CHAPITRE VII Les progrès du concept de l’immortalité de l’âme
Influence des Divinités sur la destinée de l’homme.— La croyance à l’immortalité de l'âme. — Causes et circonstances qui ont déterminé son apparition. — Concepts de la destinée future dans les différentes religions. — Leurs différences et les modifications qu’ils ont subies, — Arguments que la science peut apporter à l’appui de la croyance à l’immortalité de l’âme. — Hypothèses qu’elle peut suggérer sur la destinée future.
La foi en l'existence d'êtres supérieurs à l'humanité ne suffirait point pour provoquer chez l’homme les mouvements d'amour et de crainte propres au sentiment religieux, s’il ne croyait point que ces êtres supérieurs peuvent exercer une influence en bien ou en mal sur sa destinée. Dans tous les temps et chez tous les peuples, cette seconde croyance est unie à la première, et elle ne diffère d’un peuple et d’un
individu à un autre que sous le rapport de la continuité et de la durée. Les uns croient que les Divinités sont continuellement occupées de l’homme et dirigent tous ses actes, tandis que les autres ne leur attribuent qu’une influence limitée, en laissant une part plus ou moins grande à sa liberté. Les uns encore croient que les Divinités n’influent sur la destinée de l’homme que pendant la durée de sa vie terrestre, tandis que les autres prolongent cette influence au delà et Jusque dans l'éternité, ce qui implique l’idée que la mort, en dissolvant le corps matériel de l'homme, laisse intacte la partie spirituelle de son être, autrement dit son âme.
La croyance, devenue presque universelle, à l’immortalité de l'âme, n’est point cependant une condition nécessaire de l'existence d’une religion; elle est absente de quelques-unes des religions primitives, et de celles de certaines tribus sauvages. En effet, si l'on croit, comme le faisaient les hommes incultes des premiers âges, comme le font encore ceux des tribus fétichiques du continent noir, que les phénomènes de la nature sont l’œuvre d’esprits bienfaisants ou malfaisants, on sera instinctivement porté à se mettre en rapport avec eux, on s’efforcera, par des prières et des cadeaux, d'obtenir leurs faveurs ou de désarmer
leur malveillance, en d’autres termes on leur rendra un culte, même si l’on n’a point l’idée que leur influence utile ou nuisible se prolonge au delà de la vie. Selon toute apparence, la croyance à l’immortalité de l’âme ne s’est ajoutée à la foi en l'existence d'êtres supérieurs à l’homme, etinfluant sur sa destinée, qu’à l’époque où les premiers progrès de la connaissance de la nature ont enlevé aux Divinités une partie du pouvoir qu’on leur attribuait sur la production de ses phénomènes ; où, en même temps, lespectacle fréquent de l'impunité des infractions aux lois édictées par les Divinités a placé les hommes dans cette alternative : ou de cesser d’avoir foi en la toute-puissance des Divinités, ou de croire que la mort ne dérobe point les coupables à leur justice. On s'explique ainsi que l’idée de la persistance de la vie, après la dissolution du corps, ait pu naître, et, l'instinct de la conservation aidant, qu’elle se soit universellement répandue.
Cependant, les apparences matérielles de destruction de l’être humain laissaient une large prise au doute, et ce doute s’est perpétué à travers les âges, mais sans entamer dans l’âme de la multitude l'espoir consolant d’une vie meilleure. Seulement, on peut constater des différences nombreuses et importantes dans les con-
cepts de la destinée future de l’individu et de l'espèce. Ces concepts sont déterminés par le caractère et le degré de culture de chaque peuple ; ils diffèrent, en conséquence, d’une époque et d’une région à une autre; mais ils ont un trait commun : c’est que tous Les peuples font dépendre la destinée heureuse ou malheureuse de l'être humain, au dela de la vie terrestre, en premier lieu de sa croyance ou de son incroyance aux dogmes religieux, en second lieu de son obéissance ou de sa désobéissance aux lois que la Divinité a imposées, soit que ces lois concernent le culte qui lui est dû, ou la morale, la politique, l'économie, l'hygiène, etc. La croyance et l’obéissance sont récompensées par un avenir des jouissances, l’'incroyance et la désobéissance sont punies par un avenir de peines. Jouissances et peines ont tantôt un caractère purement matériel, comme dans le mahométisme, tantôt, comme dans le christianisme, elles ont un caractère matériel et moral: les peines sont matérielles, les damnés sont plongés dans les flammes de l'Enfer, ou subissent les autres tortures physiques que se représentait la farouche imagination du Dante, tandis que les jouissances sont exclusivement morales : elles consistent dans la contemplation de la grandeur et de la perfection divines. Tan-
tôt encore, comme dans le catholicisme, les peines sont proportionnées à la gravité des offenses à la Divinité et au manquement à ses ordres : il y a, au-dessus de l’abîme infernai, où la. pénalité est éternelle, un purgatoire où elle est temporaire ;,.seules, les récompenses sont uniformes. Tantôt, comme dans le protestantisme, les peines sont également dures et persistantes pour toutes les offenses et tous les manquements : de même que les récompenses, elles sont éternelles.
Ces conceptions de l’immortalité de l’âme et de sa destinée heureuse ou malheureuse échappent par leur nature même au contrôle de la science; elles ne sont pas vérifiables; mais elles peuvent être plus ou moins en harmonie avec l’état de nos connaissances et de notre développement moral. Elles ont déjà subi dans quelque mesure l'influence du progrès : si l’Enfer du christianisme, par exemple, diffère peu du Tartare du paganisme, en revanche le conceptdes jouissances de son paradis est supérieur à celui des délices des Champs-Élysées. Pourquoi ce progrès s’arréterait-il? Au point où elles sont actuellement parvenues, les sciences physiques et morales ne peuvent-elles pas fournir, à la fois, des arguments nouveaux à l’appui de la croyance à l’immortalité de l’âme, et des conceptions de notre des-
tinée future plus acceptables à notre intelligence?
Les arguments en faveur de l’immortalité de l’âme sont généralement empruntés aux sciences morales, tandis que les arguments contraires sont suggérés par l'étude de la matière organisée, et ils appartiennent aux sciences physiques et naturelles. Peut-être trouverait-on dans l’inégalité manifeste des progrès de ces deux catégories de sciences depuis un siècle, l'explication de la prépondérance actuelle des théories matérialistes, mais, autant que l'expérience du passé nous permet d’en juger, cette prépondérance n'est nullement assurée, et déjà nous voyons apparaître les signes avant-coureurs d’une réaction spiritualiste.
Depuis que l’homme pense, il cherche quelle est la raison de son existence, des épreuves qu’il subit, des maux qu'il endure, de l'expérience qu’il acquiert au prix de tant d’efforts et dont les fruits seraient perdus si la mort le faisait périr tout entier. Enfin, d’une part, le sentiment du juste qui est inné en lui, et constitue une portion de son être moral, provoque son esprit à concevoir une vie ultérieure à défaut de laquelle la justice ne serait qu'un mot vide de sens, ou, pis encore, une illusion décevante; d’une autre part, le sentiment religieux qui lui révèle l’exis-
tence d’un Dieu, dont son être moral est une émanation, réagit incessamment contre la pensée que cette portion divine de son individualité puisse être anéantie .
À ces preuves, qui appartiennent aux sciences morales, le matérialisme oppose la dissolution visible des éléments constitutifs de l’animal humain, mais les sciences dites positives sur lesquelles ils’appuie ne peuvent-elles être invoquées aussi contre l’anéantissement de l’être moral de l’homme ? Les éléments matériels du corpshumain et les forces qui y sont inhérentes se séparent, se dissolvent, mais ne sont point anéantis ; pourquoi les éléments moraux le seraient-ils ? La théorie de la conservation de l'énergie n'est-elle pas applicable à l'énergie morale aussi bien qu'a l’énergie physique ? Une autre théorie, empruntée aux sciences naturelles, celle de l'adaptation des organes à leur destination, de l'acquisition des organes utiles et de la disparition des organes devenus inutiles, ne peut-elle pas encore être invoquée pour éclairer, sinon pour résoudre le problème de la destinée future ? Parmi les facultés de l’homme, il en est qui répondent aux nécessités et aux conditions particulières de son exis-
1 Appendice, note G.
tence terrestre — telles sont celles de la nutrition, de la reproduction, de l’acquisition, de la destruction; — il en est d’autres — celles qui constituent son être moral, la volonté, l’intelligence, le sentiment religieux, le sentiment du juste et du beau, — qui ontun caractère de généralité, qui conviennent à toutes les circonstances, à toutes les conditions de la vie terrestre et supraterrestre. D'après la théorie de l'adaptation, les premières doivent disparaître lorsque la vie physique vient à s’éteindre, car elles perdent alors leur utilité, tandis que les secondes doivent survivre, car elles conservent la leur. Or, quel but toutes les religions assignent-elles à l’activité humaine ? C’est le perfectionnement moral, c'est-à-dire le développement de la portion de l'être qui est appelée à survivre. Ce but, l'individu l’atteint par la pratique du devoir, pratique impliquant une lutte constante contre les appétits matériels qui l’excitent à y manquer. C'est par cette lutte que les facultés morales se développent, se fortifient, élèvent l’homme au-dessus de sa condition terrestre, et le rendent capable de remplir les devoirs d’une destinée supérieure.
Cependant la lutte entre les appétits matériels qui provoquent les manquements au devoir et les forces morales au service du devoir peut se
terminer et se termine trop souvent par la victoire des appétits. Cette victoire a pour conséquence de développer la portion périssable de l'être, au détriment de celle qui est destinée à survivre. Qu'est-ce qui subsiste en ce cas lorsque la vie physique vient à s’éteindre et le corps matériel à se dissoudre ? Il ne reste que de la matière en dissolution et un être moral amoindri, dont la capacité, ainsi diminuée, ne comporte plus qu’une fonction et une destinée inférieures, celles, par exemple, d’un animal ou d’une humanité encore voisine de l’animalité. Supposons que cette victoire des appétits immoraux soit générale, l'humanité entière sera condamnée à descendre dans l’échelle des êtres, sauf à y remonter ensuite par une série d'efforts d'autant plus prolongés et pénibles que sa chute aura été plus profonde. C’est une pure hypothèse, soit! mais cette hypothèse, appuyée sur les données positives de la science, ne fournit-elle pas une interprétation acceptable à la raison moderne dusystème pénal des religions et du dogme de la chute?
L'existence et les progrès de la civilisation attestent que, jusqu’à présent du moins, la victoire est demeurée aux forces morales; que le respect du droit et l’accomplissement du devoir, nécessaires à la conservation et à l’accroisse-
ment de la puissance des sociétés et des individus ont été la règle. Cette puissance que l'humanité a acquise et qu'elle augmente tous les jours par l'exercice utile de sa liberté, constitue un capital qu’elle ne possédait pas auparavant, et qui la rend apte à régir un monde supérieur au nôtre. En supposant que le même phénomène se produise dans toute l'étendue de la création, le progrès apparaît comme la loi de l'univers même, et ce progrès, il dépend de la plus humble des créatures d’y contribuer.
Ces hypothèses que suggèrent le spectacle du phénomène de la civilisation, etle développement des sciences qui en étudient les conditions essentielles, l’économie politique et la morale, n’ont rien qui soit en désaccord avec les traditions et les dogmes religieux, on pourrait dire même qu'elles y sont en germe; enfin, en rattachant, à travers l’espace et le temps, la vie de l’homme à la vie universelle, ne nous donnent-elles pas de notre existence et de notre destinée une explication plus satisfaisante et plus probable que celle des théories matérialistes ?