CHAPITRE XI
Progrès de la pratique intérieure des religions. Monopole et liberté.
Pratiques vicieuses engendrées par le régime de l’union de l'Église et de l'État. — L'accaparement de la richesse territoriale. — Conséquences nuisibles à la religion, de l’accroissement excessif des biens du clergé. — Nécessités qui poussaient l'Église à étendre et à protéger sa domination, — Effets démoralisateurs du protectionnisme religieux.
L'union de l’Église et de l’État n’était, comme nous l’avons remarqué, autre chose qu’une assurance mutuelle. L'Église assurait à l’État l’obéissance des populations, en ajoutant ses pénalités spirituelles aux pénalités temporelles qui frappaient les sujets récalcitrants ou infideles, en appelant sur le chef de l’État la faveur particulière de la Divinité, en bénissant et en secondant ses entreprises justes ou injustes. L'État assurait à l’Église, dans toute l'étendue de son domaine
politique, le monopole des services religieux. La conservation et, autant que possible, l’extention de ce monopole, étaient l’intérêt dominant de l'Église et l’objectif de sa politique. Elle était intéressée à ce que l’État étendît sa domination aux dépens des États hérétiques ou infidèles, afin d'étendre la sienne, et à encourager en conséquence l'esprit de conquête. Elle l'était plus encore à acquérir une puissance assez grande pour obliger l’État à tenir ses engagements envers elle, et, en même temps, pour se préserver des exigences fiscales et autres qu'il pouvait élever en échange de ses services. Or, le moyen le plus efficace d'accroître sa puissance c'était d'augmenter ses possessions territoriales, à une époque où elles étaient la source principale sinon unique de l'influence politique, et tel a été, pendant des siècles, le but que l’Église catholique en particulier, a constamment poursuivi : la passion de la terre a plus qu'aucune autre caractérisé son clergé, et il a employé pour la satisfaire l'énorme influence que lui procurait son pouvoir d'ouvrir ou de fermer la porte du séjour des Bienheureux. C’est ainsi que l’Église catholique en était venue à posséder, à la fin du xvin* siècle, près du tiers du domaine territorial de la France. |
Mais cette nécessité d'acquérir une influence prépondérante pour assurer la conservation de son monopole obligeait le gouvernement ecclésiastique à détourner une grande partie de son activité de la culture religieuse et morale des populations, pour l’appliquer au soin de sa domination. En outre, l'acquisition et la possession de son immense et riche domaine, l’exposaient à des dangers moraux et matériels dont il lui était impossible de se préserver et qui devaient tôt ou tard le conduire à une catastrophe. Ce domaine, il l'avait acquis le plus souvent au détriment des héritiers naturels, en soulevant contre lui les haïnes vivaces des. intérêts lésés. Les gros revenus qu’il en tirait et qui étaient inégalement distribués entre le haut et le bas clergé, étaient pour l’un une cause de relàchement et de corruption, pour l’autre une cause de mécontentement et d'envie, en même temps qu’ils excitaient la cupidité des maîtres de l’État, rois ou démagogues hissés au pouvoir par les révolutions.
Ces conséquences du monopole, la négligence et l’abaissement de la culture religieuse et morale de la multitude, sa désaffection poussée jusqu’à la haine des ministres du culte, ont apparu au grand jour, lorsque la Révolution
Française a éclaté. Non seulement la confiscation des biens du clergé, c'est-à-dire la plus colossale des spoliations et la plus profonde atteinte qui eût été portée depuis des siècles à la propriété, n’a rencontré aucune résistance, mais elle a été accomplie aux applaudissements de l’immense majorité de la nation. Et tels étaient l’affaiblissement de la foi et l’impopularité du clergé, qu’à Paris les descendants des bourreaux de la Saint-Barthélemy et des fanatiques de la Ligue massacraient les prêtres à l’Abbaye, sous les yeux d’une foule indifférente, et faisaient cortège aux processions du culte de la Raison. C'est seulement lorsque le régime de demiliberté, ou de protection réglementée, a succédé en France au régime du monopole et de la prohibition, que le sentiment religieux s’est ravivé et que le catholicisme a pu regagner une partie de la popularité et de l'influence qu’il avait perdues.
Remarquons toutefois, à titre de circonstance atténuante, qu’en s’efforçant d'établir et de consolider sa domination dans l'État et sur l'État, l'Église avait obéi à la plus impérieuse des nécessités : celle de vivre. Car, sous le régime du monopole — régime que l’on considérait universellement comme seul possible, — l'État ne
pouvait être pour elle qu’un protecteur ou un persécuteur. Il ne pouvait rompre son association avec une Église que pour s'associer à une autre, ce qui impliquait la confiscation des biens et de la clientèle de son ancienne associée, au profit de la nouvelle. Il fallait donc, avant tout, et par dessus tout, que l’Église établie s’assurât la fidélité de l’État, et cette nécessité l’emportait sur tout le reste.
La même nécessité d'existence dominait les rapports de l’Église avec ses ouailles. Ces rapports, il ne faut pas l'oublier, étaient ceux de la sujétion. On était sujet de l’Église comme on était sujet de l'État, et l’on n'avait pas plus le droit de se dérober à la domination spirituelle de l’une qu’à la domination temporelle de l’autre. En s’y dérobant, en s’abstenant de remplir les obligations qu’elle imposait et de payer le prix auquel elle taxait ses services, ou pis encore, en s’inféodant à une autre Église, on commettait un acte de rebellion ou de trahison, qui était et devait être aussi rigoureusement puni qu’un acte de rebellion ou de trahison envers l’État. Néanmoins, malgré la rigueur des pénalités auxquelles ils s’exposaient, les sujets de l’Église pouvant être tentés de lui être infidèles, il était nécessaire de les astreindre à lui donner des témoignages visi-
bles de leur fidélité. De là les « commandements de l'Église », qui rendaient obligatoires l’assistance régulière aux cérémonies du culte, la confession et la communion à certaines époques de l’année, l'observation des jours maigres, etc., etc. L'Église se chargeait d'exercer la surveillance et d'opérer les recherches indispensables pour assurer l’obéissance à ses commandements, et d'établir des tribunaux spéciaux, dits d’inquisition, pour juger les délinquants ; l’État se chargeait d'exécuter les arrêts de cette justice ecclésiastique. Aux rigoureuses pénalités temporelles qui punissaient à l’égal de l’infidélité ou de la trahison envers l’État, l'infidélité ou la trahison envers l'Église, s’ajoutait la plus terrible des pénalités spirituelles : la damnation éternelle. Cette double et impitoyable répression peut nous sembler aujourd’hui disproportionnée et excessive. Mais, pour la juger avec impartialité, il faut se reporter aux nécessités de la situation de l'Église unie à l’État. Si, au xvi° siècle par exemple, l'Église catholique n'avait pas pris les précautions les plus rigoureuses pour empêcher ses sujets de grossir les contingents de l’hérésie, alors menaçante, elle courait le risque d’être dépossédée et proscrite en France, en Italie et en Espagne, comme elle l'était en Allemagne,
LE PROGRÈS RÉLIGIEUX 171
en Suède et en Angleterre. Elle exterminait pour n'être pas exterminée.
Cependant, si l’on peut invoquer des circonstances atténuantes en faveur de l’application de ce système, il est impossible d'en méconnaître les conséquences funestes, au point de vue des intérêts de la culture religieuse et morale. Le gouvernement de l'Église, obligé, avant tout, de pourvoir au soin de sa sécurité, ne pouvait s'occuper que d’une manière accessoire de ce qui aurait dû être son objet principal : la conservation, le développement et l'observation de la foi. Il se contentait d’en obtenir les apparences, en imposant l’observation du culte, sans rechercher sices apparences et ce formalisme ne recouvraient point une dévotion machinale et vide.
Sur les principes et la pratique de la morale, soit qu'il s’agit des actes de l'État ou de ceux des particuliers, les effets de ce système étaient plus funestes encore. À mesure que la foi de ses
sujets devenait moins vive et moins forte — et on vient de voir qu’elle devait inévitablement s’alanguir et s’affaiblir, — l'Eglise avait de plus
en plus besoin du secours de l'État. Après l’avoir tenu longtemps sous sa dépendance, elle avait fini par tomber sous la sienne ‘, et elle
1 Voir Religion, chap. 1x.
était obligée, en conséquence, de complaire à cet associé, dont la protection lui était indispensable, et de couvrir de son silence, parfois même de son approbation, les actes immoraux que suggérait/la raison d'État. Les nécessités du monopole religieux n’exerçaient pas une influence moins délétère sur la moralité privée. En exagérant les pénalités qui sanctionnaient les prescriptions relatives à l'exercice du culte, en les égalant à celles qu’elle édictait contre les pires atteintes à la loi morale, l’Église jetait le trouble dans les consciences et oblitérait la notion du bien et du mal. Si en faisant gras le vendredi, on s’exposait à la même peine qu’en commettant un viol ou un assassinat, qu'en devait-on conclure, sinon que les dérogations les plus graves aux commandements de Dieu n'étaient pas plus condamnables que les manquements aux commandements les moins importants de l’Église, et qu’on pouvait au besoin compenser l’infidélité aux uns par la fidélité des autres? Et cette croyance devint une certitude, lorsque l’Église accorda des indulgences aux auteurs des crimes les moins excusables, en échange d’un supplément de pratiques cérémoniales et de contributions pécuniaires. Au lieu d’êtreune source de moralité, la religion devenait ainsi un agent de démoralisation.
Depuis que les liens qui attachaient l’Église à l'État se sont relâchés, depuis que le régime de la protection réglementée a remplacé celui du monopole et de la prohibition, on a pu constater un progrès notable dans la pratique religieuse. Cependant ce nouveau régime n’a pas cessé d’être vicié, quoique à un moindre degré que l’ancien, par la nécessité où se trouve l’Église de demander à l’État la plus grosse part de ses moyens d'existence. En France et en Belgique, notamment, l’Église catholique, placée en dehors du droit commun, incessamment menacée d’être privée des subventions et des faveurs de l'État, sans être débarrassée de sa réglementation, ne se consolant point d’ailleurs de la perte de sa domination et nourrissant l'illusion de la recouvrer par les procédés qui la lui avaient acquise, l'Église catholique, disons-nous, continue à mettre ses intérêts ou ce qu’elle croit être ses intérêts avant ses devoirs; elle intervient dans les élections, appuie tel parti etcombat tel autre, sans paraître se douter que ce qu’elle donne à la politique est enlevé à la religion. Si, d'un autre côté, elle s’applique davantage à stimuler le zèle religieux de ses fidèles depuis qu’elle a perdu le pouvoir de les contraindre à obéir à ses commandements, elle n’a point cessé encore de
placer l'observation des pratiques du culte avant celle des pratiques de la morale. Sans doute, le culte est nécessaire à l’entretien et au développement de la foi religieuse qui est le fondement de la morale, mais il demeure stérile s’il ne contribue point au perfectionnement moral de l'homme. Selon toute apparence, ce progrès sera réalisé seulement lorsque les nécessités qui ont fait subordonner les commandements de Dieu à ceux de l’Église, auront disparu, c’est-à-dire lorsque ‘Église sera complètement séparée de l'État.