CHAPITRE V
La création selon la tradition religieuse et selon la science.
Le récit de la Genèse et les objections de la science. — Le transformisme. — Insuffisance de son explication de la for mation des espèces.
Comment s’est opérée la création? D’après la tradition religieuse, notre monde a été créé en six jours, par des opérations successives, c’està-dire avec l’auxiliaire du temps.
Queles jours signifient des époques d’une durée indéterminée, cela ressort du récit même de la Grénèse. Dieu commence par séparer la lumière des ténèbres. Le jour n'existait donc pas, et rien dans le récit biblique ne nous induit à croire que l’espace de temps qui a élé nécessaire à cette opération corresponde à notre jour. Mais pour-
quoi Dieu avait-il besoin de lauxiliaire du temps ?
La science nous donne la raison de cette nécessité. Si Dieu a ses lois, la matière et les forces qui y sont inhérentes ont les leurs. Ces lois sont celles que nous désignons sous le nom de lois de la nature. Dieu agit sur la nature, il la pétrit et la transforme, il rassemble les élèments épars dans le chaos et s'en sert pour construire des mondes, auxquels il imprime le mouvement et qu’il peuple de créatures auxquelles il communique la vie ; mais dans l’accomplissement de cette œuvre, il est obligé de tenir compte de la nature des matériaux et des forces qu’il utilise. D’après tous les témoignages réunis par les différentes branches de la science moderne, la physique, la géologie, la paléontologie, etc., la construction de notre globe, depuis l’époque où les matériaux en ont été rassemblés jusqu’à celle où il a été rendu habitable à des êtres vivants, aurait exigé des millions d'années. Encore cette construction était-elle à l’état d’une simple et grossière ébauche. Il a fallu d’autres millions d’années, pendant lesquelles la croûte du globe a été, à la fois, consolidée et triturée de manière à rendre possible l’éclosion et la conservation de la vie végétale et animale, pendant lesquelles encore sa
superficie a été successivement modifiée jusqu’à ce qu'elle eût reçu sa forme définitive.
A chacune de ces époques de la création de notre globe, la science nous révèle l’existence d’une population particulière d'espèces végétales etanimales.Quelques-unes des espèces de l’époque primitive subsistent dans les périodes suivantes, mais le plus grand nombre d'entre elles disparaissent et sont remplacées par d’autres, de plus en plus nombreuses et parfaites. Les spécimens de l’animalité des premiers âges, par exemple, nous apparaissent comme de simples ébauches.
Les grands animaux sont des monstres, dans lesquels la matière a été prodiguée, mais qui ne possèdent point les formes harmonieuses de ceux quileur ont succédé. On dirait que l’ouvrier divin a dû passer par un apprentissage, et qu’il n’est arrivé à perfectionner son œuvre qu'après une série de tâtonnementsetd’écoles. Comment a-t-il procédé? Comment, à ces ébauches primitives, ont succédé les espèces plus parfaites des périodes suivantes, et finalement de l’époque actuelle? Est-ce par une série de créations d'espèces nouvelles ou de transformations des anciennes et d'adaptation aux conditions graduellement modifiées de la vie végétale et animale?
Suivant le récit de la Génèse, les végétaux et à
les animaux auraient été créés de toutes pièces, les premiers le troisième jour, les seconds le cinquième jour; et c’est dans l'intervalle (le quatrième jour) qu'auraient été créés le Soleil, la Lune et les étoiles. Que cette tradition soit en contradiction avec les vérités démontrées des sciences physiques et naturelles, cela est évident'. Nous ne pouvons plus admettre que la vie végétale ait pu naître avant les sources de chaleur et de lumière nécessaires pour l’alimenter. Nous savons aussi que les espèces végétales et animales ont apparu sur notre globe d’une manière successive, que le plus grand nombre des espèces primitives ont disparu, et que la plupart de celles qui peuplent actuellement la terre, ont surgi à des époques géologiques séparées par d'immenses intervalles de temps. Mais si la science moderne ne peut admettre l’ordre de succession des jours ou des époques de la création, tel qu’il est établi dans la Genèse, si elle ne peut admettre davantage que toutes les espèces soient contemporaines, elle n’oppose à la création même que la théorie encore contestable du transformisme.
En vertu de cette théorie, la matière se serait
4 Appendice, note C.
y 4 = LE PROGRES RELIGIEUX 497
organisée elle-même. Une sorte de fermentation aurait engendré la cellule primitive. Les cellules se seraient associées, et elles auraient constitué, suivant leurs combinaisons, les différentes espèces végétales et animales. C’est, pour tout dire, un mode d'organisation démocratique de la matière opposé au mode autocratique de la création, et l’on peut apercevoir aisément dans ces deux concepts opposés l'influence des idées et des institutions dominantes des époques où ils sont nés. Les cellules associées s'adaptent d’ellesmêmes au milieu où elles trouvent leur subsistance, elles créent elles-mêmes leur organisme et le modifient lorsque leurs conditions d’existence viennent à se modifier. Les particularités de leur organisation qui s'adaptent à ce milieu subsistent et se développent, tandis que celles qui cessent de leur être utiles disparaissent. C’estainsi que dans une république démocratique, le peuple-souverain crée et moûifie ses institutions, conformément à son intérêt. Dès qu’un nouveau besoin apparaît, l'assemblée du peuple en est avisée, et elle transforme l'organisme politique ou économique de l'État, de manière à y pourvoir’.
{ Appendice, note D.
Mais si la théorie de la création, telle qu’elle ressort du récit de la Genèse, soulève des objections, quant à l’ordre chronologique de ses phénomènes, la théorie du transformisme manque des documents nécessaires à l'établissement de toute vérité scientifique, et, à défaut de documents qui attestent la transmutation des espèces disparues, elle ne peut invoquer l'expérience d’une transmutation des espèces existantes.
Nulle part, on n’a retrouvé l’ancêtre commun de l’homme et du singe, et, de même, on ne trouve point parmi les animaux à l’état sauvage des espèces en voie de transformation. Celles que l’on modifie par le croisement conservent néanmoins leurs caractères distinctifs, et retournent à leur état originaire dès qu’elles sont abandonnées à. elles-mêmes; enfin, lorsqu'on allie des espèces différentes, on n'obtient que des produits frappés de stérilité.
En résumé, chaque être vivant, végétal ou animal, appartenant à une espèce, peut être considéré comme une machine adaptée à une certaine destination. Cette machine a été construite d’après un concept qui l’a appropriée à sa fonction. Ce concept, qui l’a formé ? Pour résoudre cette question, ne suffit-il pas d'examiner comment s’est créé l'outillage de l’industrie humaine? Tous les
hommes éprouvent le besoin d'économiser leur peine ou d'obtenir en échange de la même peine une somme plus grande de produits, et c’est sous l'impulsion de ce mobile qu’ils inventent des outils et des machines. Mais tous ne sont point capables d'inventer, et il ya des multitudes d’individus qui n’inventent point. L'invention exige un génie particulier, qui n'appartient qu’au petit nombre. Dans le système du transformisme, les cellules possèdent ce génie, et de même que l’homme qui est leur création la plus parfaite, les unes n’en ontguère que le germe, tandis que les autres — les cellules d'élite — en sont pourvues au plus degré. Les espèces inférieures sont l’œuvre des premières, les moins géniales ; les espèces supérieures, et, entre toutes, l'espèce humaine, ont été produites par les secondes, les plus géniales. N’en déplaise aux transformistes, le système de la création par une intelligence séparée de la matière et consciente de ses œuvres, ne satisfait-il pas davantage l'esprit, tout en s’accordant avec la tradition religieuse?
Mais la création tout d’une pièce,etla création successive par voie de transformation ne sont, après tout, que des procédés impliquant, celui-ci aussi bien que celui-là, l’action d’une puissance intelligente. C'est une intelligence créatrice qui
a conçu le plan des machines vivantes que nous désignons sous le nom d'animaux ou de végétaux. Il se peut que, dans l'exécution de ce plan, le Créateur ait dû tenir compte dela nature des matériaux employés, et que les végétaux et les animaux, comme le globe qu’ils habitent, n'aient pas été formés d’une manière instantanée. Mais quel qu’ait été le procédé mis en œuvre, ces inventions si supérieures à celles qu’a enfantées l'intelligence humaine n'’attestent-elles pas l’existence d’un inventeur?