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CHAPITRE XII

État actuel du mécanisme de l'assurance du droit et du devoir. La religion.

Véhicules de la répression des appétits et des passions qu excitent à déroger aux lois morales. — La crainte des châtiments et l'espoir des récompenses de la société, — de la Divinité, — dela conscience. — Que le sentiment de la justice, fondement de la conscience, ne peut subsister sans l'appui du sentiment religieux. — Que la religion est l’assu-reuse de la justice. — Que tout l'édifice de la morale et par conséquent de la civilisation repose finalement sur elle,

Comme toutes les autres créatures, l’homme agit sous l’impulsion du mobile de la peine etdu plaisir. Il agit soit pour éviter une souffrance, soit pour se procurer une jouissance. Mais il n’obéit pas fatalement à ce mobile universel de l'activité des êtres vivants. A l'impulsion d'un appétit ou d’une passion, il peut opposer celle d’autres forces qu’il puise en lui-même. Supposons que l'appétit ou la passion le pousse à com-

mettre un acte interdit par la loi civile ou religieuse, ou bien encore réprouvé, soit par l'opinion, soit par sa propre conscience, comment agira-t-il ? C’est là une question dont la solution dépendra de l’état de développement moral de l'individu. Cet état comporte un nombre infini de degrés, mais que l’on peut partager en trois grandes catégories :

1° L’individu peut'n'avoir que le plus faible développement moral, et ne posséder pour ainsi dire qu’à l'état embryonnaire le sentiment religieux et le sentiment de la justice. Dans ce cas, il ne pourra opposer à sa passion ou à son appétit que la crainte des châtiments du pouvoir social et de l'opinion. Si ces châtiments sont suffisamment rigoureux et assurés, la crainte d’une souffrance supérieure à la jouissance que peut lui procurer l'acte auquel il est sollicité, suffira peut-être pour le déterminer à s’en abstenir. Il est probable toutefois que cette crainte éventuelle n’arrêtera point un individu sollicité par un appétit violent, et qu'il le satisfera, sauf à mettre en œuvre tout ce qu’il possède de facultés physiques et mentales pour se dérober aux pénalités dont il est menacé.

2° Si l'individu, sans posséder plus que dans le cas précédent le sentiment de la justice, est

doué à un certain degré du sentiment religieux, à la crainte des châtiments du pouvoir social et de l’opinion s’ajoutera celle des châtiments divins, ceux-ci inévitables et de nature à infliger des peines infiniment supérieures à toutes les jouissances terrestres. À la vérité, ces peines ont le défaut d’être lointaines, tandis que la jouissance que promet la satisfaction de l’appétit ou de la passion est prochaine. De plus, les Divinités sont miséricordieuses, et on peut les apaiser par des prières et des offrandes. La religion n’en apporte pas moins un concours efficace à l’observation des lois. Ce concours, les gouvernements n’ont pas cessé de le réclamer, et ils le considèrent même comme d'autant plus nécessaire que leurs lois s’écartent davantage de la justice. La religion n’estguère, pour eux, qu’un instrument de domination, et c’est pourquoi ils s'efforcent de se l’asservir. Avons-nous besoin d'ajouter qu’en apportant ses sanctions à un régime d’oppression et d'exploitation, la religion se déconsidère, perd son autorité, et que, lorsque ce régime vient à être emporté par une révolution, elle court le risque d'être enveloppée dans sa ruine? Mais si elle sanctionne trop souvent l'exploitation et l'oppression, elle ne contribue pas moins, malgré tout, à l'observation du droit et du devoir.

3° À la longue, le sentiment de la justice se développe par l'habitude de l’obéissance aux lois. Ce n’est plus un simple germe. C’est une plante robuste et vivace. Dans les âmes d’élite, ce sentiment a acquis toute sa puissance. Quand un appétit ou une passion demande satisfaction, si l’acte propre à le satisfaire est en opposition avec lui, il subit une impression pénible. Sous l’influence de cette impression, l'individu examine, contrôle l’acte auquel il est sollicité, et si cet examen confirme l'impression subie, s’il juge que l’acteest injuste, que fait-il? Il se décide à résister à sa passion, et il fait appel, pour exécuter sa décision, aux forces que peuvent lui fournir les autres éléments, instincts ou sentiments, de son être. Une lutte s'engage alors, et l'issue de cette lutte dépend de la puissance comparative des belligérants. Si la crainte du remords et l'espoir des récompenses propres au sentiment de la justice ne suffisent pas seuls pour assurer l'exécution du verdict de la conscience, le pouvoir social, l'opinion et la religion apportent à ce verdict le secours de leurs châtiments et de leur récompenses. |

Cependant, on peut supposer que le sentiment de la justice soit devenu assez puissant pour opposer, à lui seul, une force supérieure à celle de

tous les appétits et de toutes les passions qui peuvent exciter l'individu à enfreindre le droit etàa manquer au devoir. Dans cette hypothèse, la conscience individuelle suffirait, sans l’auxiliaire du pouvoir social, de l'opinion et dela religion elle-même, pour assurer l'observation des lois de la morale, et conformer par conséquent la conduite de chacun à l'intérêt de la société et de l'espèce.

Nous n’avons pas besoin de dire que cette hypothèse est singulièrement éloignée de la réalité possible, et que les âmes capables de résister aux tentations qui les assiègent, en faisant appel au seul sentiment de la justice, à l’amour du bien et à l'horreur du mal, n’ont été de tout temps qu'une faible minorité. Il est permis de supposer toutefois que ce progrès, si invraisemblable qu'il soit, vienne à se réaliser. Dans ce cas, l'appareil de l'assurance du droit et du devoir pourrait être considérablement simplifié. On pourrait se passer, pour garanlir l’ordre, de l’action coercitive du pouvoir social, de l'opinion et même de la religion.

Mais s’ensuivrait-il que la religion cesserait d'être nécessaire, et qu’elle pourrait disparaître sans que l'ordre social s’en trouvât compromis ? que l’humanité, composée d’individualités se

gouvernant elles-mêmes, et pourvues d’une conscience suffisamment perfectionnée, pourrait continuer de subsister et de progresser en lumières eten richesse ?

Tel est, comme on sait, l'idéal des apôtres de la « morale indépendante ». Seulement, cet idéal ne pourrait être atteint qu'a une condition : c'est que le sentiment de la justice subsistàt dans l’âme humaine, sans l'appui du sentiment religieux. Or, on ne peut aimer que ce qui existe ou ce que l’on croit exister. Et la croyance à l'existence de la justice a pour fondement nécessaire la foi religieuse. Si vous enlevez à l'homme la foi en un Dieu juste et en une âme immortelle, comment pourra-il continuer à croire à la justice ? N'a-t-il pas tous les jours le spectacle de l'impunité flagrante des atteintes au droit etdes manquements au devoir ? Des hommes que ne gène point la délicatesse de leur conscience, nes’enrichissent-ils pas aux dépens d’autruisans encourir aucune pénalité, sans éprouver aucun remords? Ne jouissent-ils pas jusqu’au bout de tous les biens et de toutes les satisfactions de la fortune, tandis que ceux qu'ils ont dépouillés mènent, jusqu’au bout aussi, une vie misérable? Comment conserver intacte la foi en une vertu sans cesse offensée, et qui laisse im-

punis sur cette terre ceux qui l'offensent, si l’on ne croit point qu’elle prend sa revanche ailleurs ?

En présence de ce spectacle de l'injustice triomphante, la certitude que l'action de la justice se prolonge au delà de cette vie est donc nécessaire à l'homme pour le déterminer à s’imposer les sacrifices et les privations qu’exigent incessamment le respect du droit et l’accomplissement du devoir. Cette certitude, la religion la lui donne, elle est l'assureuse de la Justice.

C’est la religion qui, dans l'enfance de l’humanité, a élevé l’édifice de la morale; c’est elle qui le soutient et qui peut seule le soutenir. :

Telles sont les fonctions sociales qu'a remplies et que continue à remplir la religion, et qui, n’en déplaise aux apôtres de la morale indépendante, constituent son UTILITE.

Mais ces fonctions nécessaires à l'existence des sociétés humaines, elle ne peut les remplir qu'à une condition, c’est d être adaptée à l’état des intelligences, c’est d’obéir à la loi du progrès.

Nous allons voir qu’elle a obéi de tout temps à cette loi, malgré les obstacles qui ont retardé ses évolutions progressives, et que rien dans les

traditions et les dogmes du christianisme, pour ne parler que de la religion de l'élite de l’espèce humaine, ne s'oppose à ce qu’il accorde ses conceptions de la divinité et de la destinée de l’homme avec les vérités actuellement acquises à la science.

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