CHAPITRE IX
Raison d’être du progrès religieux.
Raisons de l’imperfection des concepts religieux. — Réle du sentiment et de l’intelligence dans leur formation. — Maux inévitables causés par l'imperfection des religions, les vices de leurs institutions et de leurs ministres.
À l'existence de la Divinité et des êtres supérieurs à l’homme, on oppose l’imperfection des concepts religieux, et trop souvent même, leur absurdité et leur immoralité, les superstitions et les pratiques vicieuses qu’ils engendrent, les. crimes qu’ils font commettre, et les progrès mêmes qu'ils nécessitent, à mesure que l'intelligence s’éclaire, que le cercle de ses connaissances s'agrandit et que la moralité de l’homme
civilisé s'élève et se purifie. Mais ceux qu €
emploient cet argument et le considèrent volontiers comme décisif, ne se rendent pas compte de
la nature de la partie sentimentale ou affective de notre être. Un sentiment est une force aveugle par elle-même, quiattire l'individu vers un objet animé ou inanimé ou qui l’en repousse. Le sentiment de la paternité, par exemple, attire l’homme vers les êtres issus de son sang et le porte à pourvoir à leur bien-être comme au sien; mais il ne l’éclaire pas sur les moyens d’y pourvoir. Il exciteseulement l'intelligence et la volonté à y aviser. De même, le sentiment religieux attire l’homme vers un ou plusieurs êtres supérieurs, en vertu d’une loi semblable à celle qui attire les parcelles de la matière vers les masses, mais ces êtres supérieurs, il ne possède point la capacité de les connaître. Il excite seulement l’intelligence à les concevoir, et à les représenter sous des formes et avec des attributs tels qu’ils provoquent les mouvements d’amour et de crainte qui lui sont propres. Or l'intelligence ne peut puiser ses conceptions que dans le cercle plus ou moins étendu de ses connaissances. C’est pourquoi l’homme primitif, et de nos jours encore l’homme à l’état sauvage, conçoit ses Divinités sous des formes d'êtres ou d'objets existant sous ses yeux, ou bien encore de monstres composés d'un assemblage disparate de formes qui lui sont connues, et qu’il leur attribue les mobiles, les
passions dont il est animé et les appétits qu’il ressent lui-même. La seule différence qui apparaisse entre ses Divinités et lui, est une différence de puissance, et celle-ci est nécessaire pour répondre à la demande du sentiment religieux et lui donner satisfaction.
Mais — et cette seconde objection découle de la première — pourquoi en dotant les hommes d’un sentiment qui les pousse à l’aimer et à le craindre, le Créateur nes’est-il pas fait connaître à eux dans toute la réalité de son existence? Pourquoi a-t-il souffert que ses créatures se fissent de lui des images fausses, imparfaites et parfois odieuses ou grotesques? À cette objection la réponse est facile : sile Créateur avait donné à ses créatures la capacité de le concevoir tel qu'il est, il leur aurait fait connaître du même coup le mot de l’énigme de l’univers, il ne leur aurait rien laissé à apprendre. Tout ce que l’homme a acquis par l'exercice laborieux de sa liberté, il Paurait obtenu sans travail et sans peine. Tel n’était point, autant que nous pouvons en juger par le spectacle des travaux que l'humanité a accomplis et des progrès qu’elle a réalisés, au prix de tant d'efforts et de peines, le dessein du Créateur : il a voulu que l’homme s’élevät par lui-même à une vie supérieure, et illui en a donné la possibi-
lité, en le dotant des facultés qui lui ont permis d’abord de passer de la vie sauvage à la vie civilisée, ensuite de conserver et de développer l’ensemble des acquisitions morales et matérielles qui constituent la civilisation. Le sentiment religieux a été la plus utile de ces facultés civilisatrices, en ce qu'il a déterminé l’homme à observer des règles de conduite à défaut desquelles la civilisation n'aurait pu naître et ne pourrait subsister.
Cependant l’imperfection des concepts des Divinités et des lois qu’elles imposaient, d’une part, celle des institutions religieuses et des hommes qui les desservaient, d’une autre, devaient inévitablement exercer une influence malfaisante. À l’époque où la guerre était la principale industrie alimentaire des races les plus fortes et les plus courageuses, où les vaincus étaient le gibier des vainqueurs, les Divinités conçues à l’image des hommes et des animaux de proie étaient cruelles et faméliques. On leur offrait des sacrifices humains, — lesquels n’étaient autre chose qu’une dîme servant à la nourriture de leurs ministres, comme plus tard, quand le régime alimentaire eût changé, les sacrifices de bétail et les offrandes de vin et de fruits. Lorsque les progrès de l’art de la guerre eurent garanti dans
LE PROGRÈS RELIGIEUX Fe CAST
quelque mesure la sécurité des nations en voie de civilisation, lorsque ces nations purent s’enrichir par la pratique des arts de la paix, lorsque les mœurs s’humanisèrent en conséquence, les Divinités se pacifièrent et s'humanisèrent à leur tour. Le Dieu de l’Ancien Testament est un Dieu guerrier et impitoyable; celui du Nouveau est un Dieu pacifique et miséricordieux. Le concept du christianisme se différencie entièrement sous ce rapport des concepts antérieurs : c’est une religion de paix succédant à des religions de guerre.
Mais si, à la différence des religions qu'il a remplacées, le christianisme peut être considéré comme moralement irréprochable, il n’est pas plus qu'aucune autre religion exempt des imperfections et des vices des institutions dans lesquelles il s’incarne, et des hommes qui le desservent. Les maux que produisent ces imperfections et ces vices de la pratique des religions des peuples civilisés s'ajoutent à ceux qu’engendre dans les cultes inférieurs une théorie moralement défectueuse, et constituent ce qu'on pourrait appeler leur passif. Nous avons constaté toutefois que ce passif, que les héritiers des philosophes du xvim® siècle se plaisent à établir et à grossir, est pour ainsi dire infinitésimal en comparaison
de l'actif’, c'est-à-dire des services que la religion a rendus à l'humanité en déterminant son passage de la vie animale à la vie civilisée, et qu’elle continue à lui rendre en assurant l’observation des lois morales sur lesquelles reposent la conservation et les progrès de la civilisation. Les imperfections et les vices des religions se sont fait sentir à la fois dans leurs rapports mutuels, autrement dit dans leur pratique extérieure, et dans leurs rapports avec leurs fidèles, ou dans leur pratique intérieure. Nous allons voir que l’une et l’autre ont subi l’influence du
progrès et qu'elles sont destinées à la subir encore.
! Voir Religion, {re partie, chap. v : « Le Bilan des Religions ».