CHAPITRE XIV
L'intervention nécessaire de la religion dans l'œuvre de la réforme des institutions et des mœurs.
Insuffisance de l’économie politique et du mobile de l'intérêt général pour déterminer la réforme des institutions et des pratiques contraires à la loi morale. — Nécessité urgente de cette réforme. — Qu'elle ne pourra être opérée que par lintervention de la religion. — Mobiles que la religion peut mettre en œuvre pour l’accomplir.
Que toute infraction à la loi morale, toute atteinte au droit, tout manquement au devoir ait pour conséquence inévitable une destruction ou une déperdition des agents ou des éléments nécessaires à l’existence et au progrès de l’espèce humaine, que les maux qui aflligent les sociétés et qui se sont multipliés et aggravés, en dépit de laugmentation de la puissance productive de l’homme, et parfois même en raison de cette augmentation, proviennent au moins pour
la plus grande part de cette cause, telles sont les conclusions qui ressortent de l'observation des” faits. Mais l’économie politique, qui observe les faits et les rattache à leurs causes, ne peut invoquer quel’ « utilité », autrement dit l'intérêt général en faveur de la réforme des institutions et des mœurs. Est-ce suffisant? Le peu de succès de sa propagande n’autorise que trop à en douter.
Quand elle réclame la réforme des institutions, eile se heurte à des intérêts dont la puissance est formidable ; quand elle réclame la réforme des mœurs, elle se heurte à des passions et à des convoitises qui lui opposent une résistance encore plus difficile à vaincre. Elle a beau constater les effets pernicieux des monopoles, des privilèges, de l'excès et du mauvais emploi des dépenses publiques, de l’improbité, de l’incontinence, de l’intempérance, de l’imprévoyance, et démontrer qu’en s’accumulant ils rendent inévitables la décadence et la ruine de la société, elle ne trouve dans l'intérêt général, auquel elle ne peut promettre que des améliorations graduelles et lointaines, qu’un auxiliaire insuffisant pour avoir raison des intérêts particuliers, des passions et des convoitises auxquels elle demande des sacrifices immédiats.
L'insuffisance de l'intérêt général, en matière
de réformes, n’est actuellement que trop visible. La seule réforme partielle que les économistes aient réussi à mener à bonne fin, en se plaçant au point de vuede <l’utilé », a été celle du régime protectionniste, qui étendait les limites de la liberté particulière des producteurs aux dépens de la liberté générale des consommateurs, et si cette réforme a subsisté en Angleterre, tout en demeurant précaire, elle a êté suivie ailleurs de la réaction victorieuse du protectionnisme. Partout, aujourd’hui, les intérêts engagés à la conservation des monopoles, des privilèges et des autres abus, se montrent ardents à les défendre et ils sont amplement représentés dans les parlements et dans les conseils des gouvernements, tandis que l'intérêt général se montre inerte et n’est représenté nulle part. Les pratiques immorales des individus, favorisées d’ailleurs par la suppression ou l’abandon des servitudes qui limitaient la liberté individuelle des classes les plus nombreuses, n'ont pas cessé de se développer, malgré les freins du pouvoir répressif de l’État et de l’opinion : ce serait une entreprise vaine et même presque ridicule, que d’essayer de les extirper, en démontrant aux assassins, aux voleurs, aux intempérants, aux incontinents, que ‘leurs habitudes criminelles ou vicieuses sont en
opposition manifeste avec l'intérêt général de la société. Cependant, cette démonstration ne seraitelle pas irréfutable? Toutes les infractions à la loi morale n’ont-elles pas pour effet certain d’affaiblir la société, et finalement de la ruiner? Les vieilles sociétés au sein desquelles les maux causés par ces infractions s'étaient accumulés, n’ont-elles pas été, de tout temps, supplantées par des sociétés plus jeunes, où les vices des institutions politiques et économiques et des pratiques individuelles n'avaient pas encore multiplié leurs effets délétères? Mais les gouvernants qui endettent les générations futures, les individus qui lèguent à leurs descendants la débilité et les maladies engendrées par leurs vices, se préoccupent-ils d'un avenir qu’ils ne verront point? Ne disent-ils pas, comme Louis XV :
« Après nous, le déluge! »
C’est donc à un véhicule plus puissant et plus actif que l’intérêt de la société qu'il faut recourir pour opérer les réformes dont l’économie politique démontre la nécessité, et ce véhicule on ne peut le trouver que dans le sentiment religieux associé au sentiment de la justice.
Le sentiment religieux excite l'intelligence à concevoir l'existence d’une puissance créatrice des mondes et de l'innombrable multitude
des êtres. Nous ignorons le but de la création et nous ne connaissons pas davantage la destination des créatures qui peuplent notre globe.
Mais nous savons que les espèces inférieures, végétales et animales, ne possèdent ni la liberté ni le pouvoir d'influer elles-mêmes sur leur destinée, qu’elles sont gouvernées par des lois naturelles qui assurent leur conservation et leur multiplication dans la mesure nécessaire. Nous savons encore que l’espèce humaine est soumise aux mêmes lois mais avec cette différence qu’elle possède la liberté et le pouvoir d'élever sa condition, et, par conséquent aussi, de l’abaisser. L'homme peut agir d’une manière utile ou nuisible, conforme ou contraire à l'intérêt de son espèce. Il est libre, en un mot, de faire le bien ou le mal. Mais la liberté implique la responsabilité, et celle-ci n’est effective et ne ne peut être efficace qu’à la condition que l’individu responsable participe aux conséquences de ses actes. Or, cette participation au bien ou au mal dont il est l’auteur, elle peut ne pas se produire, souvent même elle ne se produit pas dans le cours limité de sa vie. L’immortalité de l’âme apparaît ainsi comme une condition juste et nécessaire de la responsabilité attachée à la liberté, et elle prolonge dans l’infinité de l’espace
et du temps, la destinée que l’homme se fait luimême par l'usage utile ou nuisible, bon ou mauvais de sa liberté.
Les hommes ont découvert, par l’observation et l’expérience, les règles de conduite auxquelles ils doivent se soumettre pour faire le bien et s'abstenir de faire le mal. L'ensemble de ces règles constitue la loi morale. En se conformant à cette loi, ils contribuent à élever leur espèce dans l'échelle des êtres; en y contrevenant, ils contribuent à la faire descendre. Enfin si, comme nous en avons la prescience, le progrès est la loi de l’univers, chacun, par sa conduite conforme ou contraire à la loi morale, agit, en bien ou en mal, sur la destinée de l’universalité des mondes et des êtres.
Ainsi donc, tandis que l’économie politique ne peut invoquer en faveur de la réforme des institutions et des pratiques en opposition avec la loi morale, que l'intérêt général de la société, avec l’auxiliaire douteux de l'amour de la patrie et de l'humanité, la religion s'adresse à l'intérêt même de l'individu, prolongé à l'infini; elle lui montre, en outre, la perspective d’un progrès universel, ou d’un ralentissement et d'une chute, auxquels il contribue pour une part infinitésimale sans doute, mais réelle, selon l'usage
moral ou immoral, utile ou nuisible qu'il fait de sa liberté. En même temps, elle lui apporte, pour surmonter les tentations du mal, le secours de l'amour divin et du sentiment de la justice dont elle assure l'existence.
D'où il est permis de conclure que la réforme des institutions et des pratiques immorales et nuisibles qui mettent actuellement les sociétés en péril ne pourra s’accomplir que par une rénovation et une impulsion du sentiment religieux.
C'est, pour tout dire, la religion qui est aujourd’hui, comme elle l’a été dans le passé, comme elle le sera dans l'avenir, l’agent nécessaire de la conservation et du progrès des sociétés.