CHAPITRE VI
Les rapports de l’homme avec son Créateur.
Que les théories spiritualistes ont. été plus généralement acceptées que les théories matérialistes. — Causes de la recrudescence actuelle du matérialisme. — Les anciens concepts des rapports de l’homme avec la Divinité. — Le concept du christianisme. — Que ce concept épuré n’est point en opposition avec la science.
C’est à un point de vue purement scientifique, en dehors de toute influence du sentiment reliÿieux, que nous nous sommes placé pour apprécier et comparer les explications opposées de l'existence de l’univers et des incarnations de la vie. À ce point de vue, lesquelles des théories matérialistes ou des théories spiritualistes satisfont d'avantage l'intelligence ? Les premières font surgir l’univers et la vie de la matière ellemême, à laquelle elles confèrent une puissance inconsciente d'organisation et de vitalité, tan-
dis que les secondes attribuent la création du monde et des êtres pourvus de vie à une puissance et une intelligence surnaturelle, c'esta-dire distincte et au-dessus de la matière, et agissant sur elle. C’est une puissance active et une intelligence consciente. Elle agit, elle sait qu'elleagit, et pourquoi elle agit. En organisant la matière et en y répandant la vie, elle obéit, le sachant, à sa nature, et elle poursuit un but en harmonie avec la grandeur de son œuvre.
De tous temps, il importe de le constater, cette théorie spiritualiste a paru plus acceptable que les théories matérialistes, à l’immense majorité des intelligences. C’est seulement aux époques où la science progressait tandis que la religion demeurait immobile, comme figée dans’ses traditions, que leur désaccord a suscité des doutes qui ont rejeté les esprits du côté du matérialisme. Lorsque ce désaccord a cessé, lorsque la religion s’est assimilé les vérités acquises à la science, le spiritualisme a reconquis la généralité des intelligences. IL en sera ainsi, selon toute apparence, quand le concept borné de la création quela tradition impose encore aux religions aura fait place au concept indéfiniment étendu dans l’espace et le temps, de la science moderne.
Au moment présent, le désaccord existe non seulement en ce qui concerne l'œuvre de la création mais encore et même davantage en ce qui concerne les rapports du Créateur avec ses créatures. Ces rapports, sur lesquels se fonde toute culture religieuse, l'intelligence ne peut plus les concevoir, au moins dans leur généralité, tels que la tradition les impose, et elle se rejette, en conséquence, vers les théories qui en nient l’existeace. De là, la nécessité impérieuse de les lui rendre de nouveau acceptables.
Des progrès manifestes ont été réalisés à cet égard, dans le cours du temps. Comme nous l'avons remarqué ‘, à l’origine, les rapports des Divinités avec les hommes sont fondés sur le mobile de l’intérêt, envisagé d’une manière purement égoïste et matérielle. Ces rapports peuvent être rangés en trois catégories :
1° Les Divinités protègent leur peuple: elles le défendent contre ses ennemis et l’assistent dans ses expéditions de chasse ou de guerre, mais en échange de leur protection elles exigent de lui un tribut régulier, sous forme d’offrandes et de sacrifices. Ce tribut est employé à la construction, à l’ameublement et à l’entretien
1 Voir Religion, chap. 11.
du temple où elles viennent résider, à la subsistance du personnel et aux autres frais du culte. Il estinutile d'ajouter qu'elles remplissent avec plus ou moins de zèle leur office de protection, selon que leur peuple se montre plus ou moins exact et généreux dans l’acquittement de ses redevances.
2° Les Divinités imposent à leur peuple non seulement des lois qui fixent les droits et les devoirs de chacun, mais encore elles édictent des mesures d'hygiène et d'économie domestique, elles défendent l’usage de certaines viandes, prescrivent des jeûnes à certaines époque del’année, etc. Ces lois et règlements ont pour objet d'assurer la conservation et la prospérité du peuple. Elles sont sanctionnées par des pénalités et des récompenses terrestres ou célestes. En un mot, les Divinités constituent le gouvernement supérieur de la tribu ou de la nation; mais en exerçant ces fonctions gouvernantes, c’est, avant tout, à leur intérèt qu’elles obéissent. Car leur peuple est vis-vis d’elles dans la situation d’un colon ou d’un fermier vis-à-vis de son propriétaire : il leur paie une rente, et comme tout propriétaire, elles tiennent à la rente plutôt qu’au fermier. C’est pourquoi la désertion de leurs autels est considérée et punie comme la pire
des offenses et le moins excusable des crimes.
3° En sus de la protection collective qu’elles accordent à leur peuple, des lois et règlements qu'elles lui imposent pour assurer sa conservation, les Divinités rendent aux individus et aux collections d'individus des services particuliers quand elles en sont priées et quand ces prières sont appuyées d'offrandes qui leur paraissent suffisantes : elles viennent en aide aux agriculteurs en mettant fin à une sécheresse et en guérissant les maladies du bétail, elles procurent aux marchands un accroisement de clientèle, etc., etc.
On retrouve encore dans les religions actuelles et même dans le christianisme des traces nombreuses de cette conception primitive des rapports de la Divinité avec l’homme ‘ — et quelques-uns de ces vestiges du passé ont, comme nous le verrons, conservé leur raison d'être, — mais elle ne s'est pas moins successivement élevée et purifiée. Ce progrès religieux, déterminé par un ensemble de faits économiques et d’acquisitions morales, a été surtout manifeste dans le christianisme.
La religion chrétienne n’est point, comme celles
{ Appendice, note E.
auxquelles elle a succédé, la religion d'un peuple; c'est une religion universelle. Le Dieu des chrétiens est celui de tous les hommes, qu'ils le reconnaissent ou non. Sa domination, et avec elle sa providence, s'étendent à toute la terre. Il pourvoit donc pas spécialement aux besoins d'un seul peuple. Il veille à la conservation et à la prospérité de l'humanité entière. A quel mobile obéit-il? Ce n’est pas au mobile de l'intérêt. Il n’exploite pas un domaine peuplé de colons ou de sujets, auxquels il impose un tribut et ne rend des services que moyennant finance. Il obéit à un sentiment d'amour paternel pour ses créatures. Les lois qu’il leur dicte et qu’il sanctionne par des pénalités et des récompenses sont — comme celles qu'un père impose à ses enfants — inspirées par leur intérêt. S'il leur accorde de même des faveurs individuelles, c'est parce qu'ilesttouché par leur prières, et non parce qu’il en attend un profit.
Dégagée de quelques scories qui y demeurent encore attachées — telles que les sollicitations de faveurs matérielles, — cette conception des rapports de la Divinité avec l'homme a-t-elle rien qui répugne à l'intelligence ? Si notre monde ne s'est pas créé lui-même, n'est-il pas logique de croire que celui qui l’a créé veille à la conser-
vation de son œuvre ? Et si l'humanité ne peut se conserver et progresser de manière à remplir Jes fonctions qu’il lui a assignées, qu’à la condition que ses membres successifs obéissent à la loi morale du droit et du devoir, n’est-il pas nécessaire que cette loi soit sanctionnée par des pénalités et des récompenses ? Que la raison se refuse à admettre que Dieu condescende à accorder à ses créatures des faveurs matérielles, soit! mais n’en ont-elles pas d’autres à lui demander? Ne peuvent-elles pas le prier de leur accorder la force nécessaire pour résister aux tentations des intérêts et des passions, en opposition avec le devoir, et les aider à supporter les épreuves de la vie? Cette conception élevée et simple des rapports de l’homme avec son Créateur, la science l’interdit-elle à l'intelligence ?