CHAPITRE X
Les progrès dans les rapports des religions.
Les Dieux ennemis des religions primitives, — Raison de leur inimitié. — Pourquoi la paix religieuse s'établit sous la domination romaine. — Comment le christianisme rompit cette paix. — Impossibilité de la coexistence de religions concurrentes sous le régime de l'union de l'Église et de l'État. — Vices de ce régime, — Progrès qui conduisent à la paix religieuse.
Les statisticiens évaluent à environ un millier le nombre des religions ou des sectes existant actuellement dans le monde, et il est probable que ce nombre était plus considérable encore lorsque chaque tribu ou chaque nation avait ses divinités particulières. Dans cet âge primitif, les rapports des religions entre elles ne se séparaient pas de ceux des États auxquels elles étaient unies. C'étaient les rapports de l’état de guerre.
Les Dieux étaient naturellement ennemis comme leurs peuples, et ils combattaient avec eux. Plus tard, lorsque, d’une part, les premiers progrès de l’industrie eurent rendu l’asservissement et l’exploitation régulière des vaincus plus profitable que lemassacre et le simple pillage, lorsque, d’une autre part, le commerce eut commencé à créer des intérêts communs entre des peuples différents, et introduit dans les cités commerçantes des éléments étrangers, tels qu’étaient les Metèques à Athènes, cette situation se modifia en partie. La paix s'établit entre les Divinités, comme une conséquence du régime auquelétaient soumis les peuples vaincus et les étrangers. Les Romains, par exemple, n’admettaient pas plus les peuples qu’ils asservissaient à la pratique de leur culte, partant à la faveur de la protection de leurs Dieux, qu’à la jouissance de leurs institutions civiles et politiques. On ne pouvait adorer les Dieux de Rome qu’à la condition d’être citoyen romain. De même à Athènes, les Metèques n'étaient pas plus admis à la pratique du culte des Divinités de la cité qu'à l’exercice des droits civils et politiques des citoyens. Dans cet état de choses, la propagande du culte des vainqueurs eût été un acte de trahison, celle du culte des vaincus ou des étrangers un acte de révolte, Cha-
cun demeurant ainsi dans son domaine, aucun conflit ne pouvait se produire.
Cette paix religieuse qui ressortait de la constitution même des sociétés antiques, le prosélytisme des apôtres du christianisme la rompit. Ils étaient sans doute animés, du moins au début, d'une passion purement spirituelle. Se conformant au commandement même du Christ :
Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu, ils ne visaient point à renverser les institutions établies, mais qu'ils le voulussent ou non, ils commettaient un acte révolutionnaire, en tentant de remplacer les Dieux du peuple-souverain et les lois émanées d’eux qui le régissaient, par la Divinité et la loi d'un peuple asservi. Aussi longtemps que leur propagande demeura confinée dans les régions inférieures de la société, parmi les esclaves ou les assujettis, le gouvernement n eut pas à s’en inquiéter et ne s’en inquiéta point, mais il en alla autrement lorsqu'ils eurent l’audace de porter atteinte au culte de l’État, et même d’abattre les images des Divinités et de saccager leurs temples, en exposant ainsi la société aux châtiments redoutables de la colère céleste. Le salut même de la société était ici en cause, et ilexigeait des mesures de défense et de
162 SCIENCE ET RELIGION répression proportionnées à la grandeur du péril.
Cependant, ces mesures de défense des Dieux et de la société demeurèrent inefficaces, le christianisme ne cessa point de se propager et de croître en puissance. Un moment arriva où le César païen comprit que s’il ne passait pas lui-même à la révolution religieuse, il courait le risque d’être supplanté par un César chrétien. Le christianisme devint la religion de l’État. Mais le paganisme vaincu demeurait encore redoutable, et ses tentatives de restauration furent même, un moment, sur le point d’être couronnées de succès. Il fallut employer, pour l’abattre, les mêmes mesures de répression qu'il avait mises en œuvre contre le christianisme.
La conception que les anciens avaient de la religion, conception qui leur faisait considérer un peuple comme appartenant à ses Divinités, sans qu’il eûtle droit d’en choisir d’autres, aussi longtemps que des Divinités plus puissantes ne venaient point les dépossèder, ne rendait sans doute pas possible, chez le même peuple, la coexistence de deux ou de plusieurs cultes concurrents, pas plus que notre conception actuelle de l'État et de la sujétion politique ne rend possible celle de deux ou de plusieurs gouvernements se disputant pacifiquement la clientèle d’une popu-
lation et laissant à ses membres la liberté de choisir entre eux’. Il devait se passer longtemps avant que l’idée de la liberté religieuse entrât dans les esprits et passât des esprits dans les faits. En attendant, la situation du christianisme associé à l'Empire, se trouva complètement changée. Matériellement, cette association lui rapporta des bénéfices incontestables : le clergé chrétien fut mis en possession des biens du clergé païen, et il acquit, sans avoir besoin de recourir encore au lent et laborieux procédé des conversions volontaires, la clientèle du paganisme proscrit. En revanche, la nécessité de défendre un domaine religieux qui pouvait lui être enlevé parles mêmes procédés qui le lui avaient acquis, l'obligea à placer désormais l'intérêt temporel de la conservation de ce domaine avant l'intérêt spirituel du salut des âmes. Il fallut que l'Église se rendit assez utile aux maîtres de l’État pour les déterminer à mettre à son service et à employer à sa défense la puissance matérielle dont ils disposaient, chaque fois que son monopole était menacé par des sectes dissidentes ou des religions rivales. À son tour, elle devait mettre son in-
{ Voir, sur la conception actuelle de l'État et de la sujétion politique : L'Évolution politique et la Révolution, et les Lois naturelles de l'Économie politique.
fluence et son arsenal de pénalités et de récompenses au service des détenteurs du pouvoir temporel, en subordonnant au besoin sa morale à la raison d'État, et prendre ainsi sa part de l’impopularité et des haïines que suscitaient et accumulaient les vices et les abus des gouvernements.
Ce recours à la puissance temporelle de l’État ne tarda pas à être nécessaire au christianisme vainqueur du paganisme. Des sectes se formèrent aussitôt pour se disputer le gouvernement du domaine religieux. De même que les partis politiques qui fleurissent de nos jours, les sectes schismatiques opposaient leur profession de foi ou leur programme à celui du parti en possession du gouvernement de l’Église. Et, de même que les programmes des partis politiques contiennent des recettes infaillibles pour améliorer le sort du peuple, ceux des partis religieux contenaient des recettes non moins infaillibles pour assurer le salut des âmes. Mais la prise de possession du gouvernement était la condition nécessaire de l’application des programmes religieux, comme elle est aujourd’hui celle de l'application des programmes politiques. Le gouvernement de l’Église était donc incessamment obligé de se défendre contre les sectes qui entreprenaient de le dépos-
séder, et par conséquent de recourir à la puissance matérielle de l’État.
Comme dans l’empire romain, les luttes pour le gouvernement de l’Église se continuèrent dans les États qui se constituèrent après sa chute, Nous avons vu ailleurs ‘, comment l'influence de l'Église, d’abord prépondérante dans les monarchies barbares, alla ensuite déclinant, comment enfin les pratiques vicieuses engendrées par son monopole provoquèrent le mouvement de la Réforme et les guerres dites de religion. Étant donnée l'union de l’Église et de l'État, union qui existait depuis la naissance des religions et des États, et qu’on considéraituniversellement comme une condition nécessaire de l'existence de ces deux soutiens des sociétés, ces guerres étaient inévitables. L'Église catholique voulait conserver son monopole séculaire, les réformateurs voulaient s’en emparer. Dans les pays où la population s’était en majorité déclarée en faveur de la Réforme, les gouvernements adoptèrent le nouveau culte, confisquèrent les biens de l'ancienetproscrivirent ceux qui luirestaient fidèles. Dans ceux où la Réforme ne gagna qu’une minorité, les gouvernements demeurèrent fidèles à
4 Religion, chap. vin : « Le Monopole religieux au Moyen Age n.
l'Église catholique et proscrivirent les protestants. De là des guerres, civiles d’abord, étrangères ensuite, les catholiques des États devenus protestants invoquant le secours des États catholiques, les protestants en usant de même de leur côté. Lorsque la force eut prononcé dans chacun des États où la lutte avait éclaté, lorsqu’en France, en Italie et en Espagne, la Réforme eut êté étouffée, lorsqu’en Allemagne, en Angle-+ terre, en Suède, elle eut triomphé, la paix se rétablit. Les cultes vaincus subirent des conditions plus ou moins dures, selon que leurs adhérents étaient plus ou moins nombreux. Dans les contrées telles que l'Irlande, d’où l’on ne pouvait expulser les catholiques sans priver les propriétaires protestants de la main-d'œuvre qui leur était indispensable, on se borna à les soumettre à un régime protectionniste du culte et des intérêts des vainqueurs. Dans les pays tels que l'Espagne et la France, où les protestants étaient relativement en petit nombre, on prohiba absolument leur culte, en sanctionnant cette prohibition ici par les auto-da-fé, là par les dragonnades et l’exil.
Tel a été, jusqu’à une époque récente, le régime des religions. C'était le régime économique du protectionnisme. L'État assurait à l’Église la pos
session et l'exploitation exclusive ou privilégiée du domaine religieux, tantôt en prohibant absolument les autres religions ou les autres sectes, tantôt, lorsque les cultes rivaux possédaient une clientèle trop nombreuse pour qu’il fût possible de les prohiber, en protégeant contre eux la religion qui lui était associée. La prohibition impliquait la recherche, autrement dit l’inquisition et l’extermination des hérétiques; la protection, tout en tolérant leur existence, les réduisait à un état d’infériorité, en leur défendant la propagande, en les obligeant à payer tribut au culte protégé, en leur interdisant l'exercice de certaines professions influentes et lucratives, etc. Sous ce régime, les religions étaient nécessairement ennemies, et leurs fidèles ne pouvaient éprouver les uns pour les autres que des sentiments de répulsion, d'horreur ou de mépris. Les populations catholiques considéraient l’hérésie comme une contagion mortelle pour les âmes, et elles se pressaient en foule aux auto-da-fé qui purifiaient l’air infecté de cette peste ; les hérétiques ne manquaient pas de rendre à leurs persécuteurs et à leurs bourreaux haine pour haine. Quand l’hérésie était assez puissante pour déchaîner une guerre civile, cette guerre qui avait pour but la dépossession d’un côté, la proscription
de l’autre, était sans merci, et elle causait autant de ravages moraux que de ruines matérielles.
Lorsque la protection succédait à la prohibition, les cultes vivaient en paix mais ne désarmaient point. La religion protégée veillait avec un soin jaloux à la conservation de ses privilèges, les religions tolérées s’efforçaient de s’en affranchir, et cette lutte sourde entre les oppresseurs et les opprimés, les exploiteurs et les exploités, perpétuait entre eux les sentiments haineux de l’état de guerre. Bref, les rapports des religions, et en particulier des religions chrétiennes, étaient en opposition manifeste avec le commandement du fondateur du christianisme : Aîmez-vous les uns les autres ; ils étaient, pour tout dire, essentiel lement antireligieux.
Mais quoique la Réforme se füt bornée à substituer des monopoles protestants au monopole de l'Église catholique, elle contenait un principe destructif du monopole : celui de la liberté d’examenet de conscience. C'était en vertu de ce principe que Luther et Calvin avaient opposé de nouvelles interprétations des traditions et des dogmes du christianisme, à l'interprétation autoritaire de l'Église. S'ils s’y étaient montrés infidèles, si après avoir usé eux-mêmes du libre examen, et pratiqué la liberté de conscience, ils s'étaient
servi du pouvoir que l’État avait mis à leur dis- - position pour: interdire cet usage et cette pratique à autrui, ils n’en avaient pas moins donné un exemple qui devait porter ses fruits. Désormais, chacun pouvait, en s’autorisant de leur exemple, examiner la religion qui lui était offerte, l’accepter ou la refuser, en choisir une autre ou même n'en prendre aucune. C'était l'avènement, en matière de religion, du principe économique de la « liberté du consommateur », et ce principe, invoqué par les économistes et les philosophes du xvir1° siècle, allait maintenant saper sans relâche le régime du monopole. La prohibition qui garantissait ce monopole en France disparut la première, et après avoir été, dans la fièvre révolutionnaire, dirigée contre le culte naguère privilégié, elle fit place au régime de subvention et de réglementation des cultes reconnus, impliquant en leur faveur une protection dissimulée contre les cultes non reconnus, qui existe aujourd'hui. Sauf en Russie, où l’ancien régime continue de subsister dans toute son intégrité surannée, ce régime est partout en voie de démolition. Aux États-Unis même, toute trace de monopole a disparu, et la liberté en matière de religion n’est plus limitée que par l'intolérance de l’opi-
nion. Ce progrès a eu pour conséquence d’apaiser
graduellement les haines engendrées par un système qui avait eu originairement sa raison d’être et quiétait devenu nuisible après l’avoir perdue. Il a rendu possible la réunion à Chicago d’un « congrès des religions », et ce congrès qui restera l’un des événements considérables de notre temps, a inauguré solennellement, et selon toute apparence définitivement, l’ère de la paix religieuse".
1 Appendice, note H.