assurer le respect de tous les droits et l'accomplissement de tous les devoirs. Les autres véhicules : crainte des châtiments que peuvent infliger et des récompenses que peuvent accorder le pouvoir religieux, le pouvoir civil, réunis ou séparés, aussi bien quele pouvoir de l’opinion, deviennent inutiles.
En supposant que ce progrès de la conscience vint à s’universaliser, l’appareil de l’assurance des droits et des devoirs pourrait être singulièrement simplifié. L’individu pourrait se gouverner lui-même, sans l'intervention des trois pouvoirs extérieurs qui concourent actuellement à l’exci-
ter ou à le contraindre à conformer ses actes à la justice, et par là même à l'intérêt général et permanent de l'humanité.
Mais nous allons voir que dans celte hypothèse même, le sentiment de la justice, base de la conscience, ne pourrait subsister sans l'appui du sentiment religieux.