CHAPITRE IT
Progrès de l’idée de l'existence de Dieu.
Origine du concept de l'existence de leu. — Caractères primitifs de ce concept. — Que le gouvernement divin se modelait sur le gouvernement terrestre. — Le paganisme. — Le judaïsme. — Le particularisme religieux. — Le christianisme. — En quoi il diffère des religions qu’il a remplacées. — Ses conceptions de la Divinité et de l'œuvre de la création.
Les progrès nécessaires pour accorder la religion avec la science concernent d’abord la conception de l'existence de Dieu, ensuite celle de l'origine de l'homme, de ses rapports avec la Divinité et de sa destinée.
Comment devons-nous procéder pour rechercher de quelle manière ces conceptions devront se modifier, et, disons-le, se perfectionner pour satisfaire au besoin des âmes, sans provoquer la révolte des intelligences, imbues des notions des
sciences physiques, naturelles, économiques, morales de notre temps? Nous devons évidemment rechercher d'abord comment elles sont nées, ensuite comment elles se sont perfectionnées dans le cours des siècles.
Si nous appliquons cette méthode à la conception de l'existence de Dieu, de sa nature et de ses œuvres, nous trouverons, aussi loin qu'il nous est possible de remonter dans le passé de l'humanité, que cette conception est venue de tout temps à l’esprit de l’homme; qu'il a conçu l'existence d'êtres supérieurs à lui-même, les uns bons, les autres méchants, auxquels il a attribué la production des phénomènes qui affectaient ses sens et dont il ne pouvait pénétrer la cause. Ces êtres dont la puissance dépassait la sienne, il se les figurait sous une forme en harmonie avec leur caractère et avec la nature des actes utiles ou nuisibles qu’il leur attribuait. Cette forme, il la matérialisait dans une idole, à laquelle il adressait ses prières et ses offrandes, afin de se concilier la bienveillance ou de désarmer la malveillance de l'esprit divin qui y résidait, ou, si l’idole était une créature vivante, animal ou plante, qui s’y était incarnée. Chaque tribu et, plus tard, chaque nation, avait ses Divinilés particulières qui la protégeaient contre
ses ennemis et assistaient ses membres, en échange du tribut d'hommages et de sacrifices qui leur était payé, et en raison de l'importance de ce tribut. Communément aussi, ce monde divin était hiérarchisé, et il constituait un gou— vernement que la tribu ou la nation concevait modelé sur le sien. Dans les petits États de la Grèce, républicains pour la plupart, où le pouvoir des chefs n'était point absolu, où les simples citoyens possédaient des droits politiques avec des garanties civiles, ce trait caractéristique du gouvernement terrestre se répercutait dans le gouvernement divin. Si Jupiter présidait les conseils de l’Olympe, les autres Divinités avaient voix au chapitre, et chacune possédait un domaine qu’elle régissait à sa guise. Le paganisme grec apparaissait comme une république de Dieux plutôt que comme une monarchie. Il en était autrement des religions des peuples assujettis à ur pouvoir absolu, tels qu'étaient les Hébreux sous le régime patriarcal et, plus tard, sous les rois. Quoique leur ciel fût aussi peuplé que l'Olympe païen, ils ne reconnaissaient qu’une seule Divinité avec des légions de serviteurs célestes. Ces serviteurs, archanges, anges, séraphins, chérubins, étaient placés audessous de Jéhovah, le maitre suprème, à une
distance aussi grande que celle qui séparait un despote oriental du plus élevé en rang et en dignité de ses sujets.
Mais quels que fussent le nombre, le caractère, les fonctions et le rang des Divinités ou des Esprits qui composaient le gouvernement divin de chaque tribu ou nation dans cette période primitive de l'existence des religions, ils obéissaient, invariablement, comme les chefs et les membres du gouvernement terrestre, au mobile de l'intérêt. S'ils avaient créé leur peuple, s’ils lui avaient confié la gestion d’un domaine et lui avaient enseigné les procédés nécessaires pour l’exploiter, s’ils le protégeaient contre les agressions des peuples et des Dieux concurrents, s’ils le favorisaient dans ses entreprises, c'était en vue de se procurer un revenu analogue à celui qu’un roi ou une oligarchie souveraine tirait de ses sujets ‘.
Dans un état de civilisation plus avancé, lorsque les peuples ont commencé à se mêler, des religions générales, qui recrutent leur clientèle en dehors des frontières politiques des États aussi bien qu'au dedans, apparaissent et remplacent peu à peu, tantôt par la simple propa-
4 Voir Religion, 1° partie, chap. 1 : « La Constitution du Gouvernement divin ».
yande, tantôt et plus souvent avec l'auxiliaire de la force, les cultes particularistes. La plus considérable de ces religions, sinon par le nompre au moins par la qualité de sa clientèle, le christianisme, a succédé à une multitude de cultes païens ou fétichiques, et, dans ses différentes branches, elle est incontestablement la plus parfaite des religions actuelles. En quoi diffère-t-elle des cultes qu’elle a remplacés ? Quels progrès a-t-elle réalisés, en ce qui concerne la conception de l'existence de Dieu, de l’origine de l’homme, de la nature de ses rapports avec la Divinité, et de sa destinée ?
Le Dieu du christianisme diffère des Divinités païennes ou fétichiques, d’abord en ce que sa domination est universelle. Il n’est pas le Dieu d’un seul peuple, son domaine n’est pas limité aux frontières d’un État. Il est le Dieu de tous les hommes, et son domaine s’étend sur toute la terre. Il a créé la Terre et les hommes, il a construit la voûte du ciel et il y a suspendu les astres, mais, à la différence des anciennes Divinités, en exécutant ce grand travail il n’a pas obéi à un mobile égoïste. Les hommes sont ses enfants, et c'est au mobile de l’amour paternel qu’il a cédé en leur donnant le jour. Faits à son image, ils possedent, comme lui, la puissance et
la volonté, l'intelligence et l'amour ; comme lui encore, ils sont libres, ils possèdent le libre arbitre, c'est-à-dire, avec la faculté d'agir, la liberté de choisir entre les actes, de faire le bien ou le mal. Il les récompense quand ils obéissent à ses injonctions et à ses lois, lesquelles sont inspirées par l’amour qu’il leur porte et conformes à leur bien; il les punit quand ils les enfreignent, et ses punitions sont sévères, impitoyables mème, comme l'étaient, dans le monde ancien, celles que le père infligeait à ses enfants. |
Ce Dieu universel et paternel est tout-puissant. D’après la tradition de la Genèse, que le christianisme a empruntée au mosaïsme, il a accompli en six jours l’œuvre complète de la création. Si l’on ne peut pas inférer positivement de cette tradition qu’il ait créé la matière en la tirant du néant, il l’a organisée. Cet énorme travail à été rapidement achevé. Cependant, il ne l’a pas été d’une manière instantanée, il a exigé un certain espace de temps. Il n’a pas été, non plus, exécuté sans peine et sans fatigue, puisque le Seigneur s’est reposé le septième jour.
Ces conceptions de la Divinité et de son œuvre ont été soumises au contrôle de la science mo-
LE PROGRÈS RELIGIEUX alt
derne, et elles n’y ont résisté que d’une manière incomplète, mais à la tradition religieuse, la science, à son tour, n’a opposé que des hypothèses incertaines et moins acceptables encore que la tradition.