CHAPITRE XIII
Le protectionnisme religieux et la crise actuelle.
Causes de la crise. — Que la condition de la multitude ne s’est point améliorée dans la proportion de l’augmentation de la richesse. — Pourquoi. — Accroissement continu des dépenses et des pratiques nuisibles des gouvernements et des particuliers. — Maux qui en ont été le résultat. — Le socialisme et ses remèdes pires que le mal. — Que le mal provient du défaut de moralité des gouvernants et des gouvernés. — Qu'il s’est accru avec la puissance productive de l’homme. — L'alcool et la dynamite. — Nécessité d’un progrès de la
culture morale, — Cause du retard de la culture morale et religieuse.
Depuis un siècle, la transformation du matériel et des procédés de la plupart des industries a accru dans d'énormes proportions la puissance productive de l’homme, la richesse des nations a au moins quintuplé, tandis que les populations qui s'en partagent les fruits ont tout au plus doublé. Cependant, la condition de la multitude ne s’est
point améliorée dans la proportion de l'accroissement de la richesse, et, ce qui est malheureusement incontestable, son existence est devenue plus précaire. À quoi tient cette discordance économique? Elle tient, avant tout, à ce que la richesse au lieu de recevoir toujours un emploi utile est aujourd’hui, plus qu’elle ne l’a été peutêtre à aucune autre époque, affectée à des emplois stériles ou nuisibles.
D'une part, les gouvernements des peuples civilisés prélèvent au moyen d’une multiplicité croissante d'impôts et consomment un tantième des fruits de la production hors de toute proportion avec la valeur des services qu’ils rendent. En Europe, par exemple, où leurs dépenses annuelles dépassent 25 milliards, et où ils ont chargé les peuples d’une dette de 120 milliards en moins d’un siècle, ces dépenses, colossales sont-elles bien affectées, dans la proportion d'un dixième, à rétribuer des services effectifs? Une partie n’en est-elle pas employée à réglementer, ou, ce qui est synonyme, à empêcher la production de la richesse, et une autre, de beaucoup la plus forte, à la détruire? Par les gênes et les restrictions qu'ils opposent à l’activité des producteurs, dans la perception des impôts, par les protections et les monopoles qu'ils accordent à
des intérêts particuliers au détriment de l'intérêt général, par les guerres qu'ils déchaïînent, ils causent des déperditions ou des destructions de forces et de richesses plus considérables que les sommes qu’ils absorbent, et ils créent dans le domaine agrandi et internationalisé du travail et de l’échange une instabilité plus destructive encore.
D'une autre part, si nous considérons l’emploi que font les gouvernés de la portion de la richesse annuellement produite, que leur laissent les gouvernements, nous n’assisterons pas à un moindre gaspillage : dans tous les rangs de la société, le luxe, la débauche, l’alcoolisme, prélèvent des impôts qui ne le cédent pas en importance à ceux des gouvernements, et qui contribuent de même à détruire ou à corrompre les fruits du progrès.
Ces vices du gouvernement des sociétés et du self government individuel ont engendré des maux qui se répercutent dans toutes les classes de la population, et particulièrement dans la plus faible et la plus nombreuse, celle qui vit au jour le jour, du produit de son travail. De là un malaise et un mécontentement universels; de là aussi la demande d’un remède à ces maux devenus de plus en plus intolérables. Le socialisme a
répondu à cette demande, en faisant appel à la révolution pour détruire la vieille société et la remplacer par une société nouvelle, organisée suivant les systèmes conçus par ses théoriciens, communistes, collectivistes ou anarchistes. Mais une révolution ne change pas les hommes; elle déchaîne au contraire des vices et des passions dont l'effet inévitable est d’aggraver les maux dont ils souffrent. Toutes les révolutions politiques qui ont renversé des gouvernements ont eu pour résultat invariable d’aggraver les charges des gouvernés ‘. Une révolution sociale, par les déperditions de forces qu’elle causerait et les appétits qu’elle déchaînerait, aggraverait de mêmeles maux qu’elle aurait pour objet de faire disparaître, et déterminerait sinon la ruine du moins un recul de la civilisation.
Ce sont les causes du mal qu’il fautatteindre, et la principale de ces causes réside dans l’immoralité des gouvernants et des gouvernés. Les gouvernants usent des monopoles dont ils sont investis et dont ils sont les dispensateurs pour s’attribuer ou pour attribuer à leurs soutiens une partie des fruits de la production annuelle hors de proportion avec la rétribution nécessaire de
! Voir L'Évolution politique et la Révolution, chap. 1x : « La Révolution Française ».
leurs services, et ils emploient l’excédent d’une manière stérile ou nuisible ; les gouvernés manquent de même à la loi morale, soit faute de la connaître et de se rendre compte des effets nuis'bles de leurs manquements, soit, et le plus souvent, faute de posséder la force morale nécessaire pour surmonter les appétits et les passions qui les poussent à l’enfreindre.
Ces maux que produit l'insuffisance de la moralité vont naturellement croissant à mesure que s’augmentent la puissance productive de l'homme et les ressources qu’elle met à sa disposition, car cette puissance et ces ressources, il peut les employer pour le mal comme pour le bien. Les gouvernements d'autrefois n’étaient pas plus moraux que ceux d’aujourd’hui, mais s’ils pouvaient trop souvent accabler les populations sous le poids des impôts et en employer le produit à des entreprises nuisibles, il n’était pas en leur pouvoir de taxer les générations futures en leur léguant le fardeau de leurs dettes. En leur procurant ce pouvoir dont ils ont abusé sans retenue, le crédit public n’a-t-il pas causé plus de mal qu’il n’a produit de bien? D'un autre côté, lorsque les peuples n'étaient pas étroitement rattachés, comme ils le sont aujourd’hui, par les liens multiples de l'échange, les maux
causés par les vices des gouvernements, leurs pratiques et leurs entreprises nuisibles ne se répercutaient point dans toutes les régions du monde civilisé; ils deméuraient locaux. Enfin, si les populations ne possédaient point l'outillage merveilleux etla multitude sans cesse croissante de produits qui leur permettent d'augmenter continuellement la somme des éléments matériels du bien-être, en échange de la même somme de travail et de peine, elles n’avaient qu’à un moindre degré le pouvoir de se nuire à elles-mêmes. L'alcool et la dynamite, par exemple, ont été des acquisitions utiles à de nombreuses industries, mais ne peut-on pas se demander, en présence des ravages de l'alcoolisme et des ‘exploits des dynamitards, si la somme des maux qu'a engendrés la découverte de ces deux substances utilisables, n’a pas dépassé celle des avantages qu’elle a procurés à l’industrie? N’en a-t-il pas été de même pour toutes les découvertes et inventions qui constituent le progrès matériel et pour la richesse qu’elles ont accrue?
Pour que l’augmentation de la puissance d’action de l’homme sur la matière reçüt une destination complètement satisfaisante, il aurait donc fallu qu'il acquit, en même temps, un supplément équivalent de capacité morale. Or, tandis
que les arts industriels, fécondés par la liberté, prenaient un essor extraordinaire, l'agent indispensable de la moralité, la religion, allait s’affaiblissant. Loin de progresser, la culture religieuse a plutôt rétrogradé : au lieu d'élever le concept de l'amour divin, les clergés protégés l'ont laissé s’abaisser, et ils ont négligé cette autre portion essentielle de leur tàche : la culture morale. À la vérité, l'État a entrepris de leur faire concurrence en se chargeant de l’instruction de la jeunesse et même en la rendant obligatoire. Mais l’expérience n’a pas tardé à démontrer que la culture intellectuelle ne porte des fruits savoureux et sains qu’à la condition d’être accompagnée de la culture morale. Et celle-ci, avons-nous besoin de le répéter, ne peut être séparée de la culture religieuse. Sans un fondement religieux, tout l'édifice de la morale s'écroule.