CHAPITRE XV
Conclusion.
La localisation physiologique du sentiment religieux. — Sa fonction. — Nécessité de cette fonction, au point de vue de l'intérêt des sociétés et de l'espèce, — de l'intérêt individuel. — Que la religion est progressive. — Que ses progrès dépendent des progrès généraux de la civilisation, et qu'ils y contribuent. — Que la religion est l’instrument néce:saire de la réforme des institutions et des mœurs.— L'esprit nouveau. — La réconciliation de la religion avec la science et la liberté.
La science a partagé les facultés de l’hommeen trois catégories : instincts, sentiments, intelligence, chacune de ces facultés ayant sa fonction spéciale. Les physiologistes ont reconnu, en outre, plus ou moins exactement, l'emplacement qu’occupent dans le cerveau les organes par lesquels elles agissent, et ils ont, après les artistes, peintres ou sculpteurs, localisé le sentiment re-
ligieux dans la partie supérieure de l’encéphale, Toutes ces facultés, tous ces pouvoirs d’agir ont un objet déterminé ; ils concourrent, soit isolément, soit par association, à l’accomplissement des actes nécessaires à la conservation et au progrès de l'individu et de l’espèce. Dans la première partie de ce livre, nous avons étudié la fonction du sentiment religieux, et nous avons remarqué, en même temps, que ce sentiment, quiexcite l’intelligence à concevoir un être ou des êtres supérieurs à l'homme et qui, lorsque l'intelligence les a conçus, sous une forme ou sous une autre, est irrésistiblement porté, par l'impulsion qui lui est propre, à les adorer, nous avons remarqué, disons-nous, que ce sentiment dont la science a découvert et même localisé l'organe, atteste, en quelque sorte matériellement, l'existence de Dieu, c'est-à-dire de l’Étre qui en est l’objet. La fonction de ce sentiment, nous l’avons reconnue et analysée en examinant le rôle que les religions ont rempli depuis la naissance des sociétés. C’est la croyance à l'existence d’êtres supérieurs qui a fait passer l’espèce humaine de la vie purement animale à la vie civilisée, d’abord en attribuant à l'inspiration divine les inventions et découvertes qui ont substitué les industries productives aux industries destructives communes aux
hommes et aux animaux, et en imposant l'usage de ces inventions et découvertes, malgré les résistances provoquées par les dommages, les sacrifices et les gênes au prix desquels tout progrès s’achète : ensuite, en assujettissant les hommes à remplir une série de devoirs nécessaires à la conservation et aux progrès des individus et des sociétés, — devoirs envers eux-mêmes, — envers les êtres auxquels ils donnent le jour, — envers le pouvoir chargé d’assurer la sécurité intérieure et extérieure de leur société, — envers les autres membres de cette société, — et finalement de l’humanité. C’est la connaissance de ces devoirs, communiquée par les Divinités, et leur observation commandée par elles, et sanctionnée au moyen de pénalités infaillibles et inévitables, qui ont permis aux hommes de travailler en paix, d'échanger leurs produits, de perfectionner leur industrie, d'acquérir et d’accumuler toute sorte de connaissances, et de.s’élever ainsi, de degré en degré, à une condition supérieure à celle de l’animalité.
L'observation des devoirs et des droits qui en découlent (car l’accomplissement des devoirs implique la reconnaissance et la garantie des droits) impose en effet à l'individu des efforts et des sacrifices pénibles. Quel mobile peut le déter-
miner à les faire? Est-ce l'espoir d'obtenir en échange une jouissance supérieure? Mais cet espoir est incertain, — et même, si l’accomplissement d’un devoir implique le sacrifice de la vie, la peine ne pourra être compensée par aucune rétribution, du moins sur cette terre. Est-ce la crainte des peines que la société inflige et des récompenses qu’elle décerne pour assurer l’observation des devoirs et des droits ? Mais ces peines et ces récompenses sontrarement proportionnées à leur objet et toujours incertaines. Est-ce le sentiment du devoir ? Mais ce sentiment qui excite à aimer le devoir, et qui a pour sanction la jouissance que l'individu éprouve à l’accomplir, et la peine — regret ou remords — qu'il ressent à l’enfreindre, ce sentiment se résout, en dernière analyse, dans l’amour de la justice. C’est parce que l'individu croit que les devoirs que la loi morale lui prescrit d'accomplir et les droits qu’elle lui commande de respecter sont conformes à la justice, qu'il résiste aux impulsions qui l’excitent à y manquer, qu'il se résigne à supporter les maux les plus cruels et à sacrifier sa vie même. Mais la justice implique une rétribution pour ceux qui l’observent, une peine pour ceux qui la violent. Cette rétribution et cette peine, la religion seule peut les assurer, en éten-
dant au delà de la vie terrestre l’opération de la justice. La religion apparaît ainsi comme le fondement nécessaire de la loi morale.
La religion est donc utile; elle est, en même temps, progressive. Le sentiment religieux excite l’homme à concevoir des êtres supérieurs à lui-même et à les adorer. Mais ce concept est toujours imparfait, il l’est d’autant plus que les facultés intellectuelles et morales de l’homme sont moins développées et cultivées. L'idée que le sauvage se fait de la Divinité est grossière, puérile, souvent même immorale, et le culte qu’il lui rend est en harmonie avec l’idée qu’il en a. Cette idée s'agrandit à mesure que le cercle de ses connaissances s'étend, elle s’épure à mesure que sa moralité s'élève, et sa religion progresse du même pas. Le progrès religieux dépend du progrès général de la civilisation, et à son tour il l'accélère, en contribuant plus efficacement à l'observation de la loi morale.
Nous avons examiné comment il s’est accompli dans la suite des temps, en s’accordant avec Pétat progressif des connaissances humaines, commentencoreil s’est ralenti sous l'influence du protectionnisme religieux, et s’est laissé devancer par le progrès scientifique, comment enfin, sous
la même influence délétère, la culture religieuse, livrée à la routine, est tombée en décadence et a laissé le champ libre à la superstition et à l’irréligion, au moment même où l'essor extraordinaire du progrès matériel eût exigé un essor pareil du progrès moral, que la religion pouvait seule imprimer.
Que la religion soit l’agent nécessaire de la réforme devenue urgente des institutions et des mœurs, mais qu’elle doive pour remplir ce rôle se réformer elle-même, en acceptant les vérités acquises à la science et en s’affranchissant d’un régime suranné de protection et de sujétion, voilà ce que l'élite intelligente du monde reli-
gieux commence à comprendre. À cet égard le progrès est manifeste. Le clergé catholique, par exemple, s'obstinait encore, il y a un demisiècle à peine, dans ses regrets du passé et dans ses tentatives pour le faire renaître. Il traitait la science en ennemie. Il applaudissait à l’anathème enfiévré que Donoso Cortès jettait sur l'économie politique ‘. Il vénérait M. Louis Veuillot comme un Père de l’Église. IL résumait l'Évangile dans le Syllabus. Si quelque voix s'élevait pour protester, elle ne tardait pas à
1 Appendice, note I.
être réduite au silence sous la menace de l’excommunication. Les Lamennais, les Lacordaire, les Montalembert, plus tard le Père Hyacinthe et tant d’autres, n’avaient de choix qu'entre la révolte et l’abdication de leur raison. Les uns se soumettaient, les autres se séparaient, tous avec une égale douleur et une égale amertume. Mais le temps a fait son œuvre. L'esprit nouveau a pénétré dans la vieille Église. Les encycliques de Léon XIII‘, les discours du cardinal Manning et des prélats américains, Mgr Gibbon et Mgr Ireland, *? en sont imprégnés, Et le jour n’est peut-être pas éloigné où la religion, réconciliée avec la science et la liberté, redeviendra ce qu’elle a été jadis : l'instrument divin de la conservation et du progrès des sociétés humaines.
1 Appendice, note K, 2 Idem., note L..
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À, p. 30. Origine divine des sciences et des arts. — La géométrie et la mécanique avaient été poussées assez loin à Babylone, à Thèbes et à Memphis, dans leurs applications au mesurage des champs et à la construction des édifices, comme en témoigne l'étude des monuments indestructibles de la vieille Égypte; l'équilibre de ceux de la Chaldée, construits en briques, effondrés aujourd’hui, avait exigé des connaissances du même ordre, peutêtre encore plus développées. Mais les opérations de l’une et de l’autre étaient toujours accompagnées de prières et d’invocations magiques. Dans un autre ordre, c'est sur les traitements que l’on faisait subir aux métaux, aux poteries, aux verres colorés, aux étoffes teintes, que la science expérimentale s’est exercée d’abord, et la perfeclion des pratiques d'alors est attestée par les débris des civilisations antiques rassemblés dans nos musées. Or, les vieux manuscrits alchimiques nous disent que ces pratiques étaient exposées dans le Livre du Sanctuaire du Temple. La médecine y reconnaît aussi ses origines. Ce n'était pas là une vaine métaphore. Les temples, en effet, étaient dans l'Orient antique le dépôt de toute science : aujourd'hui même c’est autour des mosquées que se groupe tout l’enseignement musulman. Mais les membres du sacerdoce d'autrefois n'auraient jamais imaginé que
leur double rôle de prêtre et de savant püût être distingué. 115 associaient les pratiques scientifiques avec les prières et les rites religieux, dont l’accomplissement était réputé indispensable pour celui des opérations elles-mêmes.
(M. BerraeLor. La Chimie dans l'antiquité, in: Revue des Deux Mondes, du 15 déc. 1893.)
B, p.117. Le nombre des étoiles. — Par son testament, M. d'Abbadie, membre du bureau des Longitudes, a fait une donation à l'Académie des Sciences, à la condition qu'il soit dressé, avant l'année 1950, un catalogue de 500,000 étoiles, et demandé que ce labeur soit confié à des religieux.
Le chiffre de 500,000 étoiles, fixé comme minimum, peut paraître formidable. Mais, avec la précision des instruments modernes, qui, sans aucun doute, seront encore perfectionnés d'ici à la seconde moitié du prochain siècle, il peut ne point être exagéré. Le catalogue de Tycho-Brahé, revu par Képler, ne contenait qu’un millier d'étoiles, dont les plus petites étaient de la sixième gran— deur ; si l’on songe que toutes avaient été observées à l'œil nu, c'était déja un travail remarquable. Lalande, à la fin du siècle dernier, en avait compté près de 50,000. Les Zones d'Argelandes, publiées en 1862, en donnaient 344,188 et, comprenaient des étoiles de la sixième grandeur. Aujourd’hui, l’on perçoit jusqu'aux étoiles de la dix-huitième grandeur. Avant 1950, il est probable qu’on dédoublera au moins celles de la vingtième grandeur.
C, p. 126. La Création d’après la Genèse {.