CHAPITRE PREMIER
La religion répond-elle à un besoin de la nature
humaine ?
Universalité du sentiment religieux. — Diversité et inégalité des religions. — Traits qui leur sont communs. — Seul,
parmi toutes les facultés dont l’homme est doué, le sentiment
religieux serait-il sans utilité ?
Il peut sembler inutile de recourir à l’histoire et à l’ethnographie pour démontrer l’existence et l’universalité du sentiment religieux. Dans tous les temps etchez tous les peuples, sauf peutêtre chez quelques tribus sauvages qui confinent à l’animalité, ce sentiment se manifeste par l’adoration d’êtres supérieurs, ordinairement de purs esprits, que l’homme conçoit plus ou moins puissants et parfaits, que son imagination incarne dans des êtres vivants ou dans des objets inanimés, et auxquels il attribue la volonté et le
pouvoir d’influer sur sa destinée. Ces êtres supérieurs, il éprouve pour eux un sentiment sui generis, mélangé d'amour, de respect et de crainte ; il ressent le besoin de se mettre en communication avec eux, soit pour implorer leur secours, soit pour les contempler et les adorer. Il leur rend un culte conforme à la conception qu’il se fait d'eux, à la nature et aux qualités qu'il leur attribue. Chez les peuples inférieurs, cette conception du Divin est grossière : les Divinités sont faites à l’image de l’homme, elles ont ses appétits et ses passions, on ne peut obtenir leur protection et leurs faveurs ou conjurer leur malveillance qu’en s’adressant à leur intérêt, et en flattant leur vanité ou en s’humiliant devant leur orgueil, en les comblant de cadeaux et d'hommages. Chez les peuples supérieurs, la conception du Divin s’élève et s’épure, elle donne naissance à des religions plus dignes des Étres qui en sont l’objet.
Mais toutes les religions qu'a possédées et que possède encore l'humanité ont un trait commun : c’est de commander certains actes, réputés conformes à la volonté des Divinités, et d’en interdire certains autres réputés contraires à cette volonté, de récompenser les uns et de punir les autres. Une croyance issue du sentiment reli
L'UTILITÉ DES RELIGIONS 3 gieux, la croyance à l’immortalité de l’âme, qui est sinon universelle, du moins répandue dans l’immense majorité de l'espèce humaine, a étendu à l’infinité du temps la sphère d’action de ces récompenses et de ces punitions, en leur conférant ainsi la plus grande efficacité possible.
L'existence du sentiment religieux et du besoin sui generis qu’éprouve ce sentiment, et que les religions ont pour objet de satisfaire, d’une part, celle des commandements communs à toutes les religions, de l’autre, voila donc des faits qui ne peuvent être mis en doute.
Mais que nous apprend la science mème, dont les découvertes sont invoquées en faveur de l’irréligion? Elle nous apprend que toutes les facultés de l’homme, instinctives, intellectuelles, sentimentales, remplissent une fonction utile et se rapportent à un objet réel, dont elles attestent en même temps l'existence actuelle ou future. Les facultés ou les pouvoirs que l’homme meten œuvre pour produire toutes les choses nécessaires à sa subsistance et à son entretien ont incontestablement leur raison d’être ; ils répondent à des besoins vitaux, et ils impliquent l'existence des matériaux que la production approprie à la satisfaction de ces besoins. De même, les facultés ou les pouvoirs de combat et de destruction sont
nécessités par les périls auxquels l’homme est exposé et les obstacles qu'il doit vaincre, et ils impliquent l'existence de ces périls et de ces obstacles. L'instinct de la reproduction et le sentiment qui porte l'homme à aimer sa progéniture ont leur raison d’être dans la nécessité de transmettre une vie limitée en durée, et de pourvoir aux besoins des êtres auxquels elle est transmise, jusqu’à ce qu'ils soient en état d'y pourvoir eux-mêmes, et il atteste leur existence actuelle ou à venir. On peut en dire autant des sentiments qui excitent l’homme à se rapprocher de ses semblables et à vivre en société avec eux. Le sentiment religieux, qui le porte à aimer et à craindre des Étres supérieurs à l'humanité, ferait-il seul exception à la règle? Serait-il le seul, parmi tous les pouvoirs dont l’homme est doué pour assurer sa conservation et accomplir sa destinée, qui ne possède aucune raison d’être, ne remplisse aucune fonction utile et n’ait pour objet qu’un pur fantôme et le plus décevant des mirages ?
On ne peut contester l’existence du sentiment religieux. Mais est-il utile? et quelle est son utilité? Un simple aperçu des conditions de conservation et de progrès de l'espèce humaine nous fournira la réponse à ces deux questions.