CHAPITRE II
Les théories matérialistes de la création. L'univers selon la tradition religieuse et selon 1a science.
Les hypothèses des écoles matérialistes concernant la création. — Est-elle l’œuvre d’une force inconsciente ? — Réfutation de cette hypothèse, tirée de l’exemple des inventions humaines. — Que l’inexactitude de la tradition religieuse, quant à l'étendue et à la durée de l'œuvre de la création, est, en revanche, démontrée par la science.
Les écoles matérialistes qui suppriment, suivant un mot célèbre de Lagrange, l'hypothèse d’un Dieu créateur, attribuent la création à des forces inhérentes à la matière. Mais leurs propres hypothèses ne sont-elles pas encore moins acceptables à l’intelligence ? Qu'est-ce que notre système solaire, sinon un mécanisme colossal dont les mouvements sont réglés avec une précision mathématique ? Que sont les multitudes innombrables d'êtres vivants qui peuplent notre
LE PROGRÈÉS RELIGIEUX 113
terre, sinon des machines ? Comment concevoir que tant de mécanismes ingénieux aient été inventés et construits sans nécessiter aucune opération intellectuelle? que la matière brute se soit organisée et façonnée d’elle-même, et se soit montrée ainsi le plus fécond des inventeurs et le plus merveilleux des artistes ? Dira-t-on que la matière est pourvue d’une force d'organisation et de composition qui agit d’une manière inconsciente, en vertu de forces encore ignorées ? que les mondes qui peuplent l'étendue infinie, et notre monde particulier avec sa population innombrable d'espèces vivantes, végétales et animales, sont l’œuvre d'une force inintelligente qui ne savait point ce qu’elle faisait et pourquoi elle le faisait ? Le spectacle que nous offrent aujourd'hui les progrès de l’industrie ne suffirait-il pas seul pour réduire à néant cette hypothèse naturaliste ?
Après être demeurée longtemps presque stationnaire, l’industrie des peuples a pris depuis un siècle un essor extraordinaire. Des inventions de tous genres sont en voie de remplacer l'ancien matériel de la production par un matériel nouveau, incomparablement plus parfait. Nous pouvons observer tous les jours le processus de la création des machines, et des procédés qui
constituent ce matériel perfectionné. Nous connaissons les inventeurs, nous savons comment ils procèdent et à quels mobiles ils obéissent. Chaque invention répond à un besoin qui la suscite, mais c’est dans cette mesure seulement que l’on peut dire que le besoin crée l'organe. Des hommes qui possèdent les facultés nécessaires à l'invention, l'esprit d'observation et de combinaison, ou qui croient les posséder, se mettent à l’œuvre, et, après une série de recherches, d’essais et de tätonnements, l’un d’entre eux réussit à inventer une machine ou à découvrir un procédé qui satisfait, d’une manière plus ou moins complète, à la demande de l’industrie. Cette machine ou ce procédé est rarement définitif, d’autres inventeurs le perfectionnent, mais toute invention ou tout perfectionnement n’a-t-il pas exigé une dépense d'intelligence, une somme plus ou moins grande de travail intellectuel ? Et l'inventeur ne poursuivait-il pas un but, et n’avait-il pas conscience de ce but? Ne savait-il pas ce qu’il faisait et pourquoi il le faisait? Or, que sont les systèmes planétaires, les mondes et les êtres qui les peuplent, sinon des mécanismes autrement merveilleux que ceux qui sont l’œuvre du génie de nos inventeurs? Que ces mécanismes aient été créés par des inventeurs
autant supérieurs en puissance et en génie aux nôtres, qu'ils dépassent les inventions humaines, voilà ce qu'il est logique de croire. En revanche, ce qui ne l’est point, c’est de prétendre qu’alors que nos inventeurs ont conscience de ce qu'ils font, celui qui les a inventés ne savait ce qu'il faisait. |
En dépit des théories matérialistes, il nous est done plus facile de concevoir une création opérée par une intelligence consciente que par des forces inconscientes, quelle que soit leur nature. Mais en quoi consistait l’œuvre de la création, et quelle place occupait-elle dans le temps et l’espace? Quelles étaient sa durée et ses limites? Ici, au contraire, la tradition religieuse paraît, après les découvertes positives de la science moderne, visiblement arriérée et insuffisante.
D'accord en cela, selon toute apparence, avec la science de son époque, la tradition religieuse du christianisme représente la création comme étroitement limitée dans l'espace et le temps. La terre est le centre de l'univers, et cet univers même est borné à la voûte du ciel où le soleil et les autres astres sont suspendus comme des lampes destinées à fournir à la terre la chaleur et la lumière, Il n’y a pas d’autres mondes que le
nôtre, et ce monde unique avec son cheptel de substances minérales, végétales et animales, utilisables, a été créé à l'intention de l’espèce humaine ou, pour mieux dire, d’un peuple élu de la descendance d'Adam. Il finira à une époque que la tradition représente comme prochaine.
Alors la portion de l'humanité qui aura mérité d’être sauvée ira jouir des béatitudes célestes, tandis que l’autre sera reléguée dans les ténèbres extérieures; mais, eu égard au peu d’étendue et de durée de son habitation terrestre, cette humanité aura été peu nombreuse, car le jour où s’opérera le jugement et la sélection des âmes, la vallée de Josaphat suffira à contenir toutes les générations qui auront vécu.
La science moderne nous donne de l'univers une conception autrement large. Les découvertes astronomiques ont fait descendre notre Terre de la situation prépondérante que lui assignait la tradition religieuse, pour la réléguer parmi les pianètes, et non même parmi les plus considérables d’un système solaire, et ce système n’est pas unique. Les étoiles sont autant de soleils, et celles que notre vue peut atteindre se comptent par milliers; il est permis de croire que celles qui lui échappent dans les profondeurs de l'espace infinise dénombrent par millions, peut-
être par milliards". Nous avons pu constater en outre que quelques-uns de ces soleils dépassent le nôtre en grandeur et en éclat; d'où nous pouvons inférer qu'ils fournissent la chaleur et la lumière à des planètes plus nombreuses et plus importantes que celles de notre système. Nous savons encore que ces soleils s’allument et s'éteignent, et qu’au bout d’un espace de temps qui échappe à nos calculs, mais qui n’est qu'un moment dans l’infinité de la durée, tout ce qui existe aujourd’hui dans l'univers aura disparu pour faire place à d’autres œuvres de la puissance et de l'intelligence créatrices. Sans posséder aucune notion certaine sur la durée de notre système, nous pouvons cependant déjà la calculer d’une manière approximative. On peut contester l'exactitude de ces calculs, mais ce qui est acquis dès à présent à la science, c’est que notre monde et tous les mondes doivent périr. En cela, elle n’est en désaccord que sur un point secondaire avec la tradition, — secondaire, disons-nous, car que sont des centaines, des milliers ou des millions d'années dans l’infinité de temps?
Mais si les mondes qui peuplent l’univers se dénombrent par millions, et si leur durée est
1 Appendice, note B.
limitée, si les astronomes voient des soleils s'éteindre et d’autres s’allumer, qu’en faut-il conclure ? C’est que l’œuvre de la création non seulement dépasse en étendue tout ce que nous pouvons imaginer, mais encore qu’elle se poursuit d’une manière continue. C’est que la puissance et l'intelligence créatrices sont infinies et constamment à l’œuvre dans l'espace et le temps : c'est que le Seigneur ne se repose jamais.