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CHAPITRE XII Monopole et Liberté

Raison d’être originaire de l'union de l'Église et de l'État, — Comment elle a disparu. — Qu’après avoir été nécessaire, l’union est devenue nuisible. — Qu'elle à été artificiellement maintenue dans l'intérêt du gouvernement de l’État et du gouvernement de l'Église, — Le protectionnisme religieux et ses nuisances.

Si l’on remonte à l’origine des sociétés, on trouve partout la religion unie à l’État. Non seulement le gouvernement est un organisme à la fois politique et religieux, mais les mêmes individus cumulent les fonctions gouvernementales ou administratives, et les fonctions religieuses. Ils gouvernent au nom des Dieux, propriétaires de l’État et de son territoire. Ces Dieux qui leur ont délégué leurs pouvoirs, leur communiquent leur volonté, leur révèlent les règles de conduite ou les lois nécessaires à la conservation et à la

prospérité de l’État, en les chargeant de les faire observer, comme aussi d'exiger le tribut de sacrifices et d’offrandes qui leur est dû en leur qualité de propriétaires, et de le leur transmettre avec les hommages, les demandes de secours et de faveurs de leurs sujets. Cependant l’accroissement de la population et de la richesse déterminé par la substitution des industries productives aux industries destructives du premier àge de l’humanité, nécessite la séparation et la spécialisation des fonctions. Deux corporations se constituent, une corporation politique et militaire et une corporation religieuse, etelles se partagent le gouvernement de l’État. Au-dessous d'elles, apparaît la multitude vouée aux travaux inférieurs de la production et partagée elle-même, le plus souvent, en corporations ou en castes. Or, à une époque où la guerre était universelle, où toutes les sociétés étaient continuellement menacées d’être dépossèdées de leur territoire et même exterminées, le maintien de la subordination des classes assujetties était la condition nécessaire du salut de la société entière. Il fallait que les ‘esclaves ou les sujets obéissent passivement à leurs maîtres, comme les soldats à leurs chefs, et cette obéissance ne pouvait être assurée que par l'accord complet du pouvoir temporel et du pou-

voir spirituel, l’unité de leurs commandements et des pénalités qui en sanctionnaient l'exécution. L'union de ces deux pouvoirs était une nécessité provenant du risque imminent de destruction auquel étaient exposées toutes les sociétés en voie de civilisation.

Mais ce risque s’est successivement abaissé, l'existence des nations a cessé d’être attachée au maintien de la domination de leurs corporations gouvernantes. Alors cette domination qui était d’abord subie comme une nécessité inéluctable — et qui l'était en effet, — a soulevé des résistances de plus en plus vives, à mesure qu'elle devenait moins nécessaire. Les nations ont cessé d'accepter passivement l'autorité absoluede leurs maîtres, les servitudes auxquelles ils les soumetfaient, et les charges qu’ils faisaient peser sur elles. Alors aussi, l’union de l'Église et de l'État, comme nous disons aujourd hui, après avoir été un instrument de salut pour les-nations, est devenue un instrument de domination et d’oppression pour les « maisons », les corporations ou les classes, en possession de l’État et de son gouvernement. Cette autorité absolue, ces servitudes et ces charges qui avaient cessé d’avoir leur raison d’être, les maîtres de l'État étaient intéressés ou se croyaient intéressés à les perpétuer, et ils avaient

recours à l’Église pour les y aider. A leurs yeux, la religion était avant tout un instrumentum regni, et c’est ainsi que la considérait Napoléon, lorsqu'il rétablissait, autant que le permettait le nouvel état des esprits et des choses, l’ancien régime de la protection. Mais ce régime qui consistait à mettre au service de l’État l’influence spirituelle de l'Église, et au service de l’Église le pouvoir temporel de l’État, pour maintenir intacte l’antique domination des deux associés, ce régime avait maintenant perdu son efficacité. En continuant de placer les devoirs envers les maîtres de l’État au-dessus de tous les autres devoirs, en commandant sous peine de la damnation éternelle une soumission aveugle aux lois qu'il leur plaisait d’édicter, et aux impôts qu’il leur convenait d'établir, si injustes et onéreux qu'ils fussent, l'Église se déconsidérait et affaiblissait son influence, sans apporter aux maîtres de l’État une force appréciable. L'État s’affaiblissait de son côté en soulevant contre lui l’opposition des consciences par la protection exclusive qu’il accordait à l'Église, Ces deux pouvoirs gouvernants des corps et des âmes n’en ont pas moins conservé l'illusion de l'utilité de leur assurance mutuelle. Cependant, l’expérience agit tous les jours pour dissiper cette illusion, et, selon toute

apparence, le vieux régime de la prohibition ou de la protection en matière de religion ne tardera plus longtemps à faire place au régime de la liberté et de l’indépendance des cultes.

Nous venons de voir que l’union de l’Église et de l’État a été nécessaire dans la première période de l'existence des sociétés. On pourrait ajouter qu’aussi longtemps qu’elle l’a été, elle s’est maintenue d'elle-même, sans qu'il ait fallu recourir au régime de la prohibition ou de la protection pour l’assurer. C’estseulement lorsque la foi des populations envers leurs Dieux a baissé, qu’elles ont demandé des Dieux nouveaux. Mais dans des sociétés où la loi religieuse se confondait avec la loi civile, l'État ne pouvait adopter et faire siennes à la fois des lois différentes ou même contradictoires. IL devait opter entre la loi des anciens Dieux et celle des nouveaux. La liberté des cultes n’est donc devenue possible qu'après que le gouvernement civil se fut séparé du gouvernement religieux. Mais alors les intérêts attachés au culte établi sont intervenus, et ils ont mis en œuvre leur influence, pour s’assurer, par les procédés de la prohibition ou de la protection, la conservation du monopole que la communauté des deux pouvoirs ne leur garan-

tissait plus. Au régime de l’État-religion a succédé celui de la religion associée à l’État, protégée par lui et le protégeant. Aussi longtemps que l'existence de la société a dépendu du maintien de la domination des propriétaires et des maîtres de l'État, ce régime de monopole a pu être considéré comme nécessaire. [Il en a été autrement depuis que l’existence d’une nation a cessé d’être liée à celle d’une « maison » ou d’une corporation souveraine. Alors cette nécessité réelle ou apparente a disparu, tandis que les vices inhérents à tout monopole, ont continué de subsister et d’agir. Appliqué à la culture religieuse, le monopole a engendré les mêmes maux qu’il engendre dans les autres branches de l’activité humaine : la routine, la paresse et la corruption. D'une part, les religions protégées sont demeurées en retard, et d'autant plus qu’elles ont été plus longtemps et plus complètement protégées ; elles se sont laissé devancer par la science et elles ont cessé d'avoir prise sur les intelligences cultivées ; d’une autre part, en plaçant les devoirs dont elles jugeaient l’observation nécessaire à leur domination au-dessus de tous les autres devoirs, les commandements de leur Église avant les commandements de Dieu, elles ont contribué à abaisser l’étalon de la moralité générale, à une époque

où le développement extraordinaire du progrès matériel exigeait au contraire, impérieusement, un développement correspondant du progrès moral.

C’est pourquoi le protectionnisme religieux a sa part de responsabilité dans la crise redoutable que traversent actuellement les sociétés civilisées.

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