CHAPITRE PREMIER
Diversité nécessaire des religions.
Causes de la diversité des religions. — Qu'’elles répondent au tempérament particulier et au degré de civilisation des peuples. — La propagande religieuse. — Ses conditions de succès. — Nécessité d’accorder la religion avec la science.
Comme toutes les autres facultés de l’homme, le sentiment religieux ne peut se conserver et se développer qu'a la condition de recevoir une culture appropriée à sa nature. Cette culture est l’objet des religions. Les religions alimentent le sentiment religieux par un ensemble de dogmes et de pratiques qui répondent à ses aspirations. Mais l'espèce humaine se composant de nombreuses variétés, à la fois diverses et inégales, les religions ne peuvent avoir prise sur elles, qu’à cette autre condition d’être adaptées à l’état de leur intelligence et de leur civilisation. Le
concept religieux d'un nègre anthropophage n’est point et ne peut être celui d’un blanc civilisé, et parmi les blancs eux-mêmes il y a des différences énormes de développement intellectuel et moral. Les religions se sont diversifiées en raison de ces différences. À moins d’avoir été imposées par la force et d’être maintenues par un système artificiel de protection, elles répondent au tempérament particulier de leurs fidèles, tel que l’ont fait les influences de la race et du milieu. C’est pourquoi on entreprendait aussi vainement de protestantiser l’Italie, l'Espagne, l'Irlande, les Flandres, que de ramener au catholicisme les populations protestantes qui s’en sont volontairement séparées. Il serait plus difficile , encore — les efforts infructueux de la propagande des missionnaires l’attestent — de convertir les mahométans et les bouddhistes au christianisme. | Toutefois, la propagande peut être utile et efficace quand elle apporte une morale supérieure à des populations barbares, mais, en ce cas, elle doit s’abaisser à leur niveau si elle veut êtrecomprise par elles, et contribuer à leur relèvement. C’est ainsi que le christianisme n’a pu s'implanter chez les populations idolätres ou fétichiques, qu’à la condition de leur offrir de
nouvelles idoles ou de nouveaux fétiches pour remplacer les anciens. Cette concession nécessaire à l’infirmité des esprits, on la reproche fréquemment au catholicisme, quoiqu'il ne soit pas seul à la faire; mais ceux qui l’accusent d’abaisser ainsi la religion semblent ignorer qu'elle a pour but essentiel de développer la moralité, et que ce but elle ne peut l’atteindre qu'en se mettant à la portée des esprits les plus faibles et les moins cultivés, et en employant les procédés qui ont prise sur eux. C’est seulement quand ces procédés sont entachés d'immoralité, c'est-à dire en opposition avec l’objet même de l’enseignement religieux, qu'on est fondé à les condamner.
La propagande peut encore être utile et efficace, lorsque la religion qu’elle veut remplacer a été longtemps protégée contre la concurrence. Dans ce cas, le clergé pourvu d’un monopole ne manque pas de se relâcher tout en accroissant le prix de ses services. Le sentiment religieux, imparfaitement cultivé, s’abaisse et se stérilise, les classes inférieures retournent au fétichisme primitif, tandis queles classes supérieures deviennent indifférentes ou incroyantes. Cette décadence du sentiment religieux est particulièrement complète et rapide dans les pays où la
religion établie a été imposée. Lorsqu'elle vient à être dépouillée de son monopole, les religions concurrentes s’empressent d’envahir ce domaine qui leur est maintenant ouvert et d'y recruter une clientèle, mais leurs progrès sont lents, même, et l’on pourrait dire surtout, si elles sont supérieures à l religion établie, car le sentiment religieux, dégradé ou stérilisé, ne demande plus que des aliments grossiers ou repousse tout aliment. La régénération religieuse est alors une œuvre difficile, et les nations qui ont subi cette déchéance de la plus nécessaire de leurs forces morales, et qui sont tombées à un rang inférieur, réussissent rarement à se relever de leur chute.
Mais si les religions ne peuvent avoir prise sur les hommes qu’à la condition d’être adaptées à leur état mental, elles doivent pour y demeurer adaptées dans la suite des temps, progresser dans la mesure même de son développement, et, par conséquent, accorder leurs concepts avec les concepts progressifs de la science. Remarquons que cet accord, actuellement rompu en beaucoup de points, existait complètement à l’origine. Les mêmes individualités, moralement et intellectuellement supérieures, cultivaient les domaines alors confondus, maintenant séparés, de la reli-
gion et de la science. Le concept religieux de toutes les choses divines et humaines en était aussi le concept scientifique. L'action de Josué arrêtant la marche du soleil, par exemple, ne pouvait guère trouver des incrédules dans l’état des connaissances astronomiques des Hébreux.
Remarquons encore que les sciences physiques, naturelles et économiques, n’ont réalisé des progrès décisifs que depuis deux ou trois siècles, et qu'en condamnant Galilée ou bien encore en proscrivant le prêt à intérêt, l’Église catholique n’était nullement en retard sur les idées du temps. La religion pouvait donc demeurer immobile, en présence de la science immobilisée.
Il n’en est plus ainsi aujourd’hui. Les sciences ont marché, et, à mesure qu’elles ont progressé, l’état arriéré des concepts religieux est devenu plus visible. Ces concepts contemporains, pour la plupart, des sciences naissantes, ont cessé d’être en harmonie avec les données positives des sciences arrivées à maturité. Il est devenu nécessaire d'accorder la religion et la science à leur point actuel d'arrivée, comme elles s’accordaient au point de départ. Cela est nécessaire si l’on veut que la science n’éloigne point, de plus en plus, de la religion, l'élite intellectuelle de
l'humanité. Or, c’est cette élite qui gouverne le le monde et le dirige. Si elle devient irréli gieuse, l’irréligion descendra peu à peu dans les régions inférieures, et l'avenir appartiendra à l’athéisme.