CHAPITRE IV
Le mobile divin de la création.
Que les découvertes de la science moderne sont de nature à fortifier le sentiment religieux au lieu de l’affaiblir. — Accord possible de la religion et de la science sur le mobile divin de la création.
Que la science moderne, en étendant à l'infini les limites de l’univers et en augmentant, dans des proportions infinies aussi, le nombre et l’importance des œuvres du Créateur, doive contribuer à fortifier et non à affaiblirle sentiment religieux, cela ne saurait être contesté. N'est-ce pas à la grandeur des œuvres que se mesure la puissance de l’ouvrier ? Etle sentiment de vénération que le Créateur inspire à ses créatures ne doit-il pas croître aussi à mesure que sa puissance apparaît comme dépassant davantage la leur? Entre l’homme et Jéhovah, le Dieu de la
Bible, cette distance était grande sans doute, mais était-elle incommensurable ? La Terre était l'œuvre-maîtresse du Créateur; l’homme, pour qui elle était créée, apparaissait comme un être extraordinaire. Cette importance de l’homme ne se trouvait-elle pas attestée, d'ailleurs, par le piège que l'Esprit des ténèbres s’empressait de lui tendre ? En multipliant à l'infini les mondes, en assignant parmi eux à la Terre un rang inférieur, et en obligeant ainsi, logiquement, l'esprit à croire que l'humanité qui l’habite n’est ni unique, ni supérieure, la science n’a-t-elle pas abaissé l’orgueil de l’homme? n’a-t-elle pas fait ressortir toute l’humilité de sa condition, et montré l'infiniment petite place qu'il occupe dans l’univers ?
Soit ! dira-t-on, l'agrandissement illimité de la création et le spectacle de sa continuité ont donné une idée plus haute de la puissance divine, mais les découvertes de la science n’ont-elles pas ruiné la tradition religieuse ?
Sur quels points l’ont-elle ruinée? Serait-ce d'abord, pour remonter à la cause même de la création, sur le mobile qui l’a déterminée ?
La tradition nous apprend que le mobile auquel le Seigneur a obéi, en accomplissant son œuvre, est un sentiment analogue, sinon iden-
tique, à l'amour paternel. Or nous allons voir que sur ce point comme sur bien d’autres, la science peut s’accorder avec la tradition.
Suivant une expression célèbre, Dieu luimême a ses lois. Ces lois nous les ignorons, mais nous connaissons celles qui gouvernent l'être qu'il a fait à son image. Nous savons quelles sont les conditions d’existence de l’homme, et quel estle mobile de son activité. L'homme est composé de matière et de forces physiques et morales. Matière et forces ne peuvent se conserver qu'à la condition d’être continuellement entretenues et renouvelées par l’assimilation d’éléments de même nature. Ces matériaux de la vie, l’homme est excité à lesacquérir, à la fois par la souffrance que lui cause leur déperdition et par la jouissance que lui procure leur consommation. Il les acquiert par le travail. C’est au moyen du travail qu’il crée, suivant l’expression économique, toutes les utilités propres à satisfaire les besoins de sa nature.
Certes, entre l’homme et la Divinité, telle qu’elle apparaît dans la conception du christianisme, il y a des différences profondes. L'homme est un être à la fois matériel et spirituel. En vertu de cette double nature, il a des besoins physiques et moraux. La Divinité est un être purement spiri-
tuel, elle ne peut avoir en conséquence que des besoins moraux. Ces besoins surpassent ceux de l’homme autant que la puissance de l'esprit divin surpasse celle de l'esprit humain, mais Dieu ayant fait l’homme à son image, il nous est permis de croire qu'ils n'en différent point en substance. Dieu est libre, mais sa liberté, comme celle de l’homme, s'exerce d’une manière conforme à sa nature. C’est sa loi, et sous l'impulsion de cette loi il travaille pour satisfaire ses besoins intellectuels et affectifs. Dans une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part, c'est-à-dire sans limites, comme l’homme dans une sphère limitée, il transforme la matière en se servant des forces qu’elle recèleet qu’ilutilise. Il crée les mondes en les tirant du chaos, et il faconne la multitude des créatures auxquelles il communique la vie.
Or, à quel mobile obéirait-ilen donnant le jour à ces créatures, sinon à celui que la tradition du christianisme assigne à la création de l’homme, — au besoin d'aimer des êtres issus de lui-même?